Cocteau, La Machine infernale

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re ES - 1re S | Thème(s) : Le théâtre, texte et représentation
Type : Commentaire littéraire | Année : 2013 | Académie : France métropolitaine
 
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet
 
Les scènes de révélation
 
 

Les scènes de révélation • Commentaire

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Théâtre

22

CORRIGE

 

France métropolitaine • Septembre 2013

Séries ES, S • 16 points

Trouver les idées directrices

  • Faites la « définition » du texte pour trouver les idées directrices.
 

Scène de révélation de tragédie moderne (genre) où Œdipe apprend son identité et ses forfaits (thème), pathétique, tragique (registres), réécrite de Sophocle, très théâtrale, violente, réaliste, effrayante, symbolique (adjectifs), pour émouvoir, pour mettre un terme à la destinée du héros, pour réactualiser un mythe, pour rendre compte du tragique de la vie (buts).

  • Cherchez, à partir des éléments de mise en scène indiqués par le texte, d’où vient l’efficacité dramatique de ce passage.
  • Analysez les registres de la scène.
  • Montrez ce qui donne à cette réécriture de Sophocle (Œdipe-Roi) sa modernité.
  • Quel sens donner au dénouement ?

Pistes de recherche

Première piste : une scène très théâtrale à voir et à entendre

  • D’où vient la tension dramatique ? Quel est le mouvement du passage ?
  • Analysez les effets d’opposition dans les personnages, les dialogues, les registres…
  • Qu’est-ce qui, dans la représentation de cette scène, frappe le spectateur ? Quelles émotions suscite cette scène ?

Deuxième piste : le pathétique et l’expression moderne du ­tragique

  • Analysez d’où viennent le pathétique et le tragique de cette scène.
  • Étudiez le personnage d’Œdipe : que révèlent de lui ses réactions ? Quel rôle jouent les autres personnages par rapport à lui ?
  • Pourquoi peut-on parler de réécriture de la tragédie antique ?
  • Quelle conception de la condition humaine se dégage implicitement de cette scène ? En quoi marque-t-elle le triomphe de l’être humain sur la fatalité ?

>Pour réussir le commentaire : voir guide méthodologique.

>Le théâtre : voir mémento des notions.

Corrigé

Les titres en couleur ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Amorce] Si les dramaturges au xxe siècle « revisitent » les mythes antiques, ils en donnent une lecture inspirée par les préoccupations contemporaines. [Présentation du texte] Ainsi, Jean Cocteau puise dans la tragédie de Sophocle Œdipe-Roi le sujet de La Machine infernale (1934). L’acte IV, acte du dénouement, est le plus proche du modèle antique : Œdipe, à la recherche de l’assassin de Laïus, roi de Thèbes, découvre, dix-sept ans après, à la fois son identité et son double crime, le « parricide » et « l’inceste ». [Annonce du plan] La scène est particulièrement efficace à la représentation [I]. Comme dans la tragédie antique, elle suscite à la fois pitié et terreur [II]. Cependant, Cocteau modernise le mythe, l’adapte à sa vision du monde et révèle une nouvelle conception de l’homme [III].

I. Une scène très théâtrale, à voir et à entendre

1. L’intensité d’une action condensée et accélérée

  • Un moment-clé : une révélation capitale qui sert de dénouement. La scène apparaît comme un épilogue qui, après une forte tension, dénoue la crise et rétablit l’ordre. C’est en effet le moment où « Lumière est faite », où l’action se précipite : en quelques instants, celui qui, roi, fut « le plus heureux des hommes », devient « le plus malheureux des hommes ». Le parallélisme syntaxique rend l’opposition encore plus frappante. Tirésias, qui y voit plus clair que tous, bien qu’il soit aveugle, commente ce dénouement : « […] un chef d’œuvre d’horreur s’achève ».
  • Cette déchéance se déroule « vite », en moments brefs, rythmés, et prend l’allure d’un procès : l’accusation est brièvement lancée par le berger (« Tu es le fils […] de ta femme, et de Laïus tué par toi […] Inceste et parricide […] ») ; elle est aussitôt suivie de l’aveu d’Œdipe, très vite sanctionné par la punition qu’il s’inflige.
  • Mais la particularité de cette révélation est qu’elle n’apporte vraiment la « lumière » qu’à Œdipe. Car le spectateur connaît déjà son histoire et attend la révélation depuis le début de la pièce, ce qui ajoute à l’intensité de la scène.

2. La variété et le jeu des oppositions

  • Les personnages donnent à la scène sa vivacité par leur variété et le jeu des oppositions, dans leur statut (se côtoient l’humble berger, le roi déchu et le futur roi, Créon), dans leur âge (la « petite » Antigone, Tirésias âgé et lucide), par leur caractère et leurs réactions (Créon est nerveux, Tirésias prend acte du destin calmement).
  • Cette diversité entraîne la variété dans les dialogues, brefs et rapides. Le dialogue entre Œdipe et le berger amène la révélation sur le mode du théâtre antique, avec sa langue poétique tragique : les répliques rebondissent presque comme des stichomythies, reposent sur des périphrases qui évitent de nommer les crimes (« celui / celle / ce qu’il ne fallait pas »), des parallélismes (« une chose impossible à entendre / une chose impossible à dire »), les répétitions (« frappe, frappe »), et culmine dans la réplique d’Œdipe en un groupe ternaire et une anaphore (« J’ai… J’ai… J’ai… »). Le dialogue prend des accents de duo élégiaque.
  • Le dialogue entre Créon et Tirésias, avec la mention de la « lingère », de la « sœur de lait », a au contraire des accents familiers, sans noblesse. Il est suivi, en un fort contraste, du récitréaliste et plein d’horreur, mais aussi de naïveté et d’innocence, de la petite Antigone. Le rapide dialogue d’Œdipe avec les hommes (désignés par l’indéfini « on ») prend la forme d’une supplication pathétique, avec une accumulation de termes violents (« chasse, achève, lapide »). La scène se clôt sur le refus du dialogue entre père et fille.

3. À voir, à entendre et à imaginer

 

Conseil

Demandez-vous toujours, quand vous commentez une scène de théâtre : que donnerait-elle à la représentation ?

  • Les didascalies, nombreuses, indiquent l’animation sur scène et impliquent des entrées et des sorties rapides des personnages (« Il sort », « Elle rentre »), ainsi que des mouvements souvent violents (« Créon chasse le berger » ; Tirésias « lui tient le bras » ; « il s’élance ») ou inattendus (« La petite Antigone […] apparaît »).
  • Les gestes et les attitudes sont eux aussi significatifs : Tirésias « écoute, la tête penchée » ; Antigone a « les cheveux épars » et son geste de « s’accroche[r] à [l]a robe » d’Œdipe crée le pathétique. Enfin l’apparition très réaliste d’Œdipe, « aveugle » et le visage ensanglanté, frappe la vue du public.
  • Au-delà de ce qui se passe sur le plateau, la scène sollicite l’imagination : les effets sonores (ces « [r]umeurs sinistres ») et le réalisme du récit d’Antigone indiquent que les actions se poursuivent dans les coulisses. La violence de termes comme « tombée, se roule, coups, sang » laisse imaginer le pire au spectateur.
  • Un objet est particulièrement porteur d’émotion et de tragique : la « broche en or ». Jocaste avait préservé cette broche « qui crève l’œil de tout le monde ». Cette expression, à prendre au figuré, annonçait la mutilation d’Œdipe ici racontée. De bijou, marque de richesse et de pouvoir, elle se transforme en objet mutilateur et arme de punition.

II. Sous le signe de la tragédie grecque

1. Des éléments de la tragédie grecque

  • L’action et les personnages de l’acte IV (intitulé « Œdipe-Roi ») sont ceux-là mêmes de la pièce de Sophocle. On retrouve, autour d’Œdipe, Antigone et Créon, le frère de Jocaste. Tirésias, le devin aveugle, rappelle par sa sagesse les vieillards du chœur antique. Le dénouement, du point de vue des événements, est identique : Œdipe, les yeux crevés, s’en va sur les routes expier ses crimes.
  • Les registres dominants (pathétique et tragique) font aussi écho au modèle grec. Le spectateur ressent de la pitié pour la solitude du héros, mystifié par son épouse Jocaste qui « a mis son crime sur le compte d’une de ses servantes ». L’apparition d’Antigone « les cheveux épars » rappelle le signe du deuil dans l’Antiquité.

[Transition] Mais la scène dépasse le simple pathétique : elle rappelle la tragédie grecque par son héros et par ses enjeux.

2. Un héros tragique, monstrueux et victime

  • Se définissant lui-même par la métaphore de « bête immonde », Œdipe souligne sa monstruosité, traduite par les périphrases « celle qu’il ne fallait pas » et « celui qu’il ne fallait pas » : les mots de « père » et de « mère » sont impossibles à prononcer, le crime est « impossible à entendre », « impossible à dire ». Seul le berger les formule clairement : « inceste et parricide », les deux forfaits les plus terribles dans toute société.
  • Mais, au-delà de ces crimes, la « faute » d’Œdipe est l’hybris (démesure) du héros tragique, qui consiste à désirer plus que ce que les dieux lui accordent, à dépasser la juste mesure, ce que souligne Tirésias quand il affirme : « Il a voulu être le plus heureux des hommes, maintenant il veut être le plus malheureux », superlatifs en forme d’accusations.
  • Œdipe est aussi une victime. Ses crimes ne sont que l’accomplissement d’une prophétie derrière laquelle se profile la volonté des « dieux » qui « pardonnent » et sont donc présentés comme tout-puissants.

3. Un héros mis en relief par les autres personnages

  • Créon met en valeur la noblesse d’Œdipe et lui sert de repoussoir : imbu de son pouvoir, insensible, le futur roi multiplie les termes exprimant la volonté (« Il faut la dire. Je le veux »), utilise un futur de certitude (« personne ne m’empêchera »). Sans envergure, il juge les événements à l’aune humaine : « C’est de la pure folie », dit-il des crimes d’Œdipe. Il nourrit des ambitions politiques qui n’ont rien de sacré : « le pouvoir retombe entre mes mains ».
  • Au contraire, Tirésias conserve la dignité de sa fonction de grand-prêtre et respire par là à la hauteur d’Œdipe, qu’il comprend. Il s’interpose entre Œdipe et Créon (« Il lui tient le bras »), lui intime un ordre catégorique (« Pas un mot, pas un geste ») et lui ordonne d’obéir à la volonté des dieux (« Vous devez admettre… »). En revanche, sa cécité et son sens du sacré le rapprochent d’Œdipe dans lequel il reconnaît un héros qui a accompli un « chef-d’œuvre d’horreur ».
  • Enfin, Antigone, même si elle est ici une fillette épouvantée, présente déjà les traits de la jeune fille héroïque (comme elle l’est chez Sophocle) : son geste de « s’accroche[r] » à la robe de son père, son cri (« Père ! ») qui rappelle le lien père-fille, annoncent sa fidélité et son obstination à partager le destin de son père.

III. L’expression moderne du tragique

1. La « petite » Antigone : un personnage pathétique

  • Cocteau modernise la scène et la rend encore plus poignante que chez Sophocle en confiant un récit horrible à une enfant – qui plus est, fille du couple maudit – dont le style naïf est en décalage avec les horreurs qu’elle décrit : « petite mère, petit père » ; la mort est racontée par des litotes très concrètes : Jocaste « ne bouge plus », elle est « tombée de tout son long », « il y a du sang partout ». Enfin, elle crie à deux reprises sa peur d’enfant traumatisée (« J’ai peur ! J’ai trop peur ») et appelle les adultes à l’aide. Ce bref tableau diffère du long récit du serviteur qui, chez Sophocle, raconte aux spectateurs le dénouement dans tous ses détails.

2. Un héros tragique moderne : courage et grandeur

  • Cocteau modernise aussi le héros. En effet, dans son abjection et son malheur, Œdipe accède à une certaine grandeur : sa quête de la vérité (« De qui suis-je le fils ? ») et la métaphore « Frappe, frappe vite », la conscience de sa monstruosité mais aussi la dignité de sa soumission au destin forcent l’admiration.
  • Par un groupe accumulatif violent, il revendique son châtiment : « Qu’on me chasse, qu’on m’achève, qu’on me lapide, qu’on abatte […]. » Plus encore, la volonté de prendre en main sa destinée, sa crainte de souiller sa descendance (il protège Antigone de son contact impur) lui donnent sa vraie dimension de héros.

3. Le sens de la mutilation : une vision nouvelle de la condition humaine

  • Quel sens nouveauprend alors la mutilation d’Œdipe ? Chez Sophocle, le héros se crève les yeux pour ne pas croiser « aux Enfers » le regard de ses victimes (ses parents) ou de ses enfants « sans baisser les yeux ». Dans La Machine infernale, son automutilation lui permet de devenir un être d’exception jusqu’au bout, qui prend désormais en main sa destinée, après avoir été le jouet des dieux.
  • Tirésias souligne cette revendication par la répétition du verbe vouloir (« Il a voulu être le plus heureux des hommes, maintenant il veut être le plus malheureux ») et par la forte opposition entre le passé et le présent. Devant l’absurdité du destin, Œdipe veut atteindre la perfection dans les deux extrêmes : il refuse la médiocrité de Créon. Cocteau met l’accent sur la volonté de l’homme, qui lui redonne sa dignité.
  • La cécité d’Œdipe prend aussi une dimension philosophiquedifférente. La tragédie de Sophocle consacre la toute-puissance des dieux. Chez Cocteau, Œdipe aveugle voit paradoxalement plus clair, rejoint Tirésias dans sa clairvoyance, atteint le sacré. Sa mutilation est un acte purificateur et une arme contre l’absurdité de la condition humaine.

Conclusion

Ce dénouement spectaculaire, qui prend toute sa puissance à la représentation, doit beaucoup à son modèle antique. Mais comme le titre de la pièce l’indique, Cocteau ancre le mythe d’Œdipe dans notre monde pour poser devant un public moderne la « question de l’homme » et pour redéfinir le tragique de la destinée humaine, cette « machine infernale ».