Cicéron, de la divination

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Annales corrigées
Classe(s) : Tle S | Thème(s) : La matière et l'esprit
Type : Explication de texte | Année : 2015 | Académie : France métropolitaine


France métropolitaine • Juin 2015

explication de texte • Série S

Cicéron

Expliquer le texte suivant :

Comment peut-on prévoir un événement dépourvu de toute cause ou de tout indice qui explique qu’il se produira ? Les éclipses du soleil et de la lune sont annoncées avec beaucoup d’années d’anticipation par ceux qui étudient à l’aide de calculs les mouvements des astres. De fait, ils annoncent ce que la loi naturelle réalisera. Du mouvement invariable de la lune, ils déduisent à quel moment la lune, à l’opposé du soleil, entre dans l’ombre de la terre, qui est un cône de ténèbres, de telle sorte qu’elle s’obscurcit nécessairement. Ils savent aussi quand la même lune en passant sous le soleil et en s’intercalant entre lui et la terre, cache la lumière du soleil à nos yeux, et dans quel signe chaque planète se trouvera à tout moment, quels seront le lever ou le coucher journaliers des différentes constellations. Tu vois quels sont les raisonnements effectués par ceux qui prédisent ces événements. Ceux qui prédisent la découverte d’un trésor ou l’arrivée d’un héritage, sur quel indice se fondent-ils ? Ou bien, dans quelle loi naturelle se trouve-t-il que cela arrivera ? Et si ces faits et ceux du même genre sont soumis à pareille nécessité, quel est l’événement dont il faudra admettre qu’il arrive par accident ou par pur hasard ? En effet, rien n’est à ce point contraire à la régularité rationnelle que le hasard, au point que même un dieu ne possède pas à mes yeux le privilège de savoir ce qui se produira par hasard ou par accident. Car s’il le sait, l’événement arrivera certainement ; mais s’il se produit certainement, il n’y a plus de hasard ; or le hasard existe : par conséquent, il n’y a pas de prévision d’événements fortuits.

Cicéron, De la divination, ier siècle avant J.-C.

La connaissance et la doctrine de l’auteur n’est pas requise. Il faut et il suffit que l’explication rende compte, par la compréhension précise du texte, du problème dont il est question.

Les clés du sujet

Dégager la problématique du texte

Le réel nous apparaît comme un champ illimité de phénomènes que notre pensée ne peut saisir un à un mais il est envisageable de les différencier selon la façon dont ils surviennent.

Cicéron affirme ainsi que certaines choses se produisent selon la « loi naturelle » et qu’ils sont donc prévisibles. La difficulté concerne l’existence d’un genre contraire : « les événements fortuits ».

La problématique du texte consiste à confronter ces deux domaines afin d’établir qu’il existe de l’imprévisible, même aux yeux d’un dieu.

Repérer la structure du texte et les procédés d’argumentation

Cicéron commence par une question concernant la possibilité de prévoir ce qui est dépourvu de cause ou d’indice annonciateur. Cette question trouvera sa réponse à la dernière ligne du passage. Le texte a donc une forte unité.

Entre ces deux pôles se déploie un raisonnement divisé en deux grands paragraphes correspondant à chaque type de phénomènes. La première partie définit la nature des événements prévisibles par l’intelligence humaine. La seconde caractérise ce qui arrive « par accident ou par pur hasard » et se dérobe ainsi à la prévision.

L’argumentation emploie deux procédés qui se renforcent. Des notions comme l’explication, la nécessité, la régularité, le hasard, sont accompagnées d’exemples. Les concepts sont rendus accessibles par les exemples qu’ils éclairent en retour.

Éviter les erreurs

Il faut être attentif aux liens entre les idées. Certains termes sont à distinguer, leur solidarité ou leur opposition est à marquer. L’erreur serait de se limiter aux exemples dont on ferait un vague commentaire.

Corrigé

Corrigé

Les titres en couleurs servent à guider la lecture et ne doivent en aucun cas figurer sur la copie.

Introduction

Info

L’introduction doit cerner l’enjeu du texte par la mise en évidence des grandes lignes de son contenu.

Les hommes s’efforcent de connaître le monde qui les entoure. À cette fin, il est important de distinguer entre différents types de phénomènes. Or, leur nombre est infini, notre pensée ne peut les saisir un à un. Il importe donc de les catégoriser en fonction de la façon dont ils surviennent.

Dans ce texte, Cicéron distingue deux genres d’événements. Certains se produisent conformément à des liaisons nécessaires et sont donc explicables. D’autres surviennent par hasard et sont donc imprévisibles. L’argumentation vise à établir ce dernier point qui implique que l’homme, malgré toute sa science, doit reconnaître les limites de son esprit face à la complexité du réel. Comment Cicéron procède-t-il ?

1. Les événements prévisibles

A. La question qui ouvre la réflexion

Le texte commence par une question qui oriente le reste du propos. Elle porte sur la possibilité de « prévoir un événement » dont la caractéristique est d’être sans cause et de n’être annoncé par aucun signe.

Attention

La brièveté d’une phrase ne signifie pas qu’elle n’est pas riche de sens.

Que quelque chose puisse arriver sans s’annoncer est compréhensible. Notre expérience nous l’apprend, mais est-il possible qu’il n’y ait pas de cause ? Il doit bien y avoir des antécédents même si nous ne les apercevons pas. La réponse est donnée par la référence à l’explication. Expliquer signifie développer. Cela suppose l’existence de liaisons causales entre les phénomènes que notre pensée arrive à ressaisir dans leur continuité, ce qui permet d’effectuer des prévisions.

B. L’exemple

Cicéron illustre ce propos théorique par un exemple scientifique, celui des phases des éclipses. Relevons plusieurs points : la qualité des prévisions et l’étude des mouvements des astres.

Les vraies prévisions doivent anticiper l’événement des années à l’avance.

L’étude des mouvements des astres par le calcul implique l’usage de la raison. Calculer n’est pas simplement compter, c’est quantifier et prévoir en se fondant sur des relations logiques. Il apparaît donc que certains phénomènes physiques ne sont pas dépourvus de rationalité.

[Transition] Le sens de l’exemple est développé.

2. Continuation de l’analyse

A. Mise en évidence du concept de démonstration et de déterminisme

Cicéron détaille les modalités du travail scientifique. Plusieurs concepts donnent sens et valeur à l’exemple. Les astronomes ne sont pas des astrologues. Ils annoncent les événements en les déduisant d’états antérieurs. Ce n’est pas une interprétation religieuse, basée sur des correspondances discutables mais un raisonnement marqué du sceau de la nécessité. L’ensemble définit l’idée de démonstration.

Attention

Un concept peut être sous-jacent.

La démonstration est l’opération scientifique, par laquelle on établit des relations absolument certaines entre des propositions. C’est un discours qui part de prémisses dont la vérité est connue pour établir la vérité ou la fausseté d’une autre proposition et, ainsi, augmenter le savoir. L’astronome se fie à la régularité constatée par ses observations. La permanence de certaines relations, leur caractère mesurable, lui permet de formuler des prédictions dont la valeur est incontestable. Une déduction n’est pas une induction. Elle ne généralise pas au risque de se tromper. Elle affirme que telles causes, – ici les positions respectives des astres, entraînent nécessairement tels effets. La conclusion est unique et indubitable. Cicéron expose donc une thèse déterministe.

B. La loi naturelle

Ces idées sont unifiées sous la notion de loi naturelle. La loi est l’expression scientifique d’une régularité. Elle relie des paramètres de façon précise et constante. La loi de l’énergie cinétique établit que l’énergie d’un corps en mouvement est égale à une demi-fois sa masse multipliée par le carré de sa vitesse. L’adjectif naturel peut s’entendre au sens de « physique » mais surtout d’universel. Une loi est en effet valable pour tous les corps. Les observations montrent qu’il n’y a pas d’exception.

[Transition] Qu’en est-il de l’autre genre de phénomènes ?

3. Les événements imprévisibles

A. Exemples et sens général de la partie

Les exemples nous font réfléchir au hasard et aux limites de l’intelligence humaine face au réel. Le but de cette partie est d’établir deux points. L’existence du hasard et, de ce fait, l’impossibilité pour l’homme de prévoir certains événements.

Il n’existe pas d’indices annonçant « la découverte d’un trésor ou l’arrivée d’un héritage ». On objectera que la maladie d’un parent ou des recherches historiques donnent des éléments de supposition, mais ils n’auront jamais le même degré de précision que dans le cas de l’astronomie qui prédit l’éclipse des années à l’avance.

Info

L’appréciation de la portée d’un exemple est toujours importante.

Le temps joue donc ici un rôle essentiel. Il est porteur d’imprévus ou d’accidents. Cicéron établit l’existence d’une indétermination non réductible par les calculs humains. C’est le sens du hasard.

B. L’existence objective du hasard

Le hasard est défini comme le contraire absolu de la « régularité rationnelle ». Il est ce qui échappe à tous les enchaînements logiques que nous nous efforçons de constituer par observation et démonstration.

La notion de loi naturelle prend ici un sens religieux. Même un dieu, symbole de l’omniscience, ne peut savoir que ce qui est compris dans cette loi et donc arrive inéluctablement. « Or, le hasard existe ». Sur quoi se fonde cette affirmation ?

Attention

Expliquez toujours la raison d’une thèse.

À l’opposé des phénomènes physiques, les hommes sont libres et ils agissent les uns par rapport aux autres, créant ainsi des situations toujours évolutives. Au total, des événements fortuits se produisent. Ce qui est aurait pu ne pas être, et un événement peut exister ou non selon les circonstances. C’est le domaine de la contingence. Nul ne peut être absolument certain que son projet aboutira, d’autant plus qu’il vise un but éloigné dans le temps. Aucune démonstration n’est ici possible.

Conclusion

La question initiale a trouvé sa réponse. Il est impossible de prévoir des événements fortuits. Nous devons reconnaître leur existence à côté de phénomènes prévisibles par déduction rationnelle.