Cicéron, Les Académiques

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Annales corrigées
Classe(s) : Tle ES - Tle L - Tle S | Thème(s) : La vérité
Type : Explication de texte | Année : 2014 | Académie : Antilles, Guyane
Corpus Corpus 1
Cicéron

La vérité

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La raison et le réel

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Antilles, Guyane • Septembre 2014

explication de texte • Série L

> Expliquer le texte suivant :

À mon jugement, la plus grande vérité réside dans les sens, à condition qu’ils soient sains, en bonne santé et qu’on écarte tout ce qui leur fait obstacle et les entrave. Voilà pourquoi nous voulons souvent modifier l’éclairage et la position des objets que nous observons ; nous diminuons ou augmentons leur distance et multiplions les essais jusqu’à ce que la vision elle-même obtienne notre confiance en son jugement. Il en est ainsi pour les sons, les odeurs, les saveurs, de sorte que personne d’entre nous ne réclame pour les sens, chacun dans son espèce, un jugement plus pointu. Quand nous ajoutons l’entraînement et la technique, de manière que notre œil soit retenu par la peinture, notre oreille par les chants, qui ne remarque le pouvoir des sens ! Que de figures les peintres voient dans les ombres et dans les reliefs, mais que nous ne voyons pas ! Que de choses nous échappent en musique, mais qu’entendent les gens exercés dans cet art ! Au premier souffle d’un joueur de flûte, ils disent « c’est Antiope » ou « c’est Andromaque »1, alors que nous n’en aurions pas même le soupçon.

Cicéron, Les Académiques, ier siècle av. J.-C.

1. Ce sont deux tragédies grecques. Ces tragédies étaient mises en musique.

La connaissance de la doctrine de l’auteur n’est pas requise. Il faut et il suffit que l’explication rende compte, par la compréhension précise du texte, du problème dont il est question.

Les clés du sujet

Dégager la problématique du texte

Le texte met en relation les sens et l’idée de vérité. La thèse est énoncée dès la première ligne : « la plus grande vérité réside dans les sens ». Cicéron l’assortit toutefois de deux conditions. La problématique du texte se trouve dans ce rapport. Si les sens sont les moyens pour former les jugements les plus justes, il apparaît que cette qualité est conditionnelle. Il faut donc faire des efforts pour les rendre capables d’exercer correctement leur fonction. Nous devons être actifs par rapport à nos sens, qui sont des données reçues de la nature. Nous voyons ainsi qu’il n’est pas simple de former des jugements vrais, même si les instruments par lesquels nous les formons nous sont fournis par notre constitution physique. Pourquoi en est-il ainsi ? Cette thèse de Cicéron ne contient-elle pas une contradiction ?

Repérer la structure du texte et les procédés d’argumentation

  • Le texte est divisé en deux parties. La première est constituée par l’énoncé de la thèse et par une première justification. Cicéron accentue le cas de la vue mais précise que ceci vaut également pour les autres sens : « À mon jugement… un jugement plus pointu. »
  • La deuxième partie renforce la première en faisant valoir que le « pouvoir des sens » est augmenté par la façon dont nous les exerçons. Leur valeur de vérité est ainsi soulignée.
  • Les procédés d’argumentation sont doubles. Cicéron se réfère d’abord à des attitudes courantes. Nous nous préoccupons des conditions de la perception pour améliorer la qualité de nos observations et fonder nos jugements perceptifs.
  • Dans un second temps, Cicéron prend des exemples dans le domaine artistique afin de montrer le lien des sens à l’esprit.
  • Dans les deux cas, il renvoie son lecteur à des expériences qui peuvent aisément être faites.

Éviter les erreurs

Le texte est facile à lire mais il faut éviter la paraphrase en étant conscient de la difficulté indiquée dans la problématique.

Corrigé
Corrigé

Les titres en couleur servent à guider la lecture et ne doivent en aucun cas figurer sur la copie.

Introduction

Info

L’introduction doit présenter la thèse et le problème qu’elle pose. Il faut citer le nom de l’auteur du texte.

La relation des sens à la vérité est un thème très présent de la philosophie. Il est courant de lire que les sens nous trompent en nous faisant confondre l’apparence et la réalité.

Dans ce texte, Cicéron soutient la thèse opposée. Les sens sont porteurs des jugements les plus vrais qui se peuvent former. N’est-ce pas ignorer que des illusions sont possibles et surtout que nos sensations ou perceptions restent subjectives ? Cicéron est conscient de cette difficulté puisqu’il ajoute que des conditions doivent être mises en place pour que les sens puissent bien juger. Mais dans ce cas, il faut qu’une autre faculté intervienne. La situation est donc plus complexe que la thèse le laisse paraître. L’accès à la vérité n’est pas évident même si nos sens sont des données naturelles.

1. La thèse et les premiers arguments

A. Le sens de la thèse

Conseil

Montrez le caractère problématique de cette thèse : son sens et ses conditions.

La thèse de l’auteur est la suivante : les sens sont les principes des jugements les plus vrais. Cela signifie que d’autres principes peuvent exister, mais ils sont moins sûrs. La raison rend notamment des jugements logiques, mais les sens nous mettent en contact avec ce qui existe. La sensation est effective, c’est un fait. Cicéron défend donc une thèse sensualiste mais nous allons voir qu’elle est modérée.

Cicéron assortit immédiatement son propos de deux réserves. Les sens doivent être « sains ». Un malade ne doit donc pas être cru. Les sens sont fiables quand le sujet percevant est dans un état normal, partagé par le plus grand nombre. Cicéron n’est pas relativiste. Le jugement d’un homme atteint de jaunisse est moins crédible que celui d’un homme en bonne santé. Le nombre d’avis concordants est donc un critère de fiabilité.

Les obstacles au bon fonctionnement des sens doivent être levés. Cicéron opère un déplacement du sujet qui perçoit aux circonstances extérieures de la perception. Nous voyons toujours des objets dans un environnement et celui-ci a son influence que la ligne suivante prend en compte.

B. L’importance des conditions

La phrase suivante montre que nous ne restons pas passifs face aux informations données par nos sens. Cicéron insiste sur les précautions que nous prenons lorsque nous regardons dans le but de connaître. Nous considérons les objets en tenant compte de leur « éclairage » et de leur « position ». Nous « diminuons ou augmentons leur distance » par rapport à nous.

L’idée importante est la suivante. Il faut faire varier les conditions de nos observations afin que le résultat de celles-ci soit aussi assuré que possible. Quel est son sens ? La multiplication d’observations dont les variations sont réglées doit permettre de dégager une vérité générale. Nous retrouvons l’idée de partage. Cicéron cherche à dégager un noyau commun à l’ensemble de nos perceptions. Il conclut en disant que ce qui vaut pour la vue est valable pour tous les autres sens.

Conseil

Sachez montrer la complexité de la thèse, indiquez sa conséquence. Ne suivez pas passivement le texte.

Il faut que la raison intervienne. Les raisonnements et les réflexions permettent aux sens d’exercer correctement leur fonction. Si la raison est moins sûre que les sens, elle est indispensable. Cicéron écrit que le jugement fondé sur la vision doit mériter « notre confiance ». Il y a donc en nous deux instances de jugement et d’évaluation : les sens et la raison. Nous ne sommes pas que des êtres de sensation et on peut même se demander laquelle des deux est la plus importante. Si le jugement le plus vrai est de nature sensible, cette sensibilité n’a de valeur que lorsqu’elle est contrôlée par la raison.

[Transition] Au terme de cette partie, il apparaît que les sens doivent être suivis moyennant certaines conditions. La seconde partie va renforcer cette idée.

2. Le rôle de l’exercice

A. L’importance de l’entraînement

Cicéron poursuit son propos en faisant intervenir « l’entraînement et la technique ». Ceci renforce le rôle de l’activité du sujet.

Idée principale : plus nous nous exerçons, plus nous donnons à nos sens le pouvoir de bien juger.

Nos sens sont des facultés qu’il convient de développer. Nous avons, grâce à eux, une capacité à saisir le réel dans sa variété et sa finesse, mais il faut les éduquer pour qu’ils puissent actualiser cette puissance.

Les exemples sont parlants. Il est clair qu’une sensibilité affinée par la fréquentation continue des œuvres d’art saisit des nuances picturales ou musicales qu’une sensibilité plus grossière ne saisit pas.

B. La révélation de l’esprit par les sens

Attention !

Montrez la gradation du propos. La dernière phrase du texte présente une nouvelle idée.

Une sensibilité exercée permet d’identifier la singularité d’une œuvre. Cette idée permet de dire que les sens ont aussi une valeur spirituelle. Ils ne font pas seulement nous renseigner sur le monde, nous avertir de ce qui nous est utile ou nuisible. Ils sont les mediums de l’apparition de l’esprit. Le style d’une musique est la signature d’une individualité et nous le savons parce que nous nous sommes cultivés.

Tout ceci montre qu’on ne doit pas se reposer sur les sensations immédiates, naturelles pour bien juger. Les sens viennent de la nature, ils nous sont donnés mais nous devons les cultiver pour les rendre aptes à fournir de bons jugements.

Conclusion

Sous une apparente simplicité, la thèse centrale de Cicéron se révèle complexe. Elle donne le premier rôle aux sens lorsqu’il s’agit de porter des jugements vrais. Cependant, la raison est requise pour que la vérité soit atteinte.

Il faut prêter attention aux conditions dans lesquelles nous percevons et savoir les faire varier pour dégager des données invariantes. Il est, de plus, requis de cultiver la sensibilité pour que nos sens puissent nous faire accéder à la complexité du réel et à la valeur des créations de l’esprit.