Comment, à travers les relations entre ses personnages, un roman construit-il une vision du monde ?

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re ES - 1re S | Thème(s) : La dissertation littéraire - Le roman et ses personnages : visions de l'homme et du monde
Type : Dissertation | Année : 2012 | Académie : Moyen-Orient
 
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet & Corrigé
 
Construire une vision du monde
 
 

Construire une vision du monde • Dissertation

Roman

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Liban • Mai 2012

Série ES, S • 16 points

Dissertation

> Comment, à travers les relations qu’il établit entre ses personnages, un roman peut-il construire une vision du monde particulière ? Vous traiterez ce sujet en vous appuyant sur les textes du corpus, les textes étudiés en classe et vos lectures personnelles.

Comprendre le sujet

  • « les relations […] entre les personnages » invite à analyser le « système » des personnages que construit le romancier, les liens qui les unissent, les rapports qu’ils entretiennent.
  • Le sujet se présente sous la forme d’une question, mais il pose clairement une affirmation, une thèse présentée comme vraie : les relations entre les personnages indiquent et éclairent la vision/l’image/la conception du monde que veut transmettre le romancier.
  • La formulation de la question ne demande pas que vous discutiez cette affirmation : vous devez la confirmer, en apporter des preuves.
  • Reformulez la problématique : En quoi l’interaction entre les personnages romanesques met-elle en lumière la vision du monde de l’auteur ?

Chercher des idées

  • Récapitulez les types de relations qui peuvent exister entre les personnages dans un roman : entente, entraide, domination, conflit…
  • Constituez une réserve d’exemples et analysez quelle « vision du monde » (optimiste, pessimiste…) ces liens de connivence ou d’opposition révèlent.
  • Montrez que, dans cette perspective, certains « systèmes » de personnages, mais aussi certaines scènes clés sont particulièrement éclairantes.

>Pour réussir la dissertation : voir guide méthodologique.

>Le roman : voir mémento des notions.

Corrigé

Dans ce corrigé, vous devez ajouter des exemples tirés de vos connaissances personnelles. Les titres en couleur et les indications en italique ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

Le roman recrée tout un univers, avec ses valeurs positives ou négatives, et, par là, est porteur d’une « vision du monde ». Cette vision, l’auteur la transmet à travers ses personnages, par le regard qu’il porte sur eux et par ses rapports avec eux : sympathie ou antipathie, éloge ou blâme (explicite ou implicite). Mais cette vision se révèle aussi à travers les relations que le romancier établit entre ses personnages. Le héros de roman n’est pas un individu isolé qui se borne à incarner en soi une valeur ou un vice, il interagit avec les autres personnages. Comment cette interaction contribue-t-elle à construire la vision du monde que propose l’auteur ? C’est tout autant en créant des liens de connivence et de convergence entre les personnages qu’en suscitant contrastes et conflits entre eux que le romancier construit une vision particulière du monde.

I. Créer des ressemblances et des connivences 
pour proposer une vision du monde

Il se crée dans le roman des couples ou des groupes où chacun met en valeur l’autre et consolide leur vision partagée du monde.

1. Des individus en phase qui révèlent une même vision du monde

Le romancier crée des résonances, des échos entre les individus, qui, par ressemblance, par complémentarité ou par convergence de vue dessinent une vision du monde dominante dans l’œuvre.

  • Ainsi, dans La Peste de Camus, l’épidémie qui ravage Oran a rapproché Rieux et Tarrou qui partagent la même conception du monde, de l’action. Et même si leur personnalité et leur comportement diffèrent – Rieux, fataliste, mène son combat humblement sur le terrain, sur un plan humain ; Tarrou, le saint sans Dieu, est plus révolté, idéaliste –, ils incarnent, par leur action, le même idéal d’humanité et de solidarité, celui de Camus, qui déclare : « Le plus proche de moi, ce n’est pas Tarrou, le saint, c’est Rieux, le médecin » (juin 1947). Ces deux personnages sont deux faces différentes d’une même conception humaniste moderne du monde.
  • C’est parfois par leurs paroles que les personnages romanesques se ressemblent et véhiculent une même conception du monde. Dans Le Père Goriot, Vautrin et Mme de Beauséant sont certes bien différents, aux deux extrêmes de la hiérarchie sociale (l’aristocrate et le forçat), mais leur discours sur la société parisienne se ressemble fort : ils partagent et exposent à Rastignac la même vision de ce monde où, pour « parvenir », il faut abdiquer toute morale, tout scrupule et accepter d’utiliser, de piétiner autrui.

2. Initiateur et disciple

  • Le cas de figure qui réunit dans un « couple » un initiateur (ou une initiatrice) et son « disciple » est à cet égard très éclairant : l’un des personnages guide l’autre – souvent le héros – dans son parcours, lui explique le monde, le forme. Le romancier, par ce « système » particulier de personnages, construit à travers les conseils et les attitudes du « maître » une vision du monde que « l’élève » va affronter et dont il va faire l’expérience au fil de l’intrigue du roman. Ce schéma est à la base de la plupart des romans d’apprentissage.
  • Dans un cas de figure plus complexe, le héros reçoit l’enseignement – parfois divergent – de plusieurs initiateurs, qui multiplient alors les perspectives sur le monde. Ainsi, Julien Sorel dans Le Rouge et le Noir reçoit les conseils de l’abbé Chélan, de l’abbé Pirard, du marquis de La Mole, mais aussi des femmes : Mme de Rênal et Mathilde ; tous lui offrent une vision du monde qu’il adopte un temps dans son parcours (voir aussi Rastignac, Vautrin, Goriot, Mme de Beauséant ; Bel-Ami de Maupassant). Dans l’optique du schéma actantiel, ces personnages se situent généralement du côté des « adjuvants ».

3. Un personnage en phase avec un groupe qu’il représente

La convergence peut s’effectuer entre un personnage et un ensemble de personnages.

  • Ainsi, lorsque le destin et l’itinéraire du héros sont en résonance avec ceux de tout un groupe – notamment dans le roman des xixe et xxe siècles –, il montre la société et le monde selon un angle particulier. Son comportement – souvent son combat – incarne et révèle une certaine conception de la vie, celle du personnage collectif dont il est le représentant. Dans le roman de Malraux La Condition humaine, le jeune révolutionnaire idéaliste Kyo dirige l’insurrection communiste de Shangai et lutte jusqu’à la mort pour la « dignité » des travailleurs. Par son action, lui qui « avait cherché les siens [les travailleurs] et les avait trouvés », révèle le point de vue des opprimés sur le monde, de « ces hommes que la famine […] faisait mourir comme une peste lente ». [Autre exemple : Rieux dans La Peste de Camus.]
  • Le personnage, d’abord vecteur et porte-parole d’une vision du monde collective, devient le symbole d’une cause qu’il faut défendre par l’action mais aussi par la parole. Dans Germinal, Étienne Lantier, meneur et théoricien actif de la grève dans les mines du Nord, fait un discours pour dénoncer les abus et les injustices de la bourgeoisie capitaliste propriétaire des mines : tous les mineurs l’écoutent, subjugués, et son ascendant sur eux leur fait partager cette image d’un monde injuste et, par conséquent, la nécessité de se révolter pour rendre ce monde meilleur.

[Transition] Mais si les relations entre les personnages se réduisaient à cette communauté de vue sur la vie, le roman donnerait du monde une image simpliste et schématique. Ce sont tout autant les conflits et les antagonismes qui éclairent le monde.

II. Créer des antagonismes pour multiplier les perspectives

Le roman raconte, sinon une vie entière, du moins une tranche de vie assez longue et recrée tout un univers dans sa diversité : il emmène ainsi ses héros dans un jeu complexe de relations. Parmi les personnages qui gravitent autour du héros, les « opposants » ont un rôle tout aussi révélateur que les « adjuvants » et les personnages qui s’affrontent font se heurter des attitudes, des conceptions du monde contrastées, qui multiplient et diversifient les perspectives et s’éclairent mutuellement.

1. Personnage contre personnage : le jeu des contrastes

Tout aussi fréquent que le couple « initiateur-initié », le cas de figure qui oppose deux personnages permet la confrontation des points de vue et construit une vision du monde plus complexe et plus riche.

  • Le roman propose de nombreux personnages antagonistes, dont le plus souvent, l’un sert de repoussoir à l’autre pour mieux le mettre en valeur (Don Quichotte et Sancho Pança dans le roman de Cervantès ; Tchen et Kyo, les deux révolutionnaires de La Condition humaine de Malraux). Les personnages représentent alors deux visions du monde qui se mettent en relief l’une l’autre.
  • Les relations entre deux individus établissent parfois des contrastes très violents qui se matérialisent souvent par des conflits et marquent encore plus évidemment l’opposition entre deux conceptions du monde, dont le narrateur, explicitement ou implicitement, privilégie l’une au détriment de l’autre (Jean Valjean et Javert ou Jean Valjean et les Thénardier dans les Misérables de Hugo) [ou exemple personnel]. Dans ce cas de figure, le personnage de victime est éclairant : en mettant en valeur la puissance, l’ascendant néfaste ou la cruauté de son « ennemi », il indique clairement laquelle, entre deux conceptions du monde, a la faveur du narrateur et, au-delà, de l’auteur (Cosette, victime des Thénardier dans Les Misérables de Hugo) [ou exemple personnel].

2. L’individu contre un groupe ou contre la société

  • L’antagonisme ou le conflit se joue aussi entre un personnage – un individu – et un groupe. L’opposition entre un héros seul et ce « personnage collectif » ou la société tout entière éclaire tout autant le personnage lui-même que le monde dans lequel il se débat.
  • Le conflit peut ne pas être violemment déclaré, rester latent, mais il n’en est pas moins révélateur : ainsi, Meursault, l’Étranger de Camus, oppose à la société son indifférence et son absence de réaction et, par là même, rend manifestes l’injustice de la justice, le poids absurde des conventions.
  • Mais le conflit peut aussi être plus dur et cruel. Les menées de Vautrin pour « parvenir » révèlent l’immoralité, la cruauté, la corruption et l’égoïsme de la société mondaine parisienne : tous sont prêts à vendre leur âme, à s’avilir pour de l’argent. Dans ce contexte, le combat – d’un tout autre ordre – du père Goriot pour garder l’amour de ses filles dévoile la même vision de ce monde décadent. Les relations complexes et conflictuelles que chaque personnage entretient avec cette société où tous luttent férocement, nouent des liens factices ou excluent sans pitié, permettent au lecteur de déchiffrer ce monde d’apparence et mettent en lumière la « comédie humaine ».

3. Des groupes en conflit

  • Enfin, l’affrontement peut opposer deux groupes, qui incarnent deux conceptions du monde. Le romancier prend alors du recul pour donner, à travers ses personnages, une perspective plus globale – non individuelle – et plus contrastée sur la vie.
  • Les Liaisons dangereuses, de Laclos, opposent deux ensembles de personnages : les libertins, qui ne voient le monde qu’à travers la satisfaction de leur propre plaisir et de leur liberté, quitte à mener une vraie guerre morale ; et ceux qui respectent la vertu et les principes religieux. Valmont, au fil du roman, passe d’un ensemble à l’autre, changeant de vision du monde. La fin du roman consacre certes la punition des « méchants » (lettre 173) et le rejet de leur conception de la vie, mais le dénouement n’offre « aucune consolation pour les malheureuses victimes ». Au total, Laclos, à travers cette guerre sans merci entre deux visions du monde, donne une image pessimiste de la vie.

[La dissertation pourrait ne comporter que ces deux parties, mais vous pouvez approfondir la réflexion avec la troisième partie ci-dessous, qui se présente sous forme de plan à rédiger, avec vos exemples personnels.]

III. Des scènes clés qui construisent une vision du monde

Pour exploiter les ressources de toutes ces relations possibles entre les personnages, le romancier peut recourir à des scènes particulièrement révélatrices d’une vision du monde : celles qui offrent des regards croisés et proposent des points de vue divergents sur un même événement clé ; celles où apparaissent clairement les relations entre les personnages, où l’un (ou plusieurs) des personnages joue un rôle capital dans le parcours d’un autre.

1. Scènes capitales de la vie

  • Naissance (Gargantua à la naissance de son fils Pantagruel, chez Rabelais : « rire ou pleurer » ?) [+ exemple personnel].
  • Mariage (exemples du corpus).
  • Mort (mort de M. de Clèves ; mort et enterrement du Père Goriot ; mort de l’enfant vue par différents personnages dans La Peste).

2. Scènes de rencontre, d’initiation et de rupture

  • Scènes de rencontre, avec l’être aimé, avec un adversaire… : Jean Valjean et Mgr Myriel dans Les Misérables. Scène de rencontre de Julien avec Mme de Rênal, et, en écho avec Mathilde de la Mole, dans le Rouge et le Noir de Stendhal.
  • Scènes d’initiation (à l’amour, à une activité…) : Rastignac avec Mme de Beauséant puis avec Vautrin.
  • Scènes de rupture [exemple personnel].

3. Scènes d’action, scènes de délibération

  • Scènes d’action, de combat (notamment dans un contexte de guerre : Voyage au bout de la nuit, de Céline).
  • Scènes de choix précédées d’une discussion : le révolutionnaire Tchen qui vient consulter son mentor Gisors dans La Condition humaine de Malraux [+ exemple personnel].
  • Scènes de crise (sentimentale, existentielle…) [exemple personnel].

Conclusion

[Synthèse] « Le roman fabrique du destin sur mesure », écrit Camus dans L’Homme révolté (1951) : la latitude dont dispose le romancier lui permet de créer des personnages révélateurs de la vision du monde qu’il veut construire. Il peut en effet faire varier leurs relations, leur faire affronter des situations qui les font réagir et interagir pour mieux rendre compte de la complexité de la vie. [Ouverture] Le romancier dispose d’un autre moyen pour transmettre au lecteur sa vision du monde : la présence d’un narrateur à travers lequel il jette sur ses personnages un regard – négatif ou positif, parfois nuancé et implicite – qui éclaire le lecteur.