D’où provient, selon vous, l’émotion que l’on ressent à la lecture d’un texte poétique ?

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re ES - 1re S | Thème(s) : Écriture poétique et quête du sens
Type : Dissertation | Année : 2014 | Académie : France métropolitaine
 
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet
 
L’émotion poétique
 
 

France métropolitaine 2014, séries ES-S • Dissertation

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Poésie

7

CORRIGE

 

France métropolitaine • Juin 2014

Séries ES-S • 16 points

Dissertation

> D’où provient, selon vous, l’émotion que l’on ressent à la lecture d’un texte poétique ? Vous répondrez à cette question en vous fondant sur les textes du corpus ainsi que sur les textes et œuvres que vous avez étudiés et lus.

Comprendre le sujet

  • « texte poétique » ne renvoie pas à un aspect formel ; elle est à prendre au sens large de « qui crée une émotion comme le fait un poème ». Le présupposé est : Est poétique tout texte qui suscite une « émotion ».
  • « D’où provient » invite à chercher les éléments qui créent l’émotion.
  • La problématique peut être reformulée ainsi : Qu’est-ce qui, dans un texte, crée l’émotion poétique ?

Chercher des idées

  • « D’où provient » exclut la discussion. Le plan s’articulera autour des différents moyens trouvés (plan analytique).
  • Récapitulez quels types d’émotions peut susciter un texte poétique.
  • Scindez la problématique en sous-questions : Quels thèmes créent l’émotion poétique ? Par quels faits d’écriture est-elle suscitée ?
  • Pour les exemples, ne vous limitez pas au corpus ni aux poèmes en vers ; pensez aux poèmes en prose, aux calligrammes, et même aux « textes poétiques » empruntés à d’autres genres (roman, théâtre…).

>Pour réussir la dissertation : voir guide méthodologique.

>La poésie : voir mémento des notions.

Corrigé

Les titres en couleur ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Amorce] Le premier but d’une œuvre littéraire est de susciter des réactions chez son lecteur. Cependant le roman, le théâtre ne produisent pas les mêmes effets que la poésie. On parle du reste « d’émotion poétique », comme si elle était d’une autre nature que les autres. [Problématique] Quelle est la spécificité de la poésie pour susciter l’émotion du lecteur ? Quels sont ses moyens ? [Annonce du plan] Son originalité tient d’abord à la nature du poète mais aussi aux sujets abordés [I]. Par ailleurs, située à la croisée de presque tous les autres arts, la poésie tire sa puissance émotionnelle de l’exploitation des ressources de son « matériau », le langage [II], mais aussi de son pouvoir d’évasion et de transfiguration du monde [III].

I. La poésie émeut par la nature de son créateur et par les sujets qu’elle aborde

1. L’émotion poétique émane du poète et de son regard

  • « La Poésie ne se trouve pas dans la nature mais dans le regard de celui qui contemple [la nature] », dit Paul Reverdy. Le poète est un être à part qui « vi[t] la vie d’à côté », qui perçoit le monde différemment, soit qu’il souffre plus intensément, victime d’angoisse et d’inquiétude constantes, comme Gérard de Nerval, le « Desdichado », ou comme l’Albatros de Baudelaire tiraillé entre Idéal et Spleen, soit qu’il ressente plus fortement les petits bonheurs de la vie comme Philippe Delerm qui s’enthousiasme pour une « gorgée de bière ». La parole poétique qui émeut, c’est avant tout « l’étincelle jaillie au choc d’une sensibilité […] au contact de la réalité » (Reverdy, Circonstance de la poésie).
  • À la base de l’émotion poétique du lecteur, il y a un êtresensible qui veut faire partager ses émotions (au pluriel). La poésie lyrique naît de cette volonté d’établir des liens entre le poète et le lecteur, de leur double implication. « Quand je vous parle de moi, je vous parle de vous », dit Hugo, et Baudelaire apostrophe ainsi son lecteur : « Mon semblable, mon frère ».

2. L’émotion poétique peut surgir d’une thématique

  • L’une des fonctions originelles de la poésie est de reprendre des thèmes universels : l’amour (Poèmes à Lou, Apollinaire…), la mort (les Contemplations), la solitude (« El Desdichado »). Le texte poétique est alors un cri de douleur (« Les plus désespérés sont les chants les plus beaux », Musset), comme la plainte de Bérénice chez Racine (« Dans un mois, dans un an… »). Mais ce peut être aussi un cri de bonheur (« Union libre », Breton) ou l’expression d’un rêve (« Parfum exotique », « Invitation au voyage », Baudelaire).
  • La poésie peut aussi émouvoir par des thèmes moins universels, plus liés aux circonstances. Le lecteur est touché non en tant qu’être humain mais dans son ressenti ancré dans la réalité du moment : c’est la force de la poésie engagée, de la poésie de mémoire (« Strophes pour se souvenir », d’Aragon, qui fait écho à « l’affiche rouge » placardée sur les murs lors de la Deuxième Guerre mondiale ; « Liberté », d’Eluard).
  • L’émotion poétique tient aussi à la célébration, à ce « sentiment de la merveille » dont parle Julien Gracq : « Il n’y a sans doute jamais eu de grand poète […], si désespéré qu’il soit, sans qu’on trouve au fond de lui […] le sentiment de la merveille, de la merveille unique que c’est d’avoir vécu dans ce monde et dans nul autre » (Préférences). La célébration poétique peut aussi créer l’émotion esthétique née de la beauté (l’art pour l’art des Parnassiens).

II. Émotion poétique, émotion artistique

1. Un art dont les matériaux bruts sont l’émotion et le langage

  • L’émotion poétique ressentie par le lecteur est « une émotion purement artistique et non pas du même ordre que celle qui nous agite si un accident violent survient dans la rue sous nos yeux » (Reverdy). Les émotions éprouvées par le poète dans la vie ne sontqu’une matière première : « Il faut se garder de l’expression directe d’une émotion, d’un sentiment vécus. Il faut tout encaisser, tout recevoir, bien et mal, bon et mauvais – mettre à la fonte toute cette ferraille et, le jour où le besoin d’exprimer le fond est venu, ressortir un métal tout neuf, méconnaissable. » (Reverdy, En vrac, notes, 1956.)
  • C’est le travail du poète, artisteet artisan du langage, « créateur » de mots, qui fait naître l’émotion du lecteur, émotion qui est, comme l’indique l’étymologie du mot, un « mouvement » nous sortant de nos habitudes. « La création poétique est d’abord une violence faite au langage. Son premier acte est de déraciner les mots », écrit Octavio Paz, faisant écho à Saint-John Perse qui affirme : « Poète est celui qui rompt avec l’accoutumance. »
  • Par le refus des règles de l’expression quotidienne, le poète joue avec la langue, « soustrait [les] mots à leurs emplois habituels » (O. Paz). Ce peut être par l’usage de mots inattendus ou nouveaux (Queneau multiplie les néologismes équivoques : « enpapouète », « enrime », « enrythme », « enlyre », « enpégase »). Ce peut être par la déstructuration de la logique habituelle du langage (la phrase du jeu surréaliste : « Le cadavre exquis boira le vin nouveau »). Ainsi, Rimbaud, dans son sonnet « Voyelles », donne une couleur aux lettres et associe à chacune d’elles un tableau où domine sa « couleur ».
  • La force émotionnelle tient alors à l’inventivité du poète qui multiplie les « techniques » empruntées à d’autres arts, comme la musique et la peinture.

2. La poésie à la croisée de tous les arts : musique et peinture

  • Théodore de Banville écrit que la poésie « est à la fois Musique, Statuaire, Peinture, Éloquence ; elle doit charmer l’oreille, enchanter l’esprit, représenter les sons, imiter les couleurs, rendre les objets visibles, et exciter en nous les mouvements qu’il lui plaît d’y produire » (Petit Traité de poésie française).
  • « De la musique avant toute chose », conseille Verlaine (« Art poétique »). En effet, la poésie a à voir avec la musique par ses originesmêmes (mythe d’Orphée, poésie chantée des épopées homériques…). Un poème est fait pour être « dit », récité. La fréquente mise en musique ou en chanson de poèmes (Boris Vian, poèmes mis en musique par Léo Ferré) témoigne des liens étroits entre les deux arts. Les moyens « musicaux » dont dispose le poète sont multiples : le jeu sur les rythmes, les sonorités (assonances et allitérations : « Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes », Racine, Andromaque), les rimes, les refrains et les répétitions [exemples] font naître une émotion par la forme plutôt que par l’idée exprimée. Mallarmé souligne : « Ce n’est pas avec des idées que l’on fait des vers, c’est avec des mots. »
  • La formule du poète latin Horace ut pictura poesis et la boutade de Léonard de Vinci « La poésie [est] une peinture qu’on entend au lieu de la voir » rappellent les liens entre poésie et peinture. Un poème crée l’émotion à la manière d’un tableau, par sa forme même, sa mise en page (vers, strophes, calligrammes). Mais c’est aussi par les tableaux qu’il décrit que le poète crée l’émotion, par l’usage de couleurs, de formes (Baudelaire : « Invitation au voyage », « Parfum exotique »). Enfin, par les images (comparaisons, métaphores, personnifications…), le poète crée des visions, surprend, émeut.
  • Par les « correspondances », le poète sollicite tous les sens et suscite une émotion globale qu’aucun autre art ne peut créer. C’est pourquoi Banville peut conclure : « Aussi [la poésie] est-elle le seul art complet, nécessaire, et qui contienne tous les autres. »

III. La transfiguration et la révélation du monde

1. Émouvoir par l’évasion, par la création de nouveaux mondes

  • L’émotion poétique peut naître de la capacité du poète à ouvrir au lecteur des espaces d’évasion dans des mondes nouveaux, étranges et inconnus (« Le Bateau ivre », de Rimbaud).
  • Elle peut aussi provenir de la transformation, de la transfiguration de notre univers par la magie des mots : « Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or » (Les Fleurs du Mal), lance Baudelaire à la ville grouillante et impitoyable.

2. Émouvoir en faisant comprendre les secrets du monde

 

Observez

« La faculté majeure [du poète] est de discerner, dans les choses, des rapports justes mais non évidents qui, dans un rapprochement violent, seront susceptibles de produire, par un accord imprévu, une émotion que le spectacle des choses elles-mêmes serait incapable de nous donner. Et c’est par cette révélation d’un lien secret entre les choses […] que l’émotion spécifiquement poétique est obtenue. » (Reverdy.)

  • Au-delà, Baudelaire assigne au poète le rôle de « traducteur » et de « déchiffreur », qui « de chaque chose extrait la quintessence ». L’émotion poétique naît alors de la capacité du poète à révéler ce qui est ordinairement secret ou interdit et du plaisir d’initié qu’éprouve le lecteur à comprendre le monde, extérieur et intérieur.
  • Pour Rimbaud, le poète est un « voyant »qui perce le mystère des choses par la création de liens inattendus : « J’écrivais des silences […], l’inexprimable. Je fixais des vertiges » (« Alchimie du verbe »). Et ce sont ces vertiges qui créent l’émotion poétique.
  • Francis Ponge, dans Le Parti pris des choses, tisse des liens étranges entre les petites choses du quotidien (« L’Huître », « Le Pain »…) et les vastes univers de l’espace et de la nature grâce à des comparaisons et des métaphores surprenantes. Baudelaire, par ses « correspondances », rend compte du monde dans sa globalité, impossible à peindre par la logique : « Il est des parfums frais comme des chairs d’enfants / Doux comme les hautbois, verts comme les prairies… » (Les Fleurs du Mal). Le poète, alors, renouvelle notre vision du monde. Et la poésie émeut parce qu’elle permet d’accéder au vrai.

Conclusion

Pour apprécier un texte poétique, on ne saurait séparer le fond et la forme. La réussite d’un poème tient à une « alchimie » qu’il est difficile de définir, tant il est vrai que la poésie échappe à toute définition rigoureuse. [Ouverture] Et l’émotion poétique diffère fondamentalement de celles, spécifiques aussi, que peuvent procurer le roman ou le théâtre.