Dans quelle mesure la force d’une argumentation se nourrit-elle de l’expérience vécue ?

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re ES - 1re S | Thème(s) : La dissertation littéraire - La question de l'homme dans les genres de l'argumentation
Type : Dissertation | Année : 2012 | Académie : Pondichéry
 
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet & Corrigé
 
Argumenter sur la liberté
 
 

Argumenter sur la liberté • Dissertation

Question de l’homme

fra1_1204_12_06C

 

Pondichéry • Avril 2012

Séries ES, S • 16 points

Dissertation

> Dans quelle mesure la force d’une argumentation se nourrit-elle de l’expérience vécue ? Vous développerez votre propos en vous appuyant sur les textes du corpus, sur les œuvres que vous avez étudiées en classe et sur celles que vous avez lues.

Comprendre le sujet

  • Les mots importants sont « expérience vécue » et « force d’une argumentation » :
  • « expérience vécue » renvoie à des récits de vie ou de tranches de vie, donc à des passages narratifs ; cela peut donc faire référence à l’autobiographie (s’il s’agit de la vie vécue par l’auteur), mais aussi aux apologues (voir le document A du corpus) et à tout genre qui comporte une histoire (roman, voir le document D du corpus). Il peut donc s’agir de « l’expérience vécue » par l’auteur, par des personnes ayant réellement existé ou par des personnages fictifs ;
  • « force d’une argumentation » renvoie à l’efficacité pour argumenter.
  • La question que vous devez vous poser est : Le recours à l’expérience est-il efficace pour soutenir une thèse/des idées ?
  • « Dans quelle mesure » suggère de chercher pourquoi l’expérience vécue est efficace, donc d’analyser ses atouts et avantages. Mais vous devez aussi vous demander si elle ne présente pas des limites, des inconvénients, ou si elle est suffisante pour appuyer une thèse.
  • Reformulez la problématique : Une argumentation qui repose sur une expérience vécue est-elle efficace pour entraîner l’adhésion du lecteur ? et au-delà : Quels intérêts, mais aussi quelles limites, quels dangers l’expérience vécue peut-elle présenter dans une argumentation ?

Chercher des idées

  • Mettez la question posée par le sujet en relation avec les grands thèmes de la question de l’homme dans la littérature argumentative : s’interroger sur l’homme, c’est prendre en compte ses divers aspects en tant qu’individu (corps, sensibilité, esprit, conscience), mais aussi en tant que membre d’un groupe social (famille, milieu et mœurs, travail, nation…), et aborder les questions d’ordre social, politique, scientifique, éthique, religieux (valeurs qui doivent guider la vie : bonheur, pouvoir, liberté…).
  • Pour trouver des idées et construire le plan, répertoriez les types d’expériences vécues rapportées dans les textes argumentatifs que vous connaissez.
  • Les exemples : en partant du corpus, faites la liste des textes que vous connaissez qui comportent le récit d’expériences vécues, réelles (biographie, autobiographie…) ou fictives présentées comme réelles, dans les apologues (fables, contes, notamment contes philosophiques), mais aussi dans les romans (Hugo, Les Misérables ; Zola, Germinal ; Camus, La Peste…).
  • Au moment de rédiger, pour éviter la répétition de l’expression « expérience vécue » mais aussi pour trouver des idées, faites-vous un « stock » de mots du champ lexical qui s’y rapporte : exemples personnels, tranche de vie, parcours, (le) vécu, (l’)histoire, expérimentations…
  • Soyez attentif à la bonne construction de vos paragraphes. Un paragraphe de dissertation n’est complet que s’il comporte trois composantes indispensables : l’argument avancé, l’exemple qui l’illustre et le commentaire de cet exemple. La longueur moyenne d’un paragraphe est d’une dizaine de lignes.
  • Vous devez développer l’exemple en mettant en valeur les détails concrets qui appuient l’argument. Attention ! Il ne faut pas raconter l’œuvre, mais faire des commentaires directement reliés à l’argument à démontrer.
  • Pour relier l’argument à l’exemple, variez les mots de liaison. Il peut s’agir de connecteurs tels que ainsi, comme, par exemple (mais pas « comme par exemple »), d’expressions (comme en témoigne[nt]) ou d’expressions qui situent les exemples les uns par rapport aux autres (« Au xixe siècle… », « plus récemment », « de même », « au contraire »).

>Pour réussir la dissertation : voir guide méthodologique.

>La question de l’homme : voir mémento des notions.

Corrigé

Dans ce corrigé, vous devez ajouter des exemples tirés de vos connaissances personnelles.

Les titres en couleur et les indications en italique servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Amorce] « La pensée naît d’événements de l’expérience vécue et elle doit leur demeurer liée comme aux seuls guides propres à l’orienter », écrit la philosophe Hannah Arendt. Une telle affirmation confère à l’expérimentation un rôle primordial dans la formation de notre pensée et suggère que le récit d’expériences – réelles ou fictives – est un moyen argumentatif infaillible pour forcer l’adhésion d’autrui. Mais n’est-ce pas une position un peu extrême ? Certes, il faut accorder dans sa réflexion une place à l’expérience vécue [I]. Cependant son efficacité présente des limites – voire des dangers – et requiert des précautions ; il convient d’en user avec discernement et de lui garder sa juste place dans l’argumentation [II].

I. L’efficacité argumentative de l’expérience vécue

Une argumentation est d’autant plus forte dans son expression, d’autant plus persuasive, d’autant plus vivante qu’elle se nourrit de l’expérience vécue par celui qui la conçoit et la compose, mais aussi vécue par d’autres auxquels il peut faire référence.

1. Une argumentation concrète, détaillée et incarnée

  • L’argumentation inspirée et illustrée par une expérience vécue, personnelle ou non, est concrète, souvent détaillée. Ainsi, Le Dernier Jour d’un condamné, de Hugo, qui retrace les derniers moments d’un homme qui va être guillotiné, permet au lecteur de partager, au fur et à mesure que les heures s’écoulent, les émotions, les sentiments et les réflexions du futur supplicié, prises sur le vif, bien plus qu’un traité ou un essai théoriques sur la peine de mort.
  • Les idées sont alors incarnées et prennent un relief saisissant. L’expérience vécue donne corps à des abstractions en les incarnant. Les idées « en action » – les allégories animales de La Fontaine, comme le Loup dans « Le Loup et le Chien » (qui représente le choix de la liberté face à la soumission, mais aussi l’acceptation de la pauvreté et de la précarité), l’expérience de mineur de Lantier, symbole de la révolution – sont concrètement perçues et le message est plus facile à comprendre et à mémoriser.

2. Force de l’authenticité, force de l’identification

  • L’efficacité de l’expérience vécue tient aussi à l’authenticité, à la véracité qu’elle confère à l’argumentation. Ainsi, dans les Mémoires de guerre, les idées politiques de De Gaulle s’enrichissent d’un vécu profondément enraciné dans la réalité : il parle en connaissance de cause de la Libération, des forces antagonistes, pour en avoir été non seulement un témoin, mais aussi un acteur de premier plan. Qui peut mieux connaître les rouages de la politique de ces années mouvementées ? De là vient aussi l’efficacité des romans d’apprentissage, tels que Le Rouge et le Noir, de Stendhal.
  • L’exemple – personnel ou fictif – peut aussi susciter la sympathie ou l’identification avec le locuteur ou avec le(s) personnage(s) dont l’expérience est rapportée : le lecteur vibre avec émotion au gré de ce qui arrive aux êtres dont il suit l’itinéraire et auxquels il s’attache. [Exemples du corpus et personnels.] Ainsi, le lecteur qui s’identifie à un personnage adhère à sa conception du monde ou au contraire la rejette ; il subit inconsciemment l’influence de ce modèle. [Exemples personnels.]

3. La variété apportée par l’expérience vécue

  • Le recours à l’expérience vécue permet aussi la variété, comme en témoigne la multitude des genres littéraires qui reposent sur un récit : apologues (qui se diversifient en fable, conte…) ou romans. [Exemples personnels.]
  • Parfois même, à l’intérieur de genres plus austères – l’essai, le traité… –, un auteur introduit des passages narratifs qui agrémentent une argumentation théorique qui serait trop abstraite. Ainsi, dans son article « Torture » du Dictionnaire philosophique, Voltaire introduit l’histoire véridique du jeune chevalier de La Barre, torturé pour avoir « chanté des chansons impies ».
  • Le recours à l’expérience vécue permet de varier les types de personnages : les bons et les méchants s’opposent (Jean Valjean et Javert dans Les Misérables), mais aussi les registres : lyrisme d’« Ultima verba », le poème de Hugo ; La Peste de Camus, tantôt lyrique, tantôt pathétique : récit de la mort de l’enfant… [Exemples personnels.]

4. Chacun porte en soi « la forme entière de l’humaine condition »

  • L’expérience vécue peut en outre inspirer des idées plus larges, voire universelles. Comme le dit Montaigne : « Qui se connaît, connaît aussi les autres, car chaque homme porte la forme entière de l’humaine condition. » Ainsi, parler de soi, c’est aussi parler de l’ensemble des hommes dès lors qu’il est question de la condition humaine, de ses joies, de ses peines.
  • Lorsque Hugo affirme : « Quand je vous parle de moi, je vous parle de vous […] Ah ! insensé qui crois que je ne suis pas toi » (préface des Contemplations), il donne à son cas particulier une portée universelle. De même, l’expérience personnelle de Primo Levi dans les camps de concentration racontée dans Si c’est un homme (1947) renvoie l’image de tous les déportés et prend une portée morale en présentant aux hommes l’image de leur propre cruauté.

5. L’efficacité du raisonnement inductif

  • Enfin, le récit de l’expérience vécue amène le lecteur – qui doit tirer ses propres conclusions de l’exemple proposé – à une démarche inductive. Le cheminement de la réflexion va de l’exemple à la généralisation, du concret à l’abstrait. L’auteur joue ainsi de la force et de la vertu de l’exemple. La fiction parle à l’imagination avant de parler à l’esprit.
  • Une telle démarche requiert un lecteur actif qui doit réfléchir pour tirer de l’expérience vécue des conclusions et en trouver les implications dans son propre monde. Ainsi, à partir du récit que fait Montaigne dans ses Essais de sa rencontre avec des « sauvages » venus à Rouen, le lecteur doit discerner la critique sociale et politique implicite des sociétés dites civilisées et l’image du roi idéal selon l’auteur.

II. Limites et conditions de l’efficacité de l’expérience vécue

Cependant, l’efficacité de l’expérience vécue présente des limites et doit obéir à certaines conditions.

1. Une seule expérience ne saurait amener à une loi

  • Au-delà de l’aspect affectif, le recours à l’expérience vécue peut pêcher par ses failles logiques. Ainsi, dans les sciences expérimentales, une expérience ne suffit pas à confirmer une loi ; pour cela, il faut que de multiples expériences dans des conditions identiques aboutissent au même résultat.
  • De la même façon, une histoire vécue n’est qu’un cas particulier qui dépend du contexte dans lequel elle se déroule et qui ne saurait aboutir immanquablement à une vérité générale.

2. La nécessité d’un regard objectif sur son expérience

  • Pour convaincre, l’argumentation, en tant que développement d’une pensée abstraite, d’idées qui atteignent un degré suffisant de généralité, doit dépasser tout point de vue étroitement partisan, souvent formé par une expérience de la vie nécessairement limitée et contingente.
  • Pour mener une argumentation efficace, il faut savoir prendre le recul nécessaire et gommer toute subjectivité excessive, volontairement ou involontairement déformante.

3. Les dangers de la persuasion : un lecteur sous influence

  • Parce que l’expérience vécue s’adresse davantage à l’imagination et à l’affectivité qu’à la raison, elle est plus propre à persuader qu’à convaincre et de ce fait présente des dangers. Ainsi, la sympathie (au sens étymologique) du lecteur, son identification avec le personnage dont est rapportée l’expérience peut être si forte qu’elle l’investit complètement. Le lecteur qui s’identifie ainsi à un personnage adhère à sa conception du monde ; il subit inconsciemment l’influence de ce modèle, qui peut, par un raisonnement spécieux, présenter comme une vérité générale sa propre expérience.
  • Il faut savoir lutter contre les séductions du récit, lequel peut prendre des voies détournées pour abuser et influencer : combien de lecteurs se sont laissé séduire par Mein Kampf et ses raisonnements spécieux ? [Exemples personnels.]

4. Les conditions d’une exploitation fructueuse 
de l’expérience vécue

  • C’est en prenant en compte dans son argumentation, non pas une seule expérience mais une pluralité d’expériences (parfois divergentes ou opposées), en les multipliant et en les confrontant, en les faisant dialoguer que l’on entre dans une dialectique féconde. Une telle démarche enrichit la réflexion par la discussion du point de vue d’autrui. [Exemples du corpus et personnels.]
  • Pour se forger sa vision du monde et de l’homme, il faut savoir conjuguer l’expérience vécue avec d’autres éléments argumentatifs car, si elle entre dans la formation de nos idées, l’expérience vécue ne saurait en être la seule source. Notre pensée doit se nourrir de la lecture des auteurs du passé : c’est avec le vécu de Montaigne, mais aussi avec ses raisonnements et réflexions théoriques, avec ceux de Pascal ou, plus près de nous, du poète contemporain Philippe Jaccottet que nous alimentons notre vision du bonheur ou encore de la grandeur et de la misère de l’homme.
  • L’expérience vécue doit donc être située à sa juste place dans l’argumentation : stimulation utile mais insuffisante de la réflexion, elle peut donner vie à la communication de nos idées sans pour autant prétendre s’y substituer.

Conclusion

Une argumentation qui exclurait toute expérience vécue, désincarnée, tomberait vite dans la sécheresse et risquerait « d’instruire » sans « plaire ». L’homme, au récit d’« histoires » vraies ou présentées comme telles, s’incline devant l’évidence d’un exemple vécu et, plus encore, se laisse plus volontiers persuader. Témoin La Fontaine, qui confesse : « […] si Peau d’Âne m’était conté, j’y prendrais un plaisir extrême ». Cependant, il faut savoir mesurer les limites de cet « outil » argumentatif et nourrir sa pensée à d’autres sources. De même, un argumentateur doit savoir, pour être efficace, multiplier les expériences, les faire dialoguer entre elles, ne pas les détourner et adapter sa stratégie au public qu’il vise.