Dans quelle mesure la poésie peut-elle représenter un espoir pour l’être humain ?

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re ES - 1re S | Thème(s) : Écriture poétique et quête du sens
Type : Dissertation | Année : 2014 | Académie : Pondichéry
 
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet
 
Un espoir pour l’être humain
 
 

Un espoir pour l’être humain • Dissertation

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Poésie

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CORRIGE

 

Pondichéry • Mai 2014

Séries ES-S • 16 points

Dissertation

> Dans un essai intitulé L’Acte et le Lieu de la poésie, Yves Bonnefoy affirme qu’il ne croit pas « qu’il soit de poésie vraie aujourd’hui qui ne veuille chercher jusqu’à son dernier souffle à fonder un espoir ». Dans quelle mesure la poésie peut-elle représenter un espoir pour l’être humain ?

Vous répondrez à la question en vous appuyant sur les textes du corpus, les textes que vous avez étudiés en classe et sur vos lectures personnelles.

Comprendre le sujet

  • « fonder/représenter un espoir » renvoie à l’efficacité de la poésie qui aiderait l’homme à mieux vivre.
  • La consigne ne demande pas si la poésie doit « fonder un espoir » (il ne s’agit pas des fonctions de la poésie), mais si elle « peut » le faire.
  • Le titre de l’essai de Bonnefoy renvoie précisément à la poésie engagée.
  • La problématique peut être reformulée ainsi : Jusqu’à quel point la poésie est-elle particulièrement apte à donner de l’espoir ?

Chercher des idées

Choix d’un plan

  • « Dans quelle mesure » invite à mesurer l’efficacité de la poésie pour donner espoir et laisse place à une discussion.
  • Scindez la problématique en plusieurs sous-questions : Pourquoi et comment (= par quels moyens) la poésie est-elle apte à donner espoir ? Quels sont ses atouts pour donner espoir ? Quelles sont ses limites?
  • « poésie vraie» semble désigner cette fonction de la poésie comme indispensable. Vous pouvez vous demander si « fonder un espoir » est sa seule fonction et en faire éventuellement une 3e partie.

Arguments et exemples

  • Pour trouver des arguments, commencez vos phrases par : La poésie est efficace pour (re)donner espoir, parce queou grâce à
  • Pour trouver des exemples, faites une liste :
  • de poètes engagés en retenant des exemples précis ; « aujourd’hui » renvoie à la poésie contemporaine et au contexte des xxe et xxie siècles ;
  • des questions abordées par les poètes et des causes possibles de « désespoir » (guerre, injustice, malheur, condition humaine, mort…).

>Pour réussir la dissertation : voir guide méthodologique.

>La poésie : voir mémento des notions.

Corrigé

Les titres en couleur ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Amorce] « La poésie ne doit pas périr. Car alors, où serait l’espoir du Monde ? » Par ces mots, Senghor, dans sa postface à Éthiopiques, lie intimement poésie et espoir. [Problématique] Jusqu’à quel point la poésie peut-elle aider l’homme à vivre et à surmonter ses « tragédies » (Aragon), à « fonder un espoir » (Bonnefoy) et à préparer un avenir meilleur ? [Annonce du plan] Pour le poète comme pour le lecteur, la poésie est confidence et partage, en même temps qu’évasion des contingences du monde qu’elle rend moins lourdes [I]. En témoignant, en donnant la parole à ceux qui ne l’ont pas, en dénonçant et en incitant à l’action, le poète œuvre à la transformation et à l’amélioration du monde [II]. Cependant la poésie ne saurait remplacer l’action et l’on peut concevoir que (re)donner espoir ne soit pas sa seule fonction [III].

I. La poésie permet de dire, de partager, de s’évader

1. Elle donne espoir à celui qui écrit : elle soulage et sublime

  • Le poète qui souffre, qui a perdu espoir, en exhalant ses sentiments s’en décharge : « Demain dès l’aube » et Les Contemplations permettent à Hugo de surmonter son mal, d’accepter la mort de sa fille [exemples personnels].
  • Bien plus, la poésie sublime la souffrance et le désespoir : ainsi, Du Bellay, qui se sent exilé à Rome, confesse dans ses Regrets : « Je pleure mes ennuis, / Ou, pour le dire mieux, en pleurant je les chante ; / Si bien qu’en les chantant, souvent je les enchante ».

2. Elle donne espoir parce qu’elle est partage avec le lecteur

  • La poésie permet au poète de partager ses souffrances avec le lecteur et ainsi de ne plus se sentir seul : le poème permet de « s’unir le temps d’une révolte, d’une brève lutte, d’un refus du malheur » (Romain Gary).
  • Ce bienfait s’exerce aussi sur le lecteur qui reconnaît dans les sentiments du poète les siens propres : « Ah ! Quand je vous parle de moi, je vous parle de vous. Comment ne le sentez-vous pas ? Ah ! Insensé qui croit que je ne suis pas toi ! » (Hugo, Les Contemplations). Le lecteur voit dans le poète un frère de souffrance et se sent compris ; mais le poète, artiste, a la science des mots et sait formuler ce que le lecteur n’arrive pas à exprimer [à développer].

3. Elle apporte l’oubli et transforme le monde

  • La poésie apporte l’oubli : Henri Michaux voit là une de ses principales vertus : « Pourquoi faut-il que je compose ? / pour briser l’étau peut-être, / pour me noyer peut-être […] / Pour noyer le mal, / le mal et les angles des choses / […] et le dur et le calleux des choses / et le poids et l’encombrement des choses » (« Premières impressions », Passages).
  • La poésie, par les images qu’elle oppose à la réalité, crée des mondes merveilleux qui favorisent l’évasion loin des contingences du monde, et offre la possibilité de rêver. Pour lutter contre le spleen, Baudelaire écrit « Invitation au voyage » : « Mon enfant, ma sœur, / Songe à la douceur / D’aller là-bas vivre ensemble ! […] Là, tout n’est qu’ordre et beauté / Luxe, calme et volupté ».
  • La poésie parvient aussi à rendre beau le laid et à transformer le monde. Baudelaire s’adresse à la ville (Paris) : « Tes bombes, tes poignards […] / Tes faubourgs mélancoliques,/ […] Tes désespoirs d’enfant, tes jeux de vieille folle, / Tes découragements ; […] Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or » (projet d’épilogue pour la 2e édition des Fleurs du mal). Musset, incarcéré, par ses vers transfigure sa cellule où « les rayons de l’automne / Jettent encor / Sur ce toit plat et monotone / Un réseau d’or » (« Le mie prigioni »).

II. La poésie témoigne, dénonce, appelle à l’action

1. Le poète inspiré « parle pour… », « tient par la main »

  • Le poète parle pour ceux qui ne peuvent − parce qu’ils sont bâillonnés − ni ne savent parler [exemples : « Melancholia », de Hugo ; le corpus] ».
  • Le poète (re)donne une identité aux oubliés, les fait exister. Merle « décode [le] nom » des victimes des nazis, leur « rend [leur] nom » et les sauve de l’oubli (« Ce poignet démis de toi »). Césaire donne une existence à ses frères noirs oubliés : « Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche, ma voix, la liberté de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir ».
  • Par les mots, le poète « tien[t] par la main / La main de tous les hommes » (Roy), parce qu’il exprime les malheurs de « ce cœur qui n’était que silence ». Il crée ainsi une chaîne de fraternité où « chaque douleur humaine » est étreinte : « Qui vous frappe me frappe », dit Roy. Or la solidarité suscite l’espoir.

2. Témoigner et dénoncer : la poésie « crie, accuse, espère »

  • Parce qu’il est plus sensible, le poète perçoit le monde différemment. C’est ce qui le rend apte à témoigner. « Tout […] ce qu’on met par écrit contient encore un petit grain d’espoir, quand bien même il ne serait venu que du seul désespoir » (Elias Canetti, Le Territoire de l’homme) [exemples personnels].
  • Parce que le poète est lucide, parce que la poésie est concise, elle est efficace pour dénoncer : le « chant » se fait « cri » et revendication. Et tout cri est appel, donc espoir. « C’est quoi une vie d’homme ? […] c’est une lutte entre l’espoir et le désespoir, entre la lucidité et la ferveur… je suis du côté de l’espérance, mais d’une espérance conquise, lucide, hors de toute naïveté », explique Césaire (Présence africaine, entretien). Dans Les Châtiments, Hugo, sur tous les tons (lyrique, burlesque, épique), stigmatise l’oppression liberticide de Napoléon le Petit : « Le poète a un pied dans la boue, un œil sur les étoiles et un poignard dans la main. »

3. Elle appelle à l’action, transforme le monde

  • Le poète est aussi homme d’action. Sous l’occupation nazie, un groupe de poètes fait entendre sa voix, pour appeler la nation à se dresser contre l’oppresseur ; certains poèmes seront même déversés par avion sur les populations civiles pour redonner courage à ceux qui l’ont perdu. « C’est vers l’action que les poètes à la vue immense sont, un jour ou l’autre, entraînés » (Eluard). Le poète chilien Neruda fait de sa poésie une « insurrection ». « Aux armes ! À vos fourches, à vos couteaux… », crie le poète mis en scène par Daumal (« Les dernières paroles du poète »). En ce sens, le poète donne espoir.
  • La poésie, par ses dénonciations mais aussi par ses messages pacificateurs, peut « transformer » (Roy) la destinée de l’homme et le monde. Ce serait grâce à sa « Ballade des pendus » que Villon aurait échappé à la potence. Plus largement, le poème « Liberté » d’Eluard a contribué à la Résistance.
  • D’où vient cette efficacité de la poésie ? Des « outils » du poète. « Les mots, pour nous, écrivains, sont les pierres dont nous nous bâtissons. C’est en les maniant, […] en les caressant du bout des doigts et du stylo que nous les mettons chacun à sa place, pour construire à longueur d’année, sans perdre espoir, obstinément, patiemment », écrit l’écrivain turc Orhan Pamuk.

III. D’autres fonctions de la poésie ?

 

Conseil

Dans un sujet, l’expression « Dans quelle mesure… » invite à discuter la thèse proposée.

Cette troisième partie se présente sous forme de plan succinct, car elle est optionnelle et qu’il s’agit d’une question de cours.

1. Une efficacité qui a ses limites

  • Parce que les mots ne sont pas l’action : « Ce ne sont pas les mots d’amour / Qui détournent les tragédies » (Aragon).
  • Parce que censure et dictature peuvent museler le poète.
  • Parce que la poésie n’est pas comprise par tous : nécessité d’une sensibilité et de la capacité d’interpréter le non-dit, l’implicite.

2. D’autres conceptions pour la poésie ?

  • La poésie-peinture, l’art pour l’art et le parti pris esthétique [exemples].
  • Pénétrer les mystères du monde cachés au profane [exemples].
  • La poésie, simple jeu sur le langage [exemples].

3. Existe-t-il une seule et « vraie » poésie ?

  • Mais, paradoxalement, donner à lire une œuvre d’art pur, jouer avec le langage, créer l’humour ne peuvent-ils, par la distraction qu’ils proposent (« divertissement » pascalien), « aider aussi à vivre » par l’oubli du désespoir ?
  • L’idéal pour la poésie ne réside-t-il pas dans la combinaison de toutes ces conceptions ? Roy, Aragon mêlent lyrisme amoureux et engagement ; Prévert mêle jeu sur les mots, humour et engagement…

Conclusion

Dans les temps difficiles, face à des situations injustes, le poète, comme tout artiste, ne peut se taire. Lui sait trouver les mots, pour alerter, pour condamner : il n’a pas le droit de déserter. Mais est-ce à dire que quand les injustices reculent, quand le désespoir se fait plus rare, le poète est condamné au silence ?