Cohen, Mangeclous

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re STI2D - 1re STMG - 1re ST2S - 1re STL | Thème(s) : Le roman et ses personnages : visions de l'homme et du monde
Type : Commentaire littéraire | Année : 2014 | Académie : France métropolitaine
 
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet
 
Les personnages repoussants
 
 

Les personnages repoussants • Commentaire

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Onglet

2

CORRIGE

 

France métropolitaine • Juin 2014

Le personnage de roman • 14 points

Commentaire

> Vous ferez le commentaire du texte C (texte de Cohen) en vous aidant du parcours de lecture suivant :

a) Vous étudierez tout d’abord le portrait d’un personnage à la fois comique et repoussant.

b) Vous montrerez ensuite comment ce personnage hors norme prend une dimension mythique et légendaire.

Trouver les idées directrices

  • Faites la « définition » du texte pour trouver les axes (idées directrices).
 

Extrait de roman (genre) qui décrit (type de texte) le personnage principal Mangeclous (thème), comique, satirique, ironique, épique, (registre), repoussant, caricatural, hors normes, mythique (adjectifs), pour présenter le héros et intriguer le lecteur (buts).

Pistes de recherche

Première piste : Un personnage comique et repoussant

  • En amont, récapitulez les sources de comique que vous connaissez : caricature et exagération, jeu sur les mots, contrastes inattendus…
  • Dans un portrait, le comique peut venir du physique, du caractère, du comportement et des paroles du personnage.
  • Imaginez visuellement le personnage (dessinez-le pour mieux l’imaginer).
  • Pour « repoussant », servez-vous de votre réponse aux questions. Analysez­ le physique et le caractère du personnage.

Deuxième piste : Un personnage mythique, légendaire, épique

  • Relevez les expressions qui font de Mangeclous un personnage inclassable.
  • Récapitulez les caractéristiques des héros légendaires épiques et voyez celles que présente Mangeclous.
  • Analysez aussi les faits d’écriture de l’épopée dans le texte.
  • À quels personnages littéraires connus ressemble Mangeclous ?

> Pour réussir le commentaire : voir guide méthodologique.

> Le roman : voir mémento des notions.

Corrigé

Les titres en couleurs et les indications entre crochets servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Amorce] Le xixe et le xxe siècles font entrer dans le roman des personnages atypiques et originaux. Albert Cohen, en 1978, raconte dans Mangeclous, roman comique aux accents gargantuesques, la vie de cinq cousins juifs sur l’île de Céphalonie. Les premières pages présentent celui d’entre eux qui donne son titre au roman. [Annonce des axes] Le portrait annonce le ton du roman : nous sommes devant un personnage burlesque au physique repoussant [I]. Mais l’auteur lui donne une dimension qui dépasse le réel et en fait un héros mythique et légendaire, presque épique, qui rejoint les personnages de Rabelais. [II].

I. Un personnage comique et repoussant

La présentation très théâtrale du personnage dès le début du roman (« Le premier qui arriva… ») constitue une pause dans le récit et projette Mangeclous sur scène comme un clown grotesque.

1. Un nom et un physique burlesques

  • Ses multiples surnoms signalent déjà son extravagance. Au passage, le narrateur mentionne l’étrangeté de son enfance (« il avait […] dévoré une douzaine de vis »), ses contradictions (« Parole d’Honneur », « discours peu véridiques ») ou sa vulgarité (« Capitaine des Vents »).
  • Tout est excessif dans sonphysique : « maigre et long » (le mot est étrange pour un humain), « décharné », « pieds immenses » « orteils […] effrayamment écartés », « pommettes rouges », « profonde rigole », « crâne chauve ». Sa « toux » a « fait tomber » un « lampadaire » !
  • C’est un composé de contrastes hétéroclites qui forment un personnage burlesque : sa maigreur contraste avec son « appétit (…) célèbre dans tout l’Orient » et son « inexorable faim », ses vêtements avec son « amour immodéré de l’argent ». Sa « toux… vibrante » de « tuberculeux » s’accommode mal au qualificatif « fort gaillard ».
  • Certains détails sont loufoques, presque surréalistes : son crâne a l’aspect d’une « selle » avec une « rigole » où il « déposait divers objets ».
  • Ses vêtements (« haut-de-forme et redingote », mais sans « chaussures ») en font un clown et l’accumulation des détails précis donnent l’impression d’un personnage fait de bric et de broc.
  • Enfin c’est un personnage « fort gaillard » à la manière de Rabelais, très ancré dans la réalité physique la plus crue. La périphrase « une particularité physiologique dont il était vain » (c’est-à-dire bêtement fier !) fait référence à ses pets mémorables ! Ses pieds sont « osseux, poilus » comme ceux d’un animal.

2. Un personnage qui provoque le dégoût

  • Le personnage respire la saleté et le manque d’hygiène : avec sa pilosité sauvage (il porte une « barbe fourchue » et ses pieds sont « poilus », « fort sales ») et sa « redingote crasseuse », il a l’allure peu engageante d’un vagabond. Même sa maladie – la « phtisie », grave et contagieuse – n’inspire pas la pitié puisque paradoxalement il semble ne pas en souffrir.
  • Son portrait moral n’est pas plus flatteur : usurpateur – il se prétend « avocat » –, menteur (il utilise ses dons de la parole pour faire des « discours peu véridiques »), avare au plus haut point, égoïste (« victuailles à lui seul destinées »), moqueur, ironique envers autrui avec son « sourire sardonique »… Voilà qui compose une caricature peu engageante.

[Transition] Mais le personnage dépasse le simple comique clownesque et prend une dimension presque légendaire et épique.

II. Une figure légendaire

1. Un personnage inclassable

  • Son patronyme et son nom n’apportent pas de précisions particulières ; ce sont ses multiples surnoms qui rendent compte des multiples facettes de ce personnage que le narrateur a peine à définir.
  • On ne saurait le « classer » dans la société : il a l’air d’un mendiant, d’un clown, mais il porte des accessoires d’aristocrate (« haut-de-forme, redingote ») et il a des finesses de prince (aux extrémités « de grande délicatesse ». Il est à la fois vagabond itinérant avec sa « voiturette » et « faux avocat » qui a de « l’éloquence » et tient des « discours ».
  • Oxymore vivant, il réconcilie les contraires. Il transforme le mensonge en vérité : son expression « Parole d’Honneur », mensongère, est devenue pour ses auditeurs une caractéristique qui lui colle à la peau au point de la qualifier. De sa maladie il fait une force… qui le ragaillardit !

2. Un héros mythique digne d’une épopée

  • Par une amplification épique, le narrateur le dote de qualités extraordinaires et de pouvoirs merveilleux : amplification dans l’espace (« son appétit était célèbre dans tout l’Orient »), dans le temps (« depuis un quart de siècle »), et dans les prouesses aussi bien physiques, comme les géants de Rabelais (sa toux fait « tomber un lampadaire », « sa faim est inexorable », il « avait dévoré ») que morales (« amour immodéré de l’argent »).
  • La mention de la « synagogue » – qui rétrospectivement confirme la forte nuance religieuse du mot « apostolat » – fait du personnage, par amplification, le représentant de la communauté juive, investi d’une mission importante.
  • Il y a quelque chose d’héroïque, d’imposant aussi dans ses surnoms « Capitaine­ des Vents »et « Parole d’Honneur » aux majuscules emphatiques : le premier renvoie aux grands aventuriers des épopées (« capitaine ») et l’inscrit dans une dimension cosmique (« Vents » avec une majuscule). Le second rappelle les valeurs des grand héros… Mais on s’aperçoit qu’il s’agit d’un héros d’épopée héroï-comique.
  • Sa renommée quasi-universelle (« célèbre dans tout l’Orient » ; l’indéfini « on » renvoie à un vaste public), en même temps que, pour un lecteur averti, sa parenté avec ses prédécesseurs, les héros rabelaisiens, en font aussi un personnage légendaire qui s’inscrit dans une tradition littéraire illustre et valorisante.
  • Enfin, par la magie et la drôlerie de l’écriture, Cohen réussit à transformer ce personnage rocambolesque aux défauts répugnants en un héros sympathique par sa fantaisie et son originalité.

Conclusion

En début de roman, ce portrait attire l’attention du lecteur qui est animé de réactions contradictoires face à ce personnage atypique. C’est là un bon moyen pour éveiller l’intérêt du lecteur, retenir son attention en l’intriguant et de lui proposer déjà des hypothèses de lecture : le destin de Mangeclous promet d’être à la hauteur de son originalité.