Condillac

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Annales corrigées
Classe(s) : Tle L | Thème(s) : La liberté
Type : Explication de texte | Année : 2012 | Académie : Amérique du Nord
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet
 
Condillac

La liberté

Corrigé

34

La morale

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Amérique du Nord • Mai 2012

explication de texte • Série L

> Expliquer le texte suivant :

La liberté ne consiste […] pas dans des déterminations indépendantes de l’action des objets, et de toute influence des connaissances que nous avons acquises. Il faut bien que nous dépendions des objets par l’inquiétude1 que cause leur privation, puisque nous avons des besoins ; et il faut bien encore que nous nous réglions d’après notre expérience sur le choix de ce qui peut nous être utile, puisque c’est elle seule qui nous instruit à cet égard. Si nous voulions une chose indépendamment des connaissances que nous en avons, nous la voudrions, quoique persuadés qu’elle ne peut que nous nuire. Nous voudrions notre mal pour notre mal, ce qui est impossible.

La liberté consiste donc dans des déterminations, qui, en supposant que nous dépendons toujours par quelque endroit de l’action des objets, sont une suite des délibérations que nous avons faites, ou que nous avons eu le pouvoir de faire.

Confiez la conduite d’un vaisseau à un homme qui n’a aucune connaissance de la navigation, le vaisseau sera le jouet des vagues. Mais un pilote habile en saura suspendre, arrêter la course ; avec un même vent il en saura varier la direction ; et ce n’est que dans la tempête que le gouvernail cessera d’obéir à sa main. Voilà l’image de l’homme.

Condillac, Traité des sensations, 1754.

1. L’insatisfaction.

La connaissance de la doctrine de l’auteur n’est pas requise. Il faut et il suffit que l’explication rende compte, par la compréhension précise du texte, du problème dont il est question.

Dégager la problématique du texte

Suffit-il de produire des déterminations indépendamment de tout pour être libre ? Mais est-il seulement possible d’être dans un état de totale indépendance ? L’homme est avant tout un être de besoin, toujours dans un état de manque. La liberté doit être définie par rapport à cette condition humaine. Seules la connaissance et la délibération par rapport à une action sur ces objets manquants donnent un espace à une liberté possible.

Repérer la structure du texte et les procédés d’argumentation

  • Il s’agit dans un premier temps d’étudier la possibilité pour un homme d’être libre indépendamment des objets sur lesquels il veut agir.
  • Puis comprenant que nous sommes toujours dépendants des objets qui nous manquent et que seule la connaissance de leur influence possible permet de s’en libérer, l’auteur propose dans un second temps une définition de la liberté comme délibération sur les choix par rapport aux objets dont on dépend.
  • Pour appuyer sa démonstration, l’auteur illustre son propos par l’image d’un homme qui pilotera d’autant mieux son bateau qu’il connaîtra l’art de la navigation, afin d’échapper s’il le peut aux difficultés de la mer.

Éviter les erreurs

  • L’auteur utilise deux niveaux d’analyse qu’il ne faut pas confondre : l’essence, la définition de la liberté, et son existence, c’est-à-dire son inscription dans une réalité à laquelle l’homme ne peut échapper.
  • Il convient de rendre compte du contenu du texte (la thèse de l’auteur), mais aussi de sa structure : l’auteur appuie sa thèse sur une explication et un raisonnement par l’absurde dans le premier paragraphe. Puis il en déduit une définition qu’il illustre avec l’image du pilote.
Corrigé

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Introduction

Être libre est-ce faire ce que l’on veut ? Le prétendre serait oublier que l’homme est d’abord un être de besoin qui par définition dépend des objets qui lui manquent. Mais alors si l’homme est dans un état de dépendance inévitable par rapport à ces objets, doit-il renoncer à la possibilité d’être libre, c’est-à-dire d’être indépendant au sens où il serait lui-même la seule cause de ses actions ?

Si l’indépendance absolue semble compromise, cela ne signifie pas pour autant que la liberté est impossible. En effet, Condillac, dans cet extrait du Traité des sensations, définit la liberté comme étant l’ensemble des déterminations, c’est-à-dire des délibérations qui nous ont été possibles de faire par rapport aux objets dont on dépend.

Pour expliquer cette thèse paradoxale, il part dans un premier paragraphe du constat de notre dépendance liée à notre condition humaine, et montre que c’est par l’expérience des objets du réel que l’on acquiert la connaissance nécessaire à notre émancipation. Il en déduit alors, dans une seconde partie, une définition de la liberté issue des délibérations éclairées pour agir en fonction de cette réalité extérieure. Il y aurait donc des obstacles à notre liberté certes, mais agir en fonction des obstacles identifiés reste une manière d’affirmer sa liberté

1. La liberté ne réside pas dans des déterminations indépendantes des objets

A. L’homme, être de besoin, dépend des objets qui lui manquent

La liberté peut être envisagée selon une définition négative comme absence d’obstacle. En ce sens, la liberté d’indifférence consisterait à faire ce que l’on souhaite sans n’être influencé ou déterminé par rien. À l’image de l’âne de Buridan, qui finit par mourir de faim ne pouvant se décider entre deux picotins d’avoine identiques à égale distance, cette liberté ne permet pas à l’homme d’agir véritablement et n’est qu’une condition de la liberté. La liberté peut être alors définie positivement comme la capacité à agir selon sa volonté, selon ses propres déterminations ou jugements et à être ainsi la cause de ses actions.

Le problème est alors de savoir comment l’homme peut exercer cette volonté, dans un monde qui a ses propres règles de nécessité et dans lequel il est nécessairement engagé, ne serait-ce que par sa dépendance aux objets dont il a besoin pour survivre (air, nourriture, abris…). Hegel, dans Esthétique, affirme en ce sens que la conscience de soi passe par l’action de l’homme dans le monde auquel il ne peut échapper. Comment concilier alors la liberté, la possibilité d’être à l’origine de son action sur le monde et le fait d’en être dépendant ?

B. Seule l’expérience donne une connaissance permettant
de se régler sur le monde

Le monde nous préexiste et, en ce sens, il faut bien « que nous nous réglions d’après notre expérience sur le choix de ce qui peut nous être utile » : ce n’est que par la connaissance acquise de notre confrontation au réel que nous pouvons justement agir sur ce réel. Seule l’expérience, au sens d’une perception par les sens, nous « instruit » sur la manière dont on peut utiliser des objets du réel. Ainsi, toute transformation de la nature et tout travail sont le fruit d’une certaine habilité technique que l’on peut développer grâce à l’instruction des sens, comme lorsque l’on bâtit une maison ou que l’on fait fructifier la terre par exemple.

Si nous devons nous régler sur les objets du réel grâce à l’expérience que nous en avons, peut-on imaginer cependant qu’on puisse exercer sa volonté par une pure décision rationnelle indépendante de toute connaissance expérimentale ?

C. L’homme ne peut vouloir quelque chose qu’il ne connaît pas

Pour Condillac, il ne semble pas possible d’acquérir des connaissances autrement que par les sens, et en cela il est un sensualiste. À partir de là, il semble impossible de vouloir quelque chose sans en avoir au préalable fait l’expérience, sans la connaître empiriquement. Pour démontrer cette thèse, Condillac pose un raisonnement par l’absurde.

Imaginons que nous voulions quelque chose que nous ne connaissons pas, nous pourrions vouloir cette chose tout en étant persuadés qu’elle peut nous nuire. Nous souhaiterions alors quelque chose contre nous, « nous voudrions notre mal pour notre mal », or il est évident que, même si on ne s’accorde pas sur la définition du bien et du mal, personne ne veut son propre mal. L’hypothèse d’une liberté par ignorance est donc fausse.

Ainsi, au terme de ce premier paragraphe, l’auteur a éliminé deux définitions de la liberté : une liberté comme pure indépendance et une liberté comme ignorance. L’idée d’une liberté d’indifférence, comme pouvoir de choisir indépendamment de toute action du monde réel (détermination extérieure à l’homme) et de toute connaissance (détermination intérieure), est écartée. Mais si l’homme ne peut s’extraire de l’action du monde et de la connaissance, comment peut-il prendre des décisions qui ne relèveraient que de lui-même, autrement dit comment peut-il exercer sa liberté en dépit de ce déterminisme ?

2. La liberté est donc issue des délibérations
sur ces objets

A. Malgré notre dépendance aux objets, on peut délibérer sur eux

Après avoir écarté les fausses définitions de la liberté et affirmé l’impossibilité d’échapper au déterminisme, Condillac propose une nouvelle définition qui tient compte de la dépendance de l’homme. Il s’agit non pas de nier la nécessité des choses mais au contraire de montrer que c’est contre et par elles que la liberté est possible. La liberté consiste, selon l’auteur, « dans des déterminations, qui […] sont une suite des délibérations que nous avons faites, ou que nous avons eu le pouvoir de faire ».

Une détermination est l’acte qui consiste à agir sur les choses et cela en dépit de leur nécessité. Cette détermination, expression de la volonté de l’homme et donc de sa liberté, est issue de ses « délibérations » préalables, autrement dit de sa réflexion énoncée sous forme de jugements. Comme nous l’avons vu précédemment, celle-ci ne peut être formée qu’à partir de l’expérience. Elle détermine donc ce que nous avons eu « le pouvoir » de faire. Identifier, comprendre et nommer les choses qui nous résistent vont permettre d’agir sur elles.

B. Un navigateur habile peut bien agir sur les mouvements de la mer

Pour le comprendre, Condillac nous donne une illustration à « l’image de l’homme ». Un homme qui conduit son vaisseau ne peut improviser et réussir à diriger son bateau librement sans aucune connaissance théorique ou pratique, sinon il serait submergé par les éléments de la nature, il serait « le jouet des vagues ». En revanche, le « pilote habile » pourra diriger son bateau malgré l’hostilité de la mer, comme un homme pourra se diriger dans la vie malgré les obstacles.

La liberté étant en ce sens possible, elle n’en reste pas moins limitée. En effet, si le navigateur est parvenu à surmonter la force des vents et les mouvements de l’eau, il n’en reste pas moins à l’abri d’une « tempête » qui peut, pour finir, avoir raison de lui, de la même manière que l’homme peut trouver un chemin d’action au sein du déterminisme, en agissant sur ce qui reste contingent. En revanche, l’homme malgré sa liberté possible, peut rencontrer la limite de la nécessité des choses.

C. L’homme surmontera d’autant plus librement les obstacles qu’il sera expérimenté

Ainsi, l’homme sera d’autant plus libre au sein d’un monde déjà déterminé qu’il en comprendra la nécessité. Descartes dans son Discours de la méthode, affirme qu’on est d’autant plus libre que l’on agit en connaissance de cause. La liberté éclairée serait le plus haut degré de la liberté, tandis que la liberté d’indifférence le plus bas. Cependant, à la différence de Descartes, Condillac ne décrit pas une liberté éclairée par la raison mais par l’expérience des sens, qui est seule à ses yeux capable de fournir une véritable instruction.

On peut rapprocher ce texte de la conception sartrienne, qui affirme que l’homme sera d’autant plus libre qu’il se confrontera à un obstacle, tel l’alpiniste qui se sert d’un rocher proéminant comme d’un tremplin pour aller plus haut, au lieu de rester tétanisé devant la difficulté.

Déjà inscrit dans une situation donnée, l’homme a cependant la possibilité d’exercer sa liberté, et cela d’autant plus efficacement qu’il sera expérimenté.

Conclusion

Condillac pose dans ce texte le problème d’une inévitable inscription de l’homme dans un déterminisme menaçant sa liberté. La liberté est cependant possible si on la définit, non pas comme absence de contraintes ou indépendance, mais comme connaissance des objets qui s’imposent à l’homme. Cette connaissance, issue de l’expérience que l’on fait des objets, est à l’origine des délibérations qui permettront de déterminer des actions possibles.

Condillac nous propose donc une définition de la liberté qui tient compte de la condition humaine où l’homme, être de besoin, est déjà inscrit dans le monde. La liberté naît alors de l’interaction de l’homme avec ce monde dans la mesure où l’homme, en en faisant l’expérience, apprend à le connaître afin d’agir sur lui.