Comment la littérature amène-t-elle le lecteur à faire évoluer sa vision du monde ?

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re L | Thème(s) : La question de l'homme dans les genres de l'argumentation
Type : Dissertation | Année : 2016 | Académie : Amérique du Nord

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Amérique du Nord • Juin 2016

Série L • 16 points

Littérature et vision du monde

Dissertation

Comment la littérature amène-t-elle le lecteur à faire évoluer sa vision du monde ?

Vous appuierez votre développement sur les textes du corpus et les textes étudiés pendant l’année, ainsi que sur vos lectures personnelles.

Voir les textes du corpus. 

Les clés du sujet

Comprendre le sujet

Les mots qui indiquent le thème général sont : « faire évoluer sa vision du monde ». Cela renvoie à la question de l’homme et vous met aussi sur la voie de la littérature d’idées (éventuellement engagée).

« La littérature » = les textes qui témoignent d’un travail sur la langue et les mots et d’une mise en « forme » (cela exclut les textes de « consommation », scientifiques ou techniques).

La perspective, l’angle d’attaque : « amène-t-elle à » = permet-elle de (faire évoluer). Il s’agit de juger l’efficacité de la littérature.

« comment » signifie : par quels moyens mais aussi pour quelles raisons ? et suggère de chercher les atouts et les avantages qui rendent la littérature efficace.

La problématique générale est : par quels moyens, grâce à quelles caractéristiques/comment la littérature permet-elle de changer la vision que nous avons du monde ?

Le sujet n’invite pas à la discussion (pas de plan dialectique : thèse-antithèse-synthèse). On ne vous demande pas : « Est-ce que la littérature amène à faire évoluer… » mais « comment… ? ». Le plan s’articulera autour des différents moyens de la littérature pour argumenter.

Chercher des idées

Mettez en relation cette question avec les grands thèmes de la question de l’Homme. Le « monde » signifie : l’homme, moi et l’autre, la nature, la société (famille, milieu et mœurs, travail, nation…) et les valeurs d’ordre religieux, éthique… qui fondent les notions de bonheur, pouvoir, liberté…

La littérature est un art aux moyens multiples – genre, registre, type de texte, mais aussi type de raisonnement pratiqués, procédés de style…

Les réponses à « par quels moyens… ? » débuteront par « par… » (par la variété des approches possibles)/(par le recours à l’imagination)/… ; les réponses à « comment… ? » débuteront par « en + un verbe » (en faisant appel à l’imagination)/(en simplifiant)/…

Les exemples. Faites la liste des genres et des registres, des textes que vous connaissez qui abordent la condition de l’homme. Utilisez le corpus mais ne vous limitez pas à ses textes. Pensez au roman, au théâtre, à la poésie.

Corrigé

Corrigé

Les titres en couleur et les indications entre crochets servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie. Certains passages du corrigé se présentent sous forme de plan que vous pouvez vous exercer à rédiger.

Introduction

[Amorce] « On lit pour découvrir une vision du monde », affirme la romancière Amélie Nothomb. [Problématique] Si la littérature, par la mise en forme et le travail sur le langage qu’elle implique, est un support privilégié pour se forger une vision du monde et explorer en profondeur les questions graves de l’homme, c’est que les écrivains disposent de formes et de moyens extrêmement variés pour mener cette réflexion. [Annonce des axes] À la fois hommes et artistes, ils peuvent, par diverses stratégies, amener le lecteur à une nouvelle perception esthétique et sensorielle de la réalité qui l’entoure, [I] et, en conséquence, le pousser à faire évoluer sa conception du monde [II]. La littérature pourrait alors faire prévaloir de nouvelles valeurs morales et nous inciter à l’action [III].

I. La littérature fait évoluer notre perception esthétique et sensorielle du monde

1. L’écrivain, un homme autre, s’implique et présente sa vision du monde

Le lecteur n’a qu’une vision du monde, la sienne. L’écrivain, qui est homme lui aussi, mais qui est autre, par son implication personnelle, propose une autre vision du monde, la sienne propre (exemple à rédiger : texte de Montaigne) et invite le lecteur à la partager.

Pierre Emmanuel : « Chaque grand [écrivain] intègre le monde d’une façon qui n’est qu’à lui » (Les Nouvelles littéraires).

2. L’écrivain, en artiste, invente et propose une autre façon de voir le monde

L’écrivain est aussi un artiste : plus sensible, comme le peintre, le compositeur ou le cinéaste, il nous propose une autre vision, travaillée et inspirée : il réinvente le monde et change notre façon de le voir.

Il sait, comme le dit Cocteau, « montre[r] nues, sous une lumière qui secoue la torpeur, les choses surprenantes qui nous environnent et que nos sens enregistraient machinalement » (Le Secret professionnel). (Exemples personnels).

Par sa vision originale, grâce à la littérature (la poésie par exemple), « le monde (qui n’a pas été créé une fois, mais aussi souvent qu’un artiste original est survenu) nous apparaît entièrement différent de l’ancien, mais parfaitement clair » (Proust, Le Côté de Guermantes, II, chap. 1, 1920).

La preuve en est que la langue invente alors des mots qui caractérisent la vision originale des grands écrivains (« rabelaisien, voltairien, hugolien, proustien… ») ou marquent l’originalité d’une création (on parle d’« un Gavroche », d’« un Tartuffe »…).

3. Les moyens ?

L’écrivain dispose de multiples moyens dans sa façon d’écrire et de décrire pour ouvrir les yeux du lecteur sur le monde.

La description inhabituelle grâce aux images : Ponge dans Le Parti pris des choses nous fait voir le pain différemment. Montaigne donne à imaginer « ce cours admirable de la voûte céleste, la lumière éternelle de ces flambeaux roulant si fièrement sur sa tête ». Pascal, évoquant les deux Infinis, conduit le lecteur dans la contemplation vertigineuse de l’infiniment grand et de l’infiniment petit par des images saisissantes.

Le recours à l’imagination : La Fontaine et son monde animal (fables) ; texte de Cyrano de Bergerac. La vision épique du monde : Zola et le monde de la mine (Le défilé des mineurs : « Du pain ! Du pain ! » dans Germinal ; les Halles dans Le Ventre de Paris…)

II. La littérature fait évoluer notre conception du monde d’un point de vue humain

Cette nouvelle perception entraîne une nouvelle conception de soi et du monde.

1. À travers la littérature, le lecteur se découvre lui-même

L’homme ne se voit pas lui-même. L’écrivain, par sa réflexion, lui renvoie son image et lui permet de mieux se découvrir lui-même. Il le fait :

en renvoyant à des textes philosophiques (essais, dialogues… ; voir le « Connais-toi toi-même » de Socrate) ;

ou en se peignant comme un exemple de la condition humaine, ce qui permet au lecteur de se reconnaître (principe de l’autobiographie : Montaigne, « Je suis moi-même la matière de mon livre »/« Chaque homme porte la forme entière de l’humaine condition » ; Préambule des Confessions de Rousseau) ;

ou encore en opérant une plongée au fond de l’âme humaine et de ses mystères, donc de nous-mêmes (exemple des grands romanciers – Dostoïevski, Balzac – mais aussi des dramaturges qui analysent par exemple dans la tragédie la violence des passions).

2. À travers la littérature, le lecteur découvre l’Autre

L’homme, par nature, est souvent intolérant, persuadé d’avoir la vérité, agressif et ne « voit » pas, ne regarde pas vraiment le monde et l’Autre. L’écrivain par sa sensibilité, sa réflexion, dépasse ce niveau primitif et lui fait découvrir l’Autre.

En montrant au lecteur d’autres personnalités, d’autres cultures, d’autres mondes (qu’il ne côtoierait pas dans la vie réelle), la littérature l’invite à la comparaison, à l’autocritique, au relativisme. Exemples : romans, textes du corpus.

3. Les moyens ?

Les moyens littéraires pour proposer une nouvelle conception du monde sont variés.

Les genres de l’argumentation directe (essai, traité ou discours) se prêtent à l’examen méthodique d’une notion, envisagent le pour et le contre avec rigueur. Exemples : les grands humanistes (xvie) ; Descartes, Pascal (xviie) ; Rousseau ; voir aussi les dialogues qui organisent un débat de façon dialectique et éclairante (Le Dialogue du Chapon et de la Poularde de Voltaire aborde la cruauté des hommes, plus bestiaux que les bêtes).

Les genres de l’argumentation indirecte et de la fiction (apologues – fables, conte philosophique, utopie ; cf. textes de Bergerac, de Voltaire…) mêlent plaisir du récit et réflexion. Ils abordent avec fantaisie des sujets sérieux (malheur/bonheur ; pouvoir ; place de l’homme dans l’univers Micromégas de Voltaire, Le Petit Prince de Saint-Exupéry) et incitent le lecteur à tirer lui-même la « leçon » du récit.

Au théâtre, les diverses visions du monde sont d’autant plus frappantes qu’elles sont incarnées par les personnages (parfois véritables porte-parole de l’auteur). Marivaux ou Beaumarchais font la satire du monde politique ou social en donnant la parole aux « opprimés » (femmes, domestiques, esclaves).

III. Faire évoluer notre vision du monde pour inciter à l’action

Cette partie est volontairement réduite, car elle doit exploiter les connaissances apprises en cours au fil des textes étudiés. Elle donne des pistes.

1. La littérature comme remise en question de soi-même et comme ouverture

Ces multiples moyens dont disposent les écrivains – qui ouvrent de nouveaux horizons au lecteur – l’amènent à prendre conscience de ses erreurs, éventuellement de son aveuglement [exemples].

Ils lui ouvrent les yeux sur les bons côtés du monde qui l’entoure mais aussi sur des défauts et l’incitent à modifier en conséquence ses valeurs humaines pour mieux vivre en société avec ses semblables (tolérance, bonheur…).

Cependant leur efficacité sera d’autant plus grande que l’écrivain adapte judicieusement sa stratégie au public qu’il vise et au contexte de son écriture : on n’écrit pas pour des lecteurs du xviie siècle comme pour ceux du xxe siècle, pour des philosophes comme pour un large public… [idée à développer à l’aide d’exemples].

2. La littérature incite à l’action : l’écrivain comme modèle à suivre

La littérature cherche à faire évoluer le lecteur dans sa conception morale du monde ; elle peut aussi l’inciter à tirer les conclusions concrètes de son expérience littéraire et à modifier son comportement dans ce monde qu’il connaît désormais mieux.

La littérature engagée, dont l’efficacité vient de son impact sur nos émotions (recours au pathétique, par exemple), fait prendre conscience en dénonçant les abus (travail des enfants dans « Melancholia » de Hugo), les atteintes à la liberté (voir les poètes résistants : Aragon, Desnos…), mais son but profond est de nous inciter à l’action.

L’écrivain peut alors devenir un guide éclairé, voire un modèle à suivre (exemple : Hugo et sa défense des « misérables », son combat contre la peine de mort).

Conclusion

[Synthèse] Le vrai écrivain, homme et artiste, sait, en faisant feu de tout bois, éveiller les sens, les émotions, l’intelligence et la conscience de son lecteur pour l’amener à faire évoluer sa vision du monde et l’aider à mettre sa vie en conformité avec son appréhension de la réalité qui l’entoure.

Méthode

Terminez votre conclusion par un élargissement de la problématique ; pour cela, faites appel à vos connaissances scolaires et extrascolaires (autres arts, actualité…)

[Élargissement] Mais n’est-ce pas là la mission de tout artiste – peintre, musicien ou cinéaste –, même si les moyens dont il dispose diffèrent selon l’art qu’il pratique ? Benigni dans son film La vie est belle et Primo Levi dans son témoignage autobiographique Si c’est un homme ont su, chacun selon des stratégies différentes, nous faire méditer profondément sur l’homme.