Dans les genres de l’argumentation, la fiction vous semble-t-elle particulièrement efficace pour forger le jugement ?

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re L | Thème(s) : La question de l'homme dans les genres de l'argumentation
Type : Dissertation | Année : 2014 | Académie : Moyen-Orient
 
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet
 
Fiction et argumentation
 
 

Fiction et argumentation • Dissertation

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QUESTION DE L’HOMME

43

CORRIGE

 

Liban • Mai 2014

Série L • 16 points

Dissertation

> Dans les genres de l’argumentation, la fiction vous semble-t-elle particulièrement efficace pour forger le jugement ? Vous répondrez à cette question en vous appuyant sur les textes du corpus, sur les œuvres littéraires étudiées en classe ainsi que sur votre culture personnelle.

Comprendre le sujet

  • La thèse à discuter est : Le recours à la fiction en littérature est efficace pour forger le jugement, transmettre des idées, des opinions.
  • L’expression « vous semble-t-elle » invite à la discussion : cherchez les atouts de la fiction, mais aussi ses limites pour argumenter.
  • Reformulez la question : La fiction littéraire ou une argumentation qui repose sur une « histoire » est-elle un bon moyen pour forger le jugement ?
  • « fiction » : il ne s’agit pas seulement du conte, mais de tout genre qui comporte une histoire imaginée : apologue (fable, conte philosophique, utopie…), mais aussi roman, théâtre, et même poésie allégorique.

Chercher des idées

Le plan

  • Scindez la problématique en plusieurs sous-questions : Quels sont les atouts d’une argumentation qui repose sur une « histoire » ? Dans quels buts un écrivain a-t-il recours à la fiction ? Mais aussi : Quels sont les inconvénients / les limites de la fiction littéraire pour argumenter ? La fiction peut-elle nuire à l’efficacité de l’argumentation ?
  • Le sujet amène à comparer ces argumentations indirectes à l’argumentation directe. Cela suggère : Pourquoi les histoires imaginées sont-elles plus efficaces pour argumenter que les faits réels ?

Les arguments

  • Prenez différents points de vue : celui de l’auteur (variété et liberté), du lecteur (plaisir et émotion ; réflexion personnelle nécessaire…).
  • Mais surtout, posez-vous en amont la question : Quels sont les éléments d’une fiction (personnages, péripéties, éventuellement merveilleux…) ?

>Pour réussir la dissertation : voir guide méthodologique.

>La question de l’homme : voir mémento des notions.

Corrigé

Les titres en couleur ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Amorce] Pour éduquer les enfants, on recourt aux histoires peuplées de personnages inventés, souvent destinées à forger leur vision de la vie. L’âge adulte oublie ce goût du récit. Cependant, des écrivains comme La Fontaine et Voltaire savent le parti que l’on peut tirer de la force argumentative de la fiction. [Problématique] Pourquoi ont-ils recours à des fictions pour argumenter ? [Annonce du plan] Elles présentent des atouts du point de vue de l’auteur [I], mais aussi du lecteur [II]. Cependant le recours à la fiction n’est efficace qu’à certaines conditions [III].

I. La fiction : vivacité et liberté du côté de l’auteur

1. Variété, diversité et vivacité de la fiction

  • Les genres de la fiction sont très variés.
  • L’apologue même prend diverses formes : les fables composent un monde merveilleux et en même temps réaliste [exemples] ; les contes philosophiques du xviiie siècle mêlent la fantaisie à une action mouvementée (Voltaire, Candide, Zadig).
  • Le théâtre est encore plus efficace car il est une fiction « jouée » et donne l’illusion de la réalité (Marivaux, L’Île des esclaves, une utopie sur scène ; Giraudoux, La guerre de Troie n’aura pas lieu, plaidoyer pour la paix).
  • Le roman recrée un monde, très varié (Zola, Germinal).
  • La variété des types de personnages donne corps à des idées abstraites diverses : des bons, des méchants, des personnages proches de la réalité, des personnages fantaisistes… [exemples personnels]. Cette variété permet un large choix de registres (humour, pathétique…) [exemples].

2. La « plasticité » de la fiction pour argumenter

  • La fiction, qui attire, permet aussi de mieux diriger l’esprit du lecteur en « composant » son histoire de toutes pièces : l’auteur a la liberté de façonner les situations et les événements au service de sa thèse.
  • Les événements n’étant pas historiques, il peut les exagérer pour apitoyer le lecteur (pathétique) ou pour le faire rire (comique, ironique). L’auteur peut aussi choisir ses personnages et les adapter à sa démonstration, en faire des victimes (Fantine, Les Misérables) ou des odieux (Javert, Les Misérables).
  • La fiction permet la simplification et le grossissement pour rendre la démonstration plus claire, plus évidente, plus frappante (Harpagon et son avarice).

3. Largeur de perspective et illusion du vrai

  • En reconstituant comme il l’entend un monde de personnages fictifs, un auteur peut élargir son champ d’argumentation à tous les niveaux d’une époque. Ainsi, dans son Mariage de Figaro, Beaumarchais critique plusieurs types de la société du xviiie siècle – les aristocrates avec le Comte, les gens de justice avec Brid’oison –, mais il prend aussi la défense des opprimés, les femmes avec Marceline et les valets avec Figaro.
  • Le « traitement » de l’histoire et des personnages, le savoir-faire de l’écrivain arrivent parfois à faire plus vrai que le réel. Balzac qui voulait « faire concurrence à l’état civil » donne à ses personnages de La Comédie humaine un nom et un prénom, un physique très précis, un passé, une situation sociale, une profession.

II. La force de persuasion de la fiction : du côté du lecteur

1. Une affaire de plaisir

 

Conseil

Pour éviter le hors-sujet, veillez à ce que l’intitulé des parties comporte le ou un des mots clés du sujet (ici : « fiction »).

  • Le récit fictif s’adresse surtout à l’affectivité, à l’imagination ; il est plus propre à persuader. La fiction procure du plaisir, elle a la saveur d’un divertissement. On s’intéresse aux personnages, à l’action [exemples].
  • La fiction procure le plaisir de l’évasion dans d’autres mondes, notamment les utopies, descriptions d’un monde idéal servant de repoussoir au nôtre et permettant la critique de la société (l’Eldorado dans Candide). Elle admet aussi le merveilleux (contes).

2. La force d’émotion et d’identification

  • La fiction fait appel aux émotions : le lecteur s’attache aux personnages. Il éprouve de la sympathie (ou de l’antipathie) pour certains d’entre eux. Ainsi, au théâtre ou au cinéma, les spectateurs pleurent [exemples].
  • La fiction permet aussi l’identification : on peut « se prendre pour… » : le lecteur subit l’influence d’un modèle (Jean Valjean, Les Misérables) ou d’un contre-modèle (Mme de Merteuil, Les Liaisons dangereuses). La preuve en est l’effet des romans sur Don Quichotte ou sur Emma Bovary.

3. Une façon spécifique de soutenir une thèse

  • La fiction propose des idées en action, incarnées, plus concrètement perçues, et donc un message plus facile à comprendre. Elle limite le discours théorique ou le réduit au minimum ; l’absence de ton didactique apparent permet de toucher un large public, de tous âges (les fables plaisent aux enfants et aux adultes). Au théâtre, la fiction s’impose avec d’autant plus de force que le personnage est vu et entendu : l’illusion théâtrale joue par le biais des sensations.
  • Piégé par la fiction ? La fiction facilite le « passage » à la critique : on admet aisément la critique d’un personnage différent de soi, venu d’un autre monde, présenté comme fictif (animaux, végétaux dans les fables, les contes) ; une fois le récit fini, la transposition nous est imposée. L’auteur a « imposé » sa démonstration, que le lecteur a plus de facilité à retenir (les fables).
  • Enfin, la fiction suppose une démarche inductive : elle parle à l’imagination mais aussi à la raison, car le lecteur y a un rôle actif. Il se voit contraint de faire des hypothèses, de « traduire » le récit et d’en interpréter le sens implicite (le message de Germinal, de Zola ou de Rhinocéros, de Ionesco). Le lecteur peut même éprouver du plaisir à décoder les intentions de l’auteur.

III. Des limites à la fiction ? L’efficacité sous condition…

1. Les précautions à prendre pour argumenter à travers la fiction

  • Il faut éviter la simplification excessive d’une réalité complexe, qui ferait que l’on « n’y croit pas ». Il faut aussi que la fiction ne semble pas trop faite sur mesure pour les besoins de la démonstration (on est plus touché par le sort du chevalier de La Barre, qui a réellement existé et dont Voltaire raconte l’histoire dans l’article « Torture », que par celui de Candide).
  • Pour être efficace, la fiction ne doit pas occulter le message : la séduction excessive d’une histoire à laquelle on s’attache pour elle-même risque de faire passer la « morale » à l’arrière-plan ou même de l’occulter (on est plus frappé par le sort pathétique de Julien Sorel que par ce qu’il représente).
  • L’auteur doit veiller à ce que la fiction n’amène à une interprétation erronée (ainsi Rousseau pense que les fables, amorales, ne conviennent pas aux enfants). Pour des adultes, l’implicite et l’humour sont parfois difficiles à saisir : l’ironie exige recul et distanciation.
  • Enfin, la fiction risque de dédramatiser ou de banaliser des situations parfois tragiques [exemples], car le lecteur sait qu’il ne s’agit que d’une fiction.

2. Les conditions idéales pour une fiction efficace

  • L’écrivain doit tenir compte de la spécificité du public visé, de la sensibilité d’une époque : s’agit-il d’un public jeune ? mûr ? « spécialisé » ? À chaque public correspond une stratégie. Le xviiie siècle, brillant et léger, apprécie les démonstrations indirectes et ironiques des contes philosophiques ; la fin du xixe siècle, scientiste et positiviste, se reconnaît dans des essais argumentés.
  • Le choix d’argumenter à travers la fiction dépend aussi de la personnalité de l’auteur : la fiction convient aux auteurs créatifs (La Fontaine).

3. Efficacité du mélange fiction-argumentation directe

  • Malgré tout, l’argumentation explicite, directe, a aussi ses mérites : elle ne prête pas au contresens (pamphlets, plaidoyers, essais). Le sujet abordé est clair, la thèse aussi (Des délits et des peines, de Beccaria) [exemples].
  • Beaucoup d’auteursrecourent aux deux stratégies, fiction et réalité, argumentations indirecte et directe (Hugo : Les Misérables et discours politiques ; les philosophes « existentialistes » du xxe siècle : essais argumentés et théâtre : Sartre, Les Mouches, Huis clos ; Camus, Caligula).
  • Certains, dans une même œuvre, mélangent réalité et fiction. Hugo, dans Quatrevingt-treize, met en scène Danton qui a réellement existé, et des personnages fictifs (le premier donne de l’authenticité aux seconds).

Conclusion

La littérature qui transporte dans l’imaginaire permet souvent de mieux comprendre le monde. Réalité ou fiction ? L’efficacité de ces stratégies dépend de nombreux facteurs. La combinaison des deux stratégies permet d’engager toutes les sortes de public dans les débats d’idées.