Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re L | Thème(s) : L'épreuve orale - Les réécritures
Type : Sujet d'oral | Année : 2013 | Académie : Inédit
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet & Corrigé
 
Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe

Oral

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Sujet d’oral no 5

Les réécritures

> Vous montrerez comment Chateaubriand réécrit le récit historique de Las Cases en donnant à son texte une ampleur épique et en dépassant la simple narration d’un événement.

Document 1

Dimanche 10 au mercredi 13 – Vents alizés. La ligne. Lorsqu’on approche des tropiques, on rencontre ce qu’on appelle les vents alizés, c’est-à-dire des vents éternellement de la partie de l’est. La science explique ce phénomène d’une manière assez satisfaisante… Le bâtiment qui, venant d’Europe, se dirige sur Sainte-Hélène, est toujours poussé vers l’ouest par ces vents constants de l’est. Il serait bien difficile qu’il pût atteindre cette île par une route directe ; il n’en a pas même la prétention…

Samedi 14 – On s’attendait à voir Sainte-Hélène ce jour-là même ; l’amiral nous l’avait annoncé. À peine étions-nous sortis de table qu’on cria : Terre ! c’était à un quart d’heure près, l’instant qu’on avait fixé… L’empereur fut sur l’avant du vaisseau pour voir la terre, et crut l’apercevoir, moi je ne vis rien…

Dimanche 15 – L’empereur, contre son habitude, s’est habillé et a paru de bonne heure sur le pont ; il a été sur le passavant considérer le rivage de plus près. On voyait une espèce de village encaissé parmi d’énormes rochers arides et pelés qui s’élevaient jusqu’aux nues. Chaque plate-forme, chaque ouverture, toutes les crêtes se trouvaient hérissées de canons. L’empereur parcourait le tout avec sa lunette ; j’étais à côté de lui, mes yeux fixaient constamment son visage ; je n’ai pu surprendre la plus légère impression ; et pourtant c’était là désormais sa prison perpétuelle, peut-être son tombeau.

Las Cases, Le Mémorial de Sainte-Hélène, 1828.

Document 2

La mer que Napoléon franchissait n’était point cette mer amie qui l’apporta des havres1 de la Corse, des sables d’Aboukir, des rochers de l’île d’Elbe, aux rives de la Provence ; c’était cet Océan ennemi2 qui, après l’avoir enfermé dans l’Allemagne, la France, le Portugal et l’Espagne, ne s’ouvrait devant sa course que pour se refermer derrière lui. Il est probable qu’en voyant les vagues pousser son navire, les vents alizés l’éloigner d’un souffle constant, il ne faisait pas sur sa catastrophe les réflexions qu’elle m’inspire : chaque homme sent sa vie à sa manière, celui qui donne au monde un grand spectacle est moins touché et moins enseigné que le spectateur. Occupé du passé comme s’il pouvait renaître, espérant encore dans ses souvenirs, Bonaparte s’aperçut à peine qu’il franchissait la ligne, et il ne demanda point quelle main traça ces cercles dans lesquels les globes sont contraints d’emprisonner leur marche éternelle.

Le 15 août, la colonie errante célébra la Saint-Napoléon à bord du vaisseau qui conduisait Napoléon à sa dernière halte. Le 15 octobre, le Northumberland était à la hauteur de Sainte-Hélène. Le passager monta sur le pont ; il eut peine à découvrir un point noir imperceptible dans l’immensité bleuâtre ; il prit une lunette ; il observa ce grain de terre ainsi qu’il eût autrefois observé une forteresse au milieu d’un lac. Il aperçut la bourgade de Saint-James enchâssée dans des rochers escarpés ; pas une ride de cette façade stérile à laquelle ne fût suspendu un canon : on semblait avoir voulu recevoir le captif selon son génie.

Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, livre XXIV, chap. 10, 1833.

1 Havres : ports.

2 Car allié des Anglais.

1 Havres : ports.

2 Car allié des Anglais.

préparation

Les deux textes se rapportent au même événement historique : l’arrivée de Napoléon, en mai 1821, à l’île de Sainte-Hélène où les Anglais ont décidé de le déporter.

Tenir compte de la consigne

  • En lien avec la notion de réécriture, la consigne suggère de mesurer l’écart entre les visées d’un témoin historique et celles d’un écrivain romantique. L’objectif est de mettre en évidence les spécificités du texte de Chateaubriand.
  • Elle vous propose un plan, que vous pouvez suivre.

Trouver les axes

  • Pour mesurer la différence entre les deux textes, faites leur définition.
  • Texte de Las Cases

Extrait d’un journal de bord, qui s’apparente à des mémoires (genre), qui raconte/informe sur (type de texte) l’arrivée de Napoléon à Sainte-Hélène (thème) ; texte chronologique, précis, circonstancié, sobre (adjectifs) ; pour relater un moment historique important et témoigner (buts).

  • Texte de Chateaubriand

Extrait de Mémoires (genre), qui raconte (type de texte) l’arrivée de Napoléon à Sainte-Hélène (thème) ; qui décrit (type de texte) l’empereur (thème) ; qui argumente (type de texte) sur la destinée des grands hommes (thème) ; texte épique (registre) précis, grandiose, héroïque, « philosophique » (adjectifs) ; pour rendre compte d’un fait historique et mener une réflexion sur l’histoire et le destin (buts).

>Première piste : partez des ressemblances entre les textes. Tous deux relatent un moment historique et font le portrait d’un grand homme, mais les deux narrateurs n’ont pas le même statut.

>Deuxième piste : montrez comment Chateaubriand donne à la réalité historique une ampleur épique et fait de Napoléon un héros.

>Troisième piste : en quoi ce texte a-t-il une portée plus large qu’un simple récit ? Quelle vision de l’homme et du monde s’en dégage ?

Pour bien réussir l’oral : voir guide méthodologique.

Les réécritures : voir mémento des notions.

présentation

Introduction

[Amorce] Les écrivains romantiques se sont souvent inspirés dans leurs œuvres d’événements historiques. [Présentation de l’œuvre] Le texte de Chateaubriand est extrait des Mémoires d’outre-tombe, œuvre de grande ampleur, rédigée de 1809 à 1841, dans laquelle l’auteur raconte sa vie et rend compte des événements historiques majeurs dont il a été le témoin. [Présentation du texte] Ce texte, comme celui de Las Cases (1828), fait référence à l’exil de Napoléon et à son arrivée, en mai 1821, à l’île de Sainte-Hélène. [Rappel de la question et annonce des axes]

I. Récit d’un moment historique et portrait d’un grand homme

1. Un récit qui rapporte des faits historiques

  • Comme dans le texte de Las Cases, Chateaubriand relate l’arrivée de Napoléon à Sainte-Hélène avec une précision d’historien.
  • Les deux textes se font écho : mêmes dates, mêmes conditions atmosphériques (« vents alizés »), mêmes aspects géographiques (« rochers arides et pelés »/ « rochers escarpés », « façade stérile »), mêmes lieux (« une bourgade »/ « un village »).

2. Le portrait d’un homme fascinant

  • Les deux auteurs accordent la primauté à Napoléon, personnage principal du récit. Ils le décrivent dans une attitude de chef militaire ; certains détails sont précisément repris : ainsi, à « l’empereur parcourait le tout avec sa lunette » fait écho, chez Chateaubriand, « il prit une lunette ».
  • Les deux auteurs suggèrent son impassibilité (à la phrase de Las Cases : « je n’ai pu surprendre la plus légère impression » répond l’absence chez Chateaubriand de détails sur le visage de l’empereur) et soulignent la difficulté à pénétrer ses pensées. On sent qu’ils sont fascinés par Napoléon.

3. Un récit a posteriori

  • Las Cases écrit un journal, rythmé par des dates qui suivent un ordre chronologique. Il a participé à l’événement (« j’étais à côté de lui ») et s’associe au destin de Napoléon (pronom personnel « nous » ou indéfini « on »). Mais, simple témoin des événements, il relègue son destin personnel au second plan : en cela, son texte s’apparente plus à des mémoires qu’au journal intime.
  • Le texte de Chateaubriand, lui, même s’il figure dans des Mémoires, s’apparente au récit historique : l’auteur n’a pas participé à l’événement, il prend un recul que n’ont pas les acteurs de l’événement (« il [Napoléon] ne faisait pas sur sa catastrophe les réflexions qu’elle m’inspire »). Le récit historique est émaillé de commentaires a posteriori du narrateur.

II. Un récit empreint d’une grandeur épique

1. La mise en scène de l’arrivée de Napoléon

  • Chateaubriand peint un cadre grandiose, presque épique. Toute la nature participe à l’événement : « mer, Océan, vagues, vents alizés… ».
  • Les images, notamment la personnification des éléments, s’appuient sur des antithèses frappantes : à la « mer amie » d’autrefois, s’est substitué « l’Océan ennemi ». Sainte-Hélène, par une métaphore forte, apparaît comme « un point noir imperceptible dans l’immensité bleuâtre, un grain de terre ».
  • La perspective qui fait voir ce panorama à travers la « lunette » au fur et à mesure que le vaisseau avance, entraîne sa métamorphose, comme s’il était animé : la « bourgade » se transforme en « rochers escarpés », puis en « façade stérile […] hérissée de canons ».
  • Le rythme des phrases qui repose sur des accumulations contribue à l’effet d’amplification.

2. Un récit qui donne à Napoléon la dimension d’un héros déchu

  • Dans ce cadre épique, l’empereur prend une dimension héroïque : l’auteur rappelle son passé glorieux qui s’ancre aux quatre coins du monde (« Corse », « Aboukir », « l’île d’Elbe », « l’Allemagne, la France, le Portugal et l’Espagne »). L’empereur se trouve au centre d’une perspective infinie dans l’espace et dans le temps.
  • Héros certes, mais héros déchu. Chateaubriand accentue le contraste entre la gloire passée et la situation présente. Aux termes mélioratifs hyperboliques répond en contraste un vocabulaire négatif tout aussi puissant : l’empereur est un « captif », qui vit une « catastrophe ». Mais, même dans le malheur, il garde encore l’espoir (« comme si le passé pouvait renaître », « espérant »), reste grand et devient ainsi une figure déjà mythique, empreinte de « génie ».

III. Du récit à la réflexion

1. La plongée dans l’univers mental d’un grand homme

  • Chateaubriand fait voir le paysage à travers la « lunette », autrement dit le regard de Napoléon, et fait ainsi sentir l’effet de ce spectacle sur le héros.
  • Il insère dans son récit des expressions qui explicitent l’état d’esprit de Napoléon (« occupé du passé », « espérant encore », « s’aperçut à peine que ») : le « biographe » veut percer ses pensées et ses impressions dans ce moment crucial (« occupé, espérant, s’aperçut à peine, il eut peine à »).
  • L’abondance des modalisateurs (« il est probable que, comme s’il [pouvait], ainsi qu’il eût, on semblait avoir voulu ») souligne les conjectures : le biographe réinterprète les faits à la lumière de sa propre sensibilité.

2. La réflexion sur le destin de l’homme

  • La phrase centrale du texte (« il ne faisait pas sur sa catastrophe les réflexions qu’elle m’inspire […] ») mais aussi les marques de la généralisation (« chaque homme »), la syntaxe (« celui qui ») et le présent de vérité générale indiquent clairement la portée philosophique de l’événement.
  • Napoléon, à travers les mots qui le désignent perd petit à petit son individualité : il n’est plus « Napoléon » ou « Bonaparte », mais un « homme », « celui qui donne au monde un grand spectacle », « le passager », « le captif », représentatif des « grand(s) homme(s) ». Son exil nous parle du destin, désigné par l’image symbolique d’une « main [qui] traça ces cercles » : « captif » des Anglais, Napoléon l’est aussi du destin.
  • Chateaubriand se fait penseur et livre ses réflexions sur le monde : l’homme, quand il est au centre d’une tourmente, perd sa lucidité (« il ne faisait pas les réflexions », « moins enseigné ») et toute grandeur est menacée de revers de fortune. Ce voyage vers la « dernière halte » est une image de la vie.

Conclusion

[Synthèse] Le texte des Mémoires d’outre-tombe n’est pas le simple rapport d’un témoin, mais il répond au projet d’un artiste « metteur en scène ». Chateaubriand jette sur l’histoire son regard d’écrivain. [Ouverture] Ce sont des textes comme celui-ci qui concourront à créer la légende napoléonienne et son succès dans la littérature. En même temps, le récit répond à un projet autobiographique : l’écrivain célèbre sa propre grandeur au travers de celle de l’empereur vaincu. Chateaubriand se superpose à Napoléon.

entretien

L’examinateur pourrait débuter l’entretien par la question suivante.

Quelle définition donneriez-vous de la réécriture ? Quelles formes peut-elle prendre ?

L’entretien pourra se poursuivre dans diverses directions, par exemple :

  • Quels intérêts présente, selon vous, une réécriture ?
  • Quels avantages, quels dangers y a-t-il pour un écrivain à prendre l’Histoire comme source d’inspiration pour son œuvre ?

Pour réussir l’entretien : voir guide méthodologique.

Pistes pour répondre à la question

Conseil

Illustrez chaque forme mentionnée d’un ou deux exemples précis, brièvement commentés. Vous montrez ainsi que vous avez assimilé personnellement ce que vous affirmez.

  • Réécrire, c’est donner une nouvelle version d’un texte déjà écrit en y apportant des modifications. Il peut s’agir d’intertextualité, du passage du brouillon au texte définitif, d’imitation, de transposition…
  • Les différentes formes de réécriture : la citation, l’allusion (littéraire), le pastiche, la parodie, le plagiat, la réécriture d’un mythe…
Corrigé