Chamoiseau, L'Empreinte à Crusoé

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re Générale | Thème(s) : Yourcenar, Les Mémoires d’Hadrien – Soi-même comme un autre
Type : Commentaire littéraire | Année : 2019 | Académie : Inédit

Soi-même comme un autre

roman

20

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Sujet d’écrit • Commentaire

Patrick Chamoiseau, L’Empreinte à Crusoé

4 heures

20 points

Intérêt du sujet • Qui suis-je ? Comment (re)trouver mon identité dans une île déserte où je suis seul ? En revisitant le mythe de Robinson, Chamoiseau nous aide à répondre à ces interrogations existentielles.

Commentez ce texte de Patrick Chamoiseau, extrait de L’Empreinte à Crusoé.

DOCUMENT

Le personnage du romancier martiniquais Patrick Chamoiseau ignore tout de son identité et de ses origines (il n’est pas sûr de s’appeler Robinson Crusoé). Au début du roman, alors qu’il est déjà dans l’île depuis vingt ans, il revient sur le rivage où il a repris conscience après le naufrage et se remémore les premiers temps de sa vie solitaire.

[…] les objets rapportés de l’épave alimentèrent mes imaginations d’une dimension occidentale, j’étais prince, castillan1, chevalier, dignitaire de grande table, officier de légions ; j’allais entre des châteaux, des jardins de manoirs, traversais d’immenses salles habillées de velours ; déambulais sur des pavés crasseux, dans des ruelles jaunies par des lanternes huileuses ; longeais des champs de blé qui ondoyaient sans fin au pied de hauts remparts… ; mais des images étranges surgissaient des trous de ma mémoire : vracs de forêts sombres dégoulinantes de mousses, des villes de terre auréolées de cendres et de jasmin, dunes de sable avalant l’infini, falaises recouvertes d’oiseaux noirs battant des ailes cendreuses ; ou bien des cris de femmes qui mélangeaient l’émotion de la mort à des chants d’allégresse… ; à cela s’ajoutait un lot d’étrangetés qui semblaient remonter de ma substance intime − … l’arrivée d’un chacal qui embarrasse des dieux… des lézards noirs et blancs qui tissent des étoffes… des jumeaux dans une calebasse de mil… bracelets de prêtres cliquetant autour d’un masque à cornes… −, mais elles étaient tellement incompatibles avec l’ensemble de mes évocations que je les mis au compte d’un résidu de souvenirs appartenant à quelque marin vantard que j’aurais rencontré ; de fait, reliées ensemble, mon imagination à partir des objets et ma mémoire obscure ne faisaient que chaos : toute possibilité de mettre au clair mon origine réelle disparaissait alors ;

*

quoi qu’il en soit, ces chimères ne durent pas être probantes ; à mesure que j’affrontais la puissance ennemie qu’étaient cette île et son entour, il m’arriva de défaillir au point d’admettre cette absence d’origine personnelle ; abandonnant toute consistance, je m’imaginais crabe, poulpe dans un trou de poulpe, petit de poulpes dans une engeance de poulpes ; je me retrouvais à faire le crapautard2 dans les bulles d’une vase ; mais le pire surgissait lorsque j’atteignais le point fixe d’une absence à moi-même : mon regard alors ne se posait sur rien, il captait juste l’auréole photogène3 des choses qui se trouvaient autour de moi ; je me mettais à renifler, à grogner et à tendre l’oreille vers ce qui m’entourait ; dans ces moments-là, je cheminais avec la bouche ouverte dégoulinante de bave, et je me sentais mieux quand mes mains s’associaient à mes pieds dans de longues galopades ; puis je m’en sortais (allez savoir comment !) et, pour sauvegarder un reste d’humanité, je revenais à ces fièvres narratives qui allaient posséder mon esprit durant de longues années ; je n’avais rien trouvé de mieux que de m’inventer ma propre histoire, de m’ensourcer dans une légende ; je me l’écrivais sur les pages délavées de quelques épais registres sauvés de la frégate, avec le sentiment de la serrer en moi, à portée d’un vouloir ; sans doute jaillissait-elle d’un ou de deux grands livres restés enfouis dans mon esprit ; des livres déjà écrits par d’autres mais que je n’avais qu’à réécrire, à désécrire, dont je n’avais qu’à élargir l’espace entre les phrases, entre les mots et leurs réalités, pour les remplir de ce que je devenais sans vraiment le savoir, et que j’aspirais à devenir sans être pour autant capable de l’énoncer ; […]

Patrick Chamoiseau, L’Empreinte à Crusoé, 2012 © Éditions Gallimard.

1. Castillan : habitant de la Castille, en Espagne (le nom de cette région vient du mot castillo, « petit château »).

2. Crapautard : mot inventé combinant « crapaud » et « têtard ».

3. Photogène : qui génère de la lumière, luminescent.

Les clés du sujet

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Introduction

[Présentation du contexte] Patrick Chamoiseau est fasciné depuis son enfance par le Robinson Crusoé de Defoe et, dès le début de sa carrière d’écrivain, il s’est promis d’enrichir les avatars d’un personnage de roman devenu un mythe littéraire, célébré par Saint-John Perse, Valéry, Michel Tournier et bien d’autres encore.

[Présentation du texte] Dans L’Empreinte à Crusoé, Chamoiseau propose sa propre « variation » sur le mythe de Robinson. Son Robinson se remémore les premiers temps de sa vie solitaire et ses efforts pour « mettre au clair son origine réelle », puisqu’il est devenu amnésique après son naufrage. Fou de solitude, il est hanté par l’angoisse d’avoir perdu son humanité avec la parole et les mots.

[Annonce du plan] Chamoiseau propose ici un récit inclassable, à la fois fragment autobiographique, enquête mystérieuse, conte philosophique et poétique [I]. Robinson, double de Chamoiseau, y mène une réflexion passionnante sur les pouvoirs de la littérature pour élucider le mystère de la condition humaine [II].

I. Un récit inclassable

Le secret de fabrication

Cette partie montre l’étrangeté de ce texte hybride, inclassable, à la croisée entre plusieurs genres, à la recherche d’une identité (littéraire) comme le personnage-narrateur (et l’auteur ?) l’est de la sienne.

Chamoiseau joue de plusieurs genres à la fois.

1. Un récit autobiographique

Le texte, exclusivement à la première personne (« je, me mon, mes… ») et au passé (passé simple et imparfait), se lit comme un fragment d’autobiographie, remplie de « souvenirs ». Il porte les marques de l’intériorité. Robinson décrit sa vie intime, ses efforts pour reconstituer sa « substance intime » à partir de ses impressions, de son « imagination », des résidus de sa « mémoire ».

Robinson ou Chamoiseau ? Le récit de Robinson renvoie à la dualité de l’écrivain martiniquais, marqué par une double identité, celle imposée par la colonisation « occidentale » et ses racines africaines : il évoque d’une part la société médiévale ou renaissante dans leur composante aristocratique, les villes européennes avec leurs « ruelles jaunies » et les campagnes avec leurs « champs de blé » ; et d’autre part les paysages de « forêts sombres », les « villes de terre », les « dunes de sable », les animaux, les usages, les objets, les croyances et les rites des communautés africaines.

2. « Mettre au clair » le « chaos » des souvenirs : une [en]quête impossible

Dans son effort pour « mettre au clair » le « chaos » de ses souvenirs, Robinson se comporte comme un enquêteur qui s’efforce de résoudre un mystère.

Son récit-enquête est organisé chronologiquement. À partir d’objets retrouvés dans l’épave et de bribes de souvenirs, Robinson tente de reconstituer son passé (l. 1 à 17), puis rappelle l’échec de cette quête et la perte d’humanité qui s’ensuit (l. 17 à 37) ; il explique enfin comment l’écriture lui a permis de s’inventer une identité et de retrouver son « humanité ».

Robinson énumère un bric-à-brac d’hypothèses : il s’imagine noble (« chevalier » ou « prince » dans un « château »), dans une ville aux « pavés crasseux » ou dans une nature exotique aux animaux étranges.

Mais ces indices « incompatibles », « étranges » sont trop nombreux, trop ténus pour composer une identité cohérente. Ils conduisent à des reconstitutions trop fragiles : « chimères », « imaginations », « évocations ». La mémoire est lacunaire (Robinson parle des « trous de [s]a mémoire »), il ne lui reste qu’un « résidu de souvenirs » au point qu’il se sent « défaillir ». La fracture en lui est symbolisée par la mise en page qui, par un astérisque, « fracture » le texte en plein milieu d’une phrase.

3. L’oralité d’un conte philosophique et poétique

mot clé

Le procédé du monologue intérieur consiste à transcrire « le flux ininterrompu des pensées qui traversent l'âme du personnage au fur et à mesure qu'elles naissent sans en expliquer l'enchaînement logique » (E. Dujardin, 1887)

Robinson poursuit un monologue intérieur au sein d’une très longue phrase, comme un courant de conscience exprimé par la parole libre d’un de ces conteurs que Chamoiseau écoutait dans son enfance antillaise et qui pouvait apostropher l’auditeur comme Robinson le fait quand il s’exclame : « allez savoir comment ! ».

Cette coulée fluide de phrases sans points ni majuscules – instrument adapté pour retranscrire le flux de conscience – trahit l’instabilité mentale d’un homme aux certitudes soudain ébranlées.

Il invente une prose poétique, insère des bribes de phrases en italique pour distinguer les réminiscences africaines, crée des personnifications saisissantes : l’île devient une « puissance ennemie », des « dunes de sable » [avalent] « l’infini ». Il invente des mots (« crapautard », « photogène », « ensourcer ») ; il martèle un mot comme s’il jouait d’une percussion (« poulpe dans un trou de poulpe... »), joue sur le propre et le figuré (« des images surgissaient des trous de ma mémoire »).

Cette prose devient hallucinée quand Robinson-Chamoiseau nous fait comprendre qu’avec son animalisation le langage lui échappe. Il ne lui reste que des sensations. Dans ses « fièvres narratives », il est traversé par des impressions sensorielles inquiétantes, voire répugnantes (il chemine « la bouche ouverte, dégoulinante de bave »).

à noter

Une transition est composée de deux « parties » : l’une rappelle très succinctement ce qui a été prouvé, la 2e annonce l’axe suivant en établissant un rapport entre les deux axes.

[Transition] La façon dont il retrouve son humanité en réécrivant sa « légende » sur des registres où le texte était effacé, sert de métaphore allégorique à sa conception des buts et des pouvoirs de la littérature.

II. Buts et pouvoirs de l’écriture

Le secret de fabrication

Cette partie vise à montrer que, au-delà du récit au premier degré, il faut lire le texte comme une métaphore de l’écriture, de ses sources, de ses buts et de ses pouvoirs.

Aujourd’hui, pour Chamoiseau, l’objet de la littérature n’est plus de raconter des histoires, d’organiser le monde par un récit ou une narration avec un début, un milieu, une fin, mais d’essayer d’opérer des saisies de perceptions, des explorations de situations existentielles, qui nous confrontent à l’indicible, à l’incertain, à l’obscur.

1. Pourquoi écrire ?

Dans une mise en abyme vertigineuse, Robinson se souvient de lui faisant des efforts pour se souvenir de lui-même : au moment où l’écriture lui serait inutile pour sa vie pratique et concrète sur l’île, ce jeu de miroir qui passe par l’écriture retrouvée lui assure une survie d’un autre ordre : existentielle.

Robinson écrit pour « sauvegarder un reste d’humanité », pour retrouver son identité. Menacé de perdre son humanité car il n’est pas d’humanité sans le regard d’autrui, il adopte un comportement animal, se met à « renifler », « grogner », il marche à quatre pattes, devient « crapautard », « poulpe »… Fou à force de solitude, Robinson cherche un miroir pour retrouver une image de l’humain (« j’habitais un étranger ») et ce miroir, c’est l’écriture.

2. La littérature, un palimpseste

Symboliquement, Robinson écrit sur « les pages délavées de quelques épais registres sauvés de la frégate ». Il n’écrit pas à partir de rien mais sur un support qui conserve une mémoire, même si elle n’est pas déchiffrable. Il « réécrit ».

mot clé

Un palimpseste est un parchemin manuscrit dont on a effacé la première écriture pour pouvoir écrire un nouveau texte.

Robinson lui-même est une sorte de palimpseste vivant, il est conscient qu’il ne part pas de rien quand il est saisi de ses « fièvres narratives ». À travers lui parlent « un ou deux grands livres », un de ces livres fondateurs qui donnent un sens au monde, qui parlent des préoccupations les plus anciennes de l’homme – le mystère de la mort, celui des origines, du sens de la vie.

3. Écrire dans les « interstices » laissés par les grands auteurs

Chamoiseau explique qu’il s’est glissé dans les « interstices » que lui offre Robinson Crusoé, et Robinson lui-même – nouvelle mise en abyme –, pour dire ce qu’il « devenait » ou/et ce qu’il « aspirait à devenir » en recourant à d’autres auteurs. Il s’intercale dans leur écriture dont il faut « élargir les espaces entre les lignes ».

C’est un espace où sont compatibles des termes apparemment contradictoires : « réécrire », « désécrire », c’est-à-dire se libérer d’un langage aliénant, d’une mémoire étrangère, comme celle par exemple imposée par le colonisateur européen à la culture antillaise. Écrire permet alors d’accoucher de sa vérité, de retrouver son identité originelle.

Écrire, c’est aussi dialoguer. C’est dans l’altérité qu’on construit et qu’on choisit son identité. Écrire, pour Robinson, s’inscrit dans un mouvement rétrospectif et prospectif : il dit « s’inventer sa propre histoire », à la fois sa biographie et sa « légende », dans un dialogue avec lui-même, avec le lecteur potentiel et évidemment avec les autres auteurs : tout est bon pour abolir la solitude.

Robinson est ici le porte-parole de Chamoiseau pour qui, aujourd’hui, l’aventure est intérieure, dans la conscience humaine, dans l’affranchissement du « je » par rapport à des normes communautaires : les individus doivent se recomposer pour exprimer toutes les possibilités de leur « moi ».

Conclusion

[Synthèse] L’Empreinte à Crusoé est un titre surprenant. On aurait attendu « l’empreinte de Crusoé » mais cela n’invite-t-il pas à entendre « emprunte à Crusoé » ? Il est aussi tentant de rapprocher « empreinte » et « imprimé » qui partagent la même étymologie. Robinson s’efforce de préserver l’empreinte qu’il a découverte sur la plage, la sienne ou celle d’un autre, dans tous les cas signe d’humanité.

[Ouverture] Les mots des livres ont eux aussi le pouvoir de fixer la trace des émotions, de l’insaisissable, de l’indicible : Rimbaud essayait de « fixer des vertiges ». Robinson a compris qu’il ne suffit pas d’organiser le monde pour exister. La leçon de cette fable poétique, c’est qu’il faut d’abord maîtriser son « chaos » intérieur, se connaître soi-même pour découvrir son identité.