Cicéron, De l'amitié

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Annales corrigées
Classe(s) : Tle ES | Thème(s) : Autrui
Type : Explication de texte | Année : 2016 | Académie : Antilles, Guyane

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Antilles, Guyane • Juin 2016

explication de texte • Série ES

Cicéron

Expliquer le texte suivant :

Ce n’est pas l’espoir d’une récompense qui nous pousse vers nos amis, nous pensons que l’amitié doit être recherchée pour elle-même et que tout son prix vient de ce qu’on aime et est aimé. Les vrais amis sont bien éloignés des gens qui ramènent bestialement tout au plaisir et cela n’a rien de surprenant : comment pourraient-ils élever leurs regards vers quoi que ce soit de haut, de magnifique et de divin, alors que toutes leurs pensées s’abaissent vers un objet si vil et si méprisable. Ne nous occupons donc pas d’eux dans cet entretien, sachons qu’un sentiment affectueux, qu’un tendre bon vouloir prennent naturellement naissance lorsqu’on se trouve en présence d’un être donnant de sa valeur morale des signes manifestes. Ceux qui aspirent à la même valeur s’attachent à cet être, se rapprochent de lui pour jouir des avantages que la fréquentation et le caractère de celui qu’ils ont commencé d’aimer peuvent leur procurer ; on veut que l’amitié soit aussi forte et de même qualité des deux côtés et l’on rend service à son ami plus volontiers qu’on ne lui demande quoi que ce soit, ce qui crée une noble émulation. Il est donc vrai qu’on peut attendre de l’amitié le plus grand profit, vrai aussi qu’elle a une origine plus honorable et plus profonde que la faiblesse. Si des considérations d’utilité cimentaient l’amitié, un changement de situation la déferait, mais, comme la nature demeure pareille à elle-même, les amitiés vraies se perpétuent.

Cicéron, De l’amitié, ier siècle avant J.-C.

La connaissance de la doctrine de l’auteur n’est pas requise. Il faut et il suffit que l’explication rende compte, par la compréhension précise du texte, du problème dont il est question.

Les clés du sujet

Dégager la problématique du texte

Le texte a un double objet : définir l’amitié véritable et faire son éloge. Cela n’est possible qu’à la condition de la distinguer de l’amitié au sens large. La problématique du texte se dédouble donc en deux questions :

Comment identifier l’amitié au sens propre, l’amitié vraie ?

Quels sont les critères permettant de différencier l’amitié véritable de ses simulacres ?

Repérer la structure du texte et les procédés d’argumentation

Le propos de Cicéron est à la fois théorique et critique. Ce double aspect apparaît clairement. Cicéron commence et conclut son propos par des considérations polémiques. Il entend écarter deux faux-semblants d’amitié. La partie centrale est théorique au sens où elle se préoccupe de définir l’essence de l’amitié.

Cicéron procède en trois étapes. D’abord, il distingue les vrais amis de ceux qui ne fondent leur relation que sur le plaisir (du début jusqu’à « si méprisable »). Puis il expose les qualités de l’amitié véritable (jusqu’à « noble émulation »). Enfin, il met à profit cette caractérisation pour faire une nouvelle différence. L’amitié n’a pas pour principe l’utilité, même si elle est la source du « plus grand profit ».

Éviter les erreurs

Le plus grand danger est ici celui de la paraphrase.

Corrigé

Corrigé

Les titres en couleurs et les indications entre crochets servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

L’amitié est une des relations fondamentales de l’existence. Nous en attendons le bonheur mais savons-nous la définir correctement ? De plus, il n’est pas rare d’entendre des plaintes concernant les faux amis. Ce sujet essentiel est aussi la source de grandes déceptions voire de blessures lentes à cicatriser. Ce texte de Cicéron a pour intérêt de caractériser précisément ce sentiment tout en critiquant les caricatures d’amitié.

Info

L’introduction doit cerner l’enjeu du texte par la mise en évidence des grandes lignes de son contenu.

Quelles sont les marques de l’amitié véritable ? Nous disons volontiers qu’elle est à la fois plaisante et utile, mais le plaisir et l’utilité en sont-ils le fondement ? Répondre à ces questions doit nous permettre de former des idées claires qui nous guideront dans l’expérience de la vie.

1. Le fondement de l’amitié et la critique du plaisir

A. Une relation désintéressée

Cicéron affirme que « l’amitié doit être recherchée pour elle-même ». Ce critère est fondamental. La relation amicale est très particulière, car elle n’a pas de but extérieur. Elle ne cherche rien d’autre que sa perpétuation. C’est ainsi qu’elle est bonne. L’amitié procure le bonheur du fait même de son exercice. Cicéron se réfère implicitement à Aristote qui, dans Éthique à Nicomaque, décrit l’amitié vertueuse comme étant désintéressée. Ce désintéressement est le garant d’une certaine pureté. La valeur de l’amitié, son « prix », tient dans sa réciprocité. On aime l’autre pour ce qu’il est et on est aimé de lui pour ce que l’on est soi-même. Les amis ne désirent qu’une chose : entretenir leur relation. Ils ont le même but et ils l’atteignent de la même façon.

B. La critique du plaisir

La valeur morale de l’amitié est immédiatement confirmée par la référence au plaisir. Cicéron qualifie de bestiale l’attitude de ceux qui ne nouent des relations qu’en fonction de l’agrément qu’ils en espèrent. Le propos est structuré par une opposition entre le bas et le haut, le vulgaire et le noble. Il est « vil et méprisable » de ne voir d’attrait que dans les plaisirs des sens. Ce désir ne distingue pas l’homme de l’animal et l’idée de bestialité implique celle de dégradation, d’avilissement. À cela s’oppose la démarche de ceux qui savent « élever leurs regards ». Ils cherchent « le magnifique » et le « divin ». Il en ressort que la relation désintéressée nous rend semblables à des dieux. Nous restons des êtres humains, des êtres imparfaits, nous pouvons commettre des erreurs, nous sommes soumis au temps et au changement, mais l’amitié nous fait tendre vers une perfection, celle d’une relation autosuffisante.

Info

Il faut donner le sens des oppositions, car elles impliquent des valeurs, donc des hiérarchies.

[Transition] Puisque faire du plaisir sensible le but de la relation est indigne de l’amitié vraie, il s’agit de définir celle-ci avec plus de précision. C’est le sens de la deuxième partie.

2. Les qualités de l’amitié véritable

A. L’attrait que l’amitié suscite

Cicéron s’intéresse aux raisons qui font naître l’amitié. Qu’est-ce qui donne envie de devenir l’ami de quelqu’un ? Ce désir est celui d’une amélioration de soi. Ainsi, il apparaît que l’amitié prend naissance dans la perception chez l’autre de « signes manifestes » d’une valeur morale. Cicéron ne les détaille pas, mais on peut penser à la droiture du caractère. La franchise, la conscience lucide de ses forces et de ses défauts, le refus constant de se laisser aller à commettre l’injustice indiquent un esprit noble et provoquent l’admiration chez celui qui les perçoit. Le comportement est la manière dont quelqu’un se signale Dès lors, on désirera se rapprocher de cette personne. L’amitié se développe ainsi dans la « fréquentation » de l’ami. Nous souhaitons devenir l’un de ses proches. Ceci n’exclut pas le plaisir mais celui-ci n’a rien de bestial car il est associé à des raisons morales. Nous sommes convaincus que le contact de cette personne nous rendra meilleur.

Conseil

Il faut affiner progressivement l’analyse des notions comme ici dans le cas du plaisir. Celui-ci est de qualité différente.

B. Égalité et réciprocité

Cicéron ajoute deux autres critères : tout d’abord, l’égalité. Ce point est fondamental et il révèle encore l’influence d’Aristote. Les amis forment une communauté même s’ils ne sont que deux. Celle-ci n’est pas constituée par des lois, elle repose sur des « sentiments affectueux » et sur une même bonne volonté. Il s’agit donc d’une relation éthique. Mais il est impossible qu’elle dure si la relation est inégale. Cicéron souligne l’importance de la réciprocité : « on veut que l’amitié soit aussi forte et de même qualité des deux côtés. » Le déséquilibre engendre la gêne et altère les sentiments. Il n’est pas nécessaire que l’égalité soit arithmétique et il est difficile de quantifier les relations humaines. Il faut qu’elle soit proportionnelle et que chacun montre un souci équivalent de l’autre. Cette attention conduit à prendre plaisir à rendre service à son ami alors que lui demander son aide est toujours moins agréable. Ainsi se crée une « noble émulation ». Celui qui a reçu s’efforce de rendre pour que l’égalité dont une amitié vertueuse se nourrit puisse durer. Ce n’est pas une compétition dont le but est de dominer l’autre. C’est un souci de ne pas devenir une charge pour son ami et de lui faire plaisir à la mesure de nos moyens.

[Transition] L’idée des services rendus conduit Cicéron à critiquer une caricature d’amitié.

3. La critique de la relation utilitaire

A. L’utilité

L’amitié a une dimension utile. Le sens commun en atteste. Un ami est une aide dans les moments difficiles. On dit même que c’est dans l’épreuve que l’on voit qui nous veut vraiment du bien. « Quand la fortune est favorable, à quoi bon des amis ? » dit un proverbe rapporté par Aristote. Mais en quel sens faut-il comprendre cette utilité ? Celle-ci est-elle une caractéristique de l’amitié parfaite ? Cicéron semble le dire en affirmant qu’on peut attendre d’elle « le plus grand profit ». La communauté amicale aurait donc pour finalité l’échange de services. Comment concilier cette idée avec celle d’une amitié désintéressée ?

B. La logique de l’intérêt

L’intérêt est une valeur importante car il est naturel et légitime de rechercher ce qui nous est utile. Cette quête nous conduit à fréquenter ceux qui ont le pouvoir de satisfaire nos désirs. De plus, il peut impliquer la réciprocité. On parle d’un intérêt commun ou partagé. Cependant, l’intérêt ne vise pas l’autre pour lui-même mais seulement en tant qu’il est un moyen pour parvenir à nos fins. Nous le satisfaisons dans la mesure où il nous satisfait. Ce qui nous est utile à un moment cessera de l’être à un autre et la personne que nous fréquentions sera délaissée. La relation est donc contingente, c’est-à-dire factuelle, aléatoire, et finalement superficielle. Elle n’est pas fondamentale. Or le lien amical est nécessaire, presque fatal. Montaigne résumait son amitié avec La Boétie par cette formule restée célèbre : « parce que c’était lui, parce que c’était moi ». De fait, l’amitié met en jeu l’individualité de chacun et cette affinité profonde est supérieure à des considérations utilitaires. La contradiction que nous indiquions n’est donc qu’apparente. Cicéron ne fait pas de l’utilité le but de la relation. Elle n’en est selon lui qu’une conséquence.

Conclusion

Ce texte de Cicéron définit l’amitié véritable en la distinguant de ses simulacres. C’est une relation désintéressée, animée par un souci moral de perfectionnement de soi et d’aide de l’autre. Notons toutefois que Cicéron n’exclut pas le plaisir et l’utilité. Ils font partie de la relation amicale mais ce sont des conséquences, non des principes. Une amitié sincère est aussi plaisante et utile et c’est pourquoi elle procure « le plus grand profit ».