Cocteau, La Machine infernale, acte II

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re L | Thème(s) : Les réécritures
Type : Commentaire littéraire | Année : 2016 | Académie : France métropolitaine

 

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France métropolitaine • Juin 2016

Série L • 16 points

Réécrire un mythe et surprendre

Commentaire

 Vous ferez le commentaire de l’extrait de La Machine ­infernale de Cocteau.

Se reporter au document D du sujet sur le corpus.

Les clés du sujet

Trouver les idées directrices

Faites la « définition » du texte pour trouver les axes (idées directrices).

Scène de théâtre/réécriture (genre) qui met en scène (type de texte) la rencontre du Sphinx et d’Œdipe (thème), tragique, parodique (registres) d’inspiration antique, spectaculaire, animée, au ton familier, poétique, modernisée (adjectifs), pour surprendre, créer un moment de théâtre – celui de la rencontre amoureuse –, banaliser le héros, réactualiser le mythe d’Œdipe et lui donner un sens nouveau (buts).

Pistes de recherche

Première piste : Toutes les qualités d’une scène de théâtre

Analysez ce qui rend cette scène efficace à voir et à entendre.

Montrez qu’il s’agit d’une scène de conflit animée (action).

Deuxième piste : Tradition et modernité dans l’exploitation du mythe

Analysez ce que Cocteau conserve du mythe originel.

Étudiez en quoi il innove : personnages, langage…

Troisième piste : La poésie réécrit le tragique…

Analysez d’où vient le tragique de la scène.

Comment Cocteau renouvelle-t-il la notion de tragique ?

Montrez que cette recréation traduit la vision de la vie de Cocteau.

▶ Pour réussir le commentaire : voir guide méthodologique.

▶ Les réécritures : voir mémento des notions.

Corrigé

Corrigé

Les titres en couleurs et les indications entre crochets servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Amorce] Les mythes répondent aux interrogations essentielles de l’homme sur ses origines et ses pulsions profondes. Dès l’Antiquité, poètes, dramaturges et philosophes leur ont donné une forme littéraire. Au xxe siècle, ils les ont « revisités » pour en donner une lecture nourrie par les préoccupations contemporaines et l’évolution des mentalités. Ainsi, en 1932, Cocteau réécrit et modernise Œdipe-roi de Sophocle dans La Machine infernale et l’adapte à sa vision du théâtre, de la poésie et de l’homme. [Présentation du texte] Œdipe est aux prises avec la Sphinx qui n’est pas insensible à son charme. À la fois bourreau et protectrice, elle lui impose une répétition du supplice qui l’attend ; mais elle peut aussi le libérer, s’il sort vainqueur de l’épreuve et si le dieu Anubis ne s’y oppose pas. [Annonce des axes] C’est d’abord à une vraie scène de théâtre qu’on assiste, vive, rythmée avec du suspense et des coups de théâtre, mise en scène par le Sphinx lui-même qui joue son rôle avec brio [I]. Certes, Cocteau reprend le mythe mais il renouvelle considérablement les personnages tout en projetant sur la scène un éclairage à la fois poétique et familier [II]. Cependant, sous la fantaisie, une tragédie se prépare et, comme chez Sophocle, la machine infernale du destin est en marche [III].

I. Toutes les qualités d’une scène de théâtre

Cocteau et son Sphinx ont indéniablement le sens du théâtre. Le spectateur assiste à une scène très réussie : le rythme vif, le dialogue rapide et les didascalies précises permettent d’imaginer l’effet sur scène, de cette confrontation riche en suspense et en surprises.

1. Un sphinx metteur en scène

Le Sphinx en personne met en scène la rencontre et dirige le personnage-acteur, Œdipe. Son discours se fait action et, dans une mise en abyme prospective, il déroule la mise en scène de l’épreuve avec ses étapes obligées.

Il laisse peu de place à l’improvisation : même les hésitations futures d’Œdipe sont programmées (« ton esprit se poserait », « tu répéterais », « tu compterais »). La réaction spontanée d’Œdipe « c’est trop bête » fait partie du scénario et il suffit au Sphinx de prononcer le nom d’Anubis pour qu’il surgisse.

2. Peu de décor, un spectacle à voir et à entendre

Le décor est à peine suggéré : le Sphinx domine Œdipe depuis un « socle » puis disparaît dans une « colonne ».

Les déplacements et les gestes sont détaillés par d’abondantes didascalies, souvent internes, insérées dans les répliques du Sphinx (« Pourquoi cette face d’épouvante ? » ; « Parti. Envolé »). Œdipe, d’abord immobilisé, se débat et le Sphinx le rappelle à l’ordre (« sois sage ») ; Anubis, convoqué, va s’élancer et ouvrir « ses mâchoires de loup ». Œdipe « se lève, titube, porte la main à sa tête », puis tourne le dos, immobile. Anubis, tel une figure de fresque égyptienne, se tient « les bras croisés, la tête de profil » dans une posture déterminée qui contraste avec la faiblesse d’Œdipe, qui « courb[e] » la tête, « pousse un cri », implore « Oh ! Madame ! ».

Des interjections ponctuent le dialogue, soulignées par des points d’exclamation. Cris et silence alternent et dramatisent la scène ; cette alternance se retrouve dans les moments d’immobilité et de mouvement, jusqu’à la « course » d’Œdipe enfin « libre » et la disparition-réapparition du Sphinx.

3. Du suspense, de la tension, du conflit

Le conflit, la tension dramatique sont le moteur d’une scène réussie.

Dans son face-à-face avec le Sphinx, Œdipe est en situation d’infériorité. Ses gestes et ses paroles le prouvent. Le Sphinx le tutoie, lui vouvoie le Sphinx et lui donne respectueusement du « Madame ». Le Sphinx monopolise la parole, les répliques d’Œdipe se réduisent parfois à un mot (« Libre ! »).

Gestes et paroles rendent palpable la tension entre les personnages, notamment lorsqu’Anubis paraît, qu’il impose son autorité au Sphinx, multiplie les injonctions à l’impératif (« interroge-le… ») et impose à tous le « silence ».

Mais le Sphinx a le dernier mot ; lassé et étonné par les exigences d’Anubis (il jette un « dernier regard de surprise »), il s’exécute, mais à contrecœur, comme le marquent les points de suspension et le « C’est bon » insolent.

4. Coup de théâtre, revirements, métamorphose

La scène se termine sur un coup de théâtre. Œdipe retrouve une certaine assurance quand il s’exclame « L’homme parbleu ! » et s’éloigne, triomphant et un brin provocateur en criant « vainqueur ». Le Sphinx disparaît, puis revient mais « sans ses ailes », il n’est plus qu’une simple jeune femme. Il paraît même déstabilisé, déçu par l’ingratitude d’Œdipe, mais se reprend et exprime un mépris, lourd de sous-entendus : « L’imbécile ! il n’a donc rien compris. » Œdipe n’échappera pas à sa perte : la machine infernale est enclenchée.

II. Tradition et modernité dans l’exploitation du mythe

Dans sa réécriture du mythe, Cocteau passe en virtuose du sphinx du théâtre antique au sphinx poétique moderne.

1. Quelques traits de la tradition, mais une chronologie modifiée

Le Sphinx est toujours une créature féminine dotée de pouvoirs magiques. Ses origines égyptiennes sont garanties par l’assistance que lui prête Anubis, dieu de la mort, qui – tradition religieuse oblige – se présente « à l’égyptienne », buste de face et tête de profil !

Mais Cocteau prend des libertés avec la chronologie de ses prédécesseurs. La pièce de Sophocle commence bien après l’arrivée du héros, vainqueur de l’énigme. Les dieux, pour le punir, ont déchaîné la peste sur Thèbes. Cocteau, lui, nous fait vivre en direct le face-à-face d’Œdipe et du Sphinx.

2. Les apports du poète : un sphinx amoureux, un héros peu héroïque

Cocteau innove principalement avec les personnages.

Le Sphinx a bien changé. Loin de répandre la terreur, cette jeune femme est plus séduite que séductrice maléfique ; après avoir montré l’étendue de ses pouvoirs, elle se fait rassurante (« C’était une simple démonstration »). On a même l’impression de voir un jeu d’enfants (« on serait… et tu dirais … ») : l’imagination s’empare du réel et le plie à sa fantaisie. Non plus opposante, mais adjuvante, la femme Sphinx livre à Œdipe la réponse à l’énigme, cède à contrecœur aux injonctions d’Anubis et fausse l’épreuve en favorisant Œdipe. Manifestement, elle le veut « libre », affranchi de son destin fatal. Quand Œdipe l’abandonne sans lui témoigner sa reconnaissance, en femme amoureuse elle s’inquiète (« Où est-il ? Où est-il ? ») et se sent trahie.

On ne reconnaît pas non plus Œdipe et sa sagesse légendaire. Il serait bien incapable de résoudre l’énigme sans l’aide du Sphinx. Terrorisé par ce qui lui arrive, il supplie comme un enfant mais revendique son succès de « vainqueur » en oubliant à qui il doit sa liberté avec une ingratitude bien humaine.

3. Une familiarité toute moderne

Le Sphinx et Œdipe s’affranchissent du langage soutenu des personnages mythologiques. Œdipe s’exclame avec familiarité « C’est trop bête », il jure comme un simple mortel (« Parbleu »). Le Sphinx traite Œdipe d’« imbécile ». Ces héros sont bien nos contemporains et ces anachronismes ajoutent un peu de sel à la réécriture !

III. La poésie réécrit le tragique…

La réécriture, plus qu’un simple jeu, nourrit la mythologie personnelle de Cocteau.

1. Un destin tragique

Mort et renaissance, passage et métamorphose sont des thèmes récurrents de sa vision poétique et tragique du monde. Dès la naissance, l’homme est inéluctablement en « marche » vers sa mort. C’est ce que rappelle l’énigme qui fait d’abord de l’homme un « animal » soumis à sa nature éphémère. L’« enfant », tout ou tard, deviendra un vieillard infirme.

2. Libre ou condamné ?

Ironie tragique : l’homme se croit « libre ». Les dieux et le Sphinx s’amusent, par mépris ou par affection, à lui laisser cette illusion. Et « l’imbécile » s’y laisse prendre. Il se proclame même parfois « vainqueur » du destin. Œdipe se croit différent des autres et le Sphinx, avec une condescendance indulgente, lui rappelle qu’il se trompe (« vous le dites tous »). Le Sphinx lui-même a cru − souhaité ? − infléchir par amour ou par jeu le destin d’Œdipe.

Mais Anubis (la mort), plus puissant que le Sphinx, le rappelle, inflexible, à la réalité des choses. La vie de l’homme est un « échec », « une épreuve », on ne peut éprouver que de « l’épouvante » devant « les mâchoires du loup » qui tôt ou tard se refermeront sur nous.

Pourtant dans la boîte de Pandore, quand tous les fléaux se sont échappés, il reste l’espoir. Pour Cocteau, il prend la forme de la poésie, qui transfigure la banalité et le tragique de la vie. Le Sphinx est le poète qui, l’espace d’un instant, par la magie des mots et d’un mode (le conditionnel), inverse la courbe du destin.

Conclusion

[Synthèse] Malgré ses efforts le poète n’inverse pas durablement le cours du destin. Ce qui est écrit peut être réécrit, mais il n’y a pas de surprise à attendre : le fatum s’accomplira. La poésie cependant aide à transcender le tragique en le transfigurant, en l’habillant de « mensonges » qui disent une autre « vérité ». Comme Aladin et sa lampe magique, il suffit de frotter poétiquement un lieu commun pour lui redonner l’éclat du neuf et nous permettre de nous réapproprier ce que nous n’étions plus capables de voir. [Ouverture] Le poète enchante par sa fantaisie. Même si à la fin, elle explose comme la bombe d’une machine infernale, le spectateur aura été hypnotisé un temps par la magie du théâtre et aura oublié le poids de son propre destin.