Cyrano de Bergerac, L'Autre Monde ou Historique comique des Etats et Empires de la Lune et du Soleil

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re L | Thème(s) : La question de l'homme dans les genres de l'argumentation
Type : Commentaire littéraire | Année : 2016 | Académie : Amérique du Nord

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Amérique du Nord • Juin 2016

Série L • 16 points

Littérature et vision du monde

Commentaire

Vous commenterez le texte B (Cyrano de Bergerac).

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Les clés du sujet

Trouver les idées directrices

Identifiez les caractéristiques du texte pour trouver les idées directrices.

Roman de science-fiction (genre) qui raconte (type de texte) une rencontre entre le narrateur et une pie (thème) et argumente (type de texte) sur l’organisation politique (thème), humoristique, satirique (registres), pittoresque, vivant, amusant, critique, utopique (adjectifs), pour dépayser le lecteur, pour décrire une société idéale, pour critiquer le système politique européen civilisé (buts).

Pistes de recherche

L’attrait du dépaysement et de l’exotisme

Analysez les caractéristiques du récit : situation, décor, personnages.

Étudiez d’où vient l’étrangeté et l’humour de ce récit.

Analysez le personnage du roi et les pratiques décrites.

Une république utopique idéale

Étudiez les différentes composantes du régime politique des oiseaux.

Quelles sont les valeurs de cette société idéale ?

Une satire politique implicite mais virulente de notre monde

Quels sont les rapports entre la pie et le narrateur ?

Montrez que la pie dresse le réquisitoire des sociétés humaines.

Quels griefs leur adresse-t-elle ?

Pour réussir le commentaire : voir guide méthodologique.

La question de l’homme : voir mémento des notions.

Corrigé

Corrigé

Les titres en couleur et les indications entre crochets servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

Conseil

Pensez à prendre en compte dans votre analyse la date à laquelle le texte a été écrit. En effet, le contexte peut vous apporter des éléments de compréhension.

[Amorce] Dans la lignée de l’Histoire véritable de l’écrivain grec Lucien (iie siècle), où le personnage voyage sur la Lune, ou de l’Utopia de l’humaniste Thomas More, Cyrano de Bergerac, écrivain et scientifique libertin du xviie siècle, écrit L’Autre Monde ou Histoire comique des États et Empires du Soleil, roman burlesque et fantaisiste, précurseur de la science-fiction : le narrateur-héros, un humain, voyage sur la Lune et sur le Soleil. Au fil de ses découvertes, il a des conversations philosophiques avec les habitants de ces mondes lointains. [Présentation du texte] Sur le Soleil, au cours d’une discussion avec une pie, il découvre un nouveau système politique et social, la République des Oiseaux. [Problématique] Mais le texte dépasse l’anecdote, il prend des allures d’apologue et propose plusieurs niveaux de lecture. [Annonce des axes] Le récit qui dépayse le lecteur en le faisant voyager dans un monde fantaisiste [I] dessine, à travers le discours de la pie, les contours d’une société idéale, utopique, très en avance sur son temps [II] et dresse implicitement la satire de l’organisation sociale et politique de notre monde [III].

I. L’attrait du dépaysement et de l’exotisme

1. Mi-oiseaux, mi-humains

Le pittoresque du passage tient au cadre et à la nature des personnages. Le lecteur se trouve transporté dans un monde où toutes sortes d’« oiseaux » – « pie, aigle, moineaux, colombe » – vivent dans les « rameaux » des arbres – « if, cyprès » au bord d’un « étang ». Ces oiseaux ont des « ailes » ; la pie interrompt le narrateur de sa « patte » ; et, tout logiquement, ils se distinguent par leur « voix » (leur chant).

Mais, en même temps, ces oiseaux semblent étrangement humains. L’aigle vient « s’asseoir » (et non se percher), il a les « pieds » liés ; les moineaux sont des « musiciens ». Ils sont aussi dotés de la parole – ils savent même « justifie[r] » la raison de leurs démarches – et de sentiments : il est question de « haine », de vengeance, de « chagrin », d’« humeur pacifique », de « tristesse », de « tragique »… Ils ont aussi un système « politique » qui semble organisé selon des critères humains : ils tiennent des « États » (= des assemblées), ils ont un « gouvernement », des « élections », un « roi ».

Ce mélange de caractéristiques animales et humaines amène Cyrano à modifier avec humour certaines expressions figurées de notre monde pour les adapter à ce nouvel univers : ainsi « mourir de chagrin » devient alors l’amusant pléonasme « mort triste » ; « être pieds et poings liés » devient « pieds et ailes liés » et l’expression « jeter à l’eau [le roi] » rappelle l’expression « faire tomber un roi » !

2. Un étrange monarque

Mais, s’il répond bien au titre de « roi », leur « souverain » doit paraître bien étrange aux Européens de l’époque car en tout point opposé au roi qui règne alors en France, comme le souligne l’erreur du narrateur qui prend l’aigle pour le roi et qui, « sottement » – comme le lui dit la pie – veut se « mettre à genoux devant lui ». « Notre politique est bien autre », avertit-elle.

Le groupe ternaire de superlatifs qui qualifie leur roi – « le plus faible, le plus doux, le plus pacifique », trois qualités explicitées et justifiées dans la fin du paragraphe – crée la surprise et s’oppose à un autre groupe ternaire qui caractérise en contraste les souverains des hommes : « aux plus forts, aux plus grands, aux plus cruels ».

3. D’étranges pratiques

Enfin, certaines pratiques semblent fort curieuses, comme le « supplice de la mort triste ». La musique et le chant ont le pouvoir non de divertir et de plaire, mais produisent des effets « psychosomatiques » qui « désordonn[ent] l’économie [des] organes et press[ent] le cœur » jusqu’à la mort.

II. Une république utopique idéale

Mais derrière cette fantaisie, à travers le discours didactique de la pie, se dessine l’image d’une vie politique et sociale idéale, pleine de sagesse, mais en tout point contraire à celle des hommes, comme le marquent l’opposition entre les indices personnels de la deuxième et de la première personne (« vous, vous autres hommes, vos/notre, nous ») et les antithèses.

1. Une république démocratique

L’organisation politique décrite correspond en tout point à celle d’une république démocratique. En effet, elle repose sur une « élection » (et non sur une monarchie héréditaire de droit divin) à laquelle participe tout le peuple : « nous […] choisissons » renvoie au suffrage universel, comme le soulignent la fréquence du pronom « nous » et les expressions « où tout le monde est reçu » et « tous les oiseaux ».

Cette vie politique est précisément balisée et réglée. L’élection est relativement fréquente : « tous les six mois » et c’est « chaque semaine » que se « tiennent les États » qui durent « une journée » et se déroulent toujours dans un même lieu (« au sommet d’un grand if » qui n’est pas sans rappeler, de façon humoristique le « grand chêne » au pied duquel Saint Louis rendait la justice !). Les procès se tiennent lors de ces États.

2. Un roi soumis et sous surveillance

C’est la volonté de tous et de chacun (« seulement trois oiseaux », quelqu’un d’« eux ») qui peut infléchir la vie politique en cas d’erreur, comme en témoignent les champs lexicaux du choix et du changement : « choisissons (deux fois), dépossédé, nouvelle (élection), changeons, prenons, voulons ».

Ainsi le roi, loin d’être un monarque absolu, est soumis « pieds et ailes liés » – l’expression est amusante ! – à la décision de son peuple qui peut s’en « venger » ; il peut être destitué à tout moment.

3. Une république pacifique et mesurée

L’identité du monarque qui guide ce monde d’oiseaux lors de la visite du narrateur est symbolique : il s’agit d’une « colombe », emblème de la paix et de la concorde, « dont l’humeur est si pacifique » (l’adjectif est utilisé deux fois) qu’elle ne conçoit pas l’existence de la violence et ne comprend pas « ce que c’était qu’inimitiés ».

Du reste son rôle est « d’accorder » (= réconcilier) deux moineaux », preuve qu’elle est, comme le souhaitent les oiseaux, « fort dou[ce] ». C’est aussi un monde dont les passions sont exclues : le roi est choisi tel qu’il « ne haïsse ni ne se fasse haïr de personne ».

Certes, la peine de mort existe mais elle n’est utilisée que dans le but de punir le roi s’il est vraiment « coupable du dernier supplice » ou de châtier tout oiseau qui l’aurait accusé à tort. Quoi qu’il en soit, tous essaient d’éviter « une mort si cruelle » et « un tel spectacle n’arrive guère ». Elle n’existe donc que comme menace et pour sa force dissuasive.

III. Une satire implicite mais virulente de notre monde

En filigrane se dessine une satire implicite du monde des humains.

1. Une pie critique et un narrateur-homme remis à sa place

La pie semble donner une leçon au narrateur.

Son discours, très didactique, est rigoureusement structuré. Après avoir remis à sa place son auditeur, elle progresse de la théorie à l’exemple : elle explique l’organisation politique générale des oiseaux, puis l’illustre par la description de la « mort triste » pour conclure sur le portrait du roi idéal. Elle observe une progression du plus général au plus précis, marquée par les précisions temporelles : « tous les six mois », « chaque semaine », « la journée ».

En face de cette pie qui sait raisonner, le narrateur (et avec lui les hommes) ne fonde son jugement que sur des croyances ou des imaginations (« pensiez-vous donc », « c’est une imagination », « vous avez sottement cru »).

2. La critique des humains

Mais l’exposé tient aussi du réquisitoire. La pie ne cesse d’égratigner la société des humains qu’elle désigne avec mépris par l’expression « vous autres hommes », dénonçant ainsi leur anthropocentrisme et leur intolérance (« vous avez sottement cru, jugeant de toutes choses par vous »).

La pie condamne la guerre de façon très explicite comme le pire des fléaux à travers la périphrase et la métaphore qui la désignent en fin de paragraphe : « le canal de toutes les injustices ». Elle la présente comme la conséquence du mauvais choix des rois chez les humains. En effet, si les deux adjectifs qui les désignent comme « [les] plus grands, [les] plus forts » peuvent paraître laudatifs, le dernier qualificatif « [les] plus cruels » annule toute connotation positive des deux premiers et établit le lien entre le monarque et la guerre.

Par ailleurs, la description du système politique des oiseaux comme une république montre bien que la monarchie est présentée comme obsolète : le roi des oiseaux n’a en fait plus rien d’un roi européen.

Enfin, à la base de cette situation, la pie met en cause la soumission aveugle des hommes qui « laisse[nt] commander » à ceux qui ne le méritent pas.

Conclusion

Le roman de Cyrano, apparemment plaisant et pittoresque, aborde en fait des sujets très sérieux et osés. Parodie des récits de voyage et des éloges à la mode, mais aussi apologue ; [Ouverture] il ouvre la voie, par sa stratégie, son humour et sa fantaisie, au conte philosophique du xviiie siècle, comme Candide, et aussi au roman de science-fiction du xixe siècle.