Dans quelle mesure le poète porte-t-il un regard particulier sur le quotidien ?

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re STI2D - 1re STMG - 1re ST2S - 1re STL | Thème(s) : Écriture poétique et quête du sens - La dissertation littéraire
Type : Dissertation | Année : 2012 | Académie : Polynésie française
 
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet & Corrigé
 
Un regard nouveau sur le quotidien
 
 

Un regard nouveau sur le quotidien • Dissertation

La poésie

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Polynésie française • Juin 2012

Écriture poétique et quête du sens • 14 points

Dissertation

> Dans quelle mesure le poète porte-t-il un regard particulier sur l’univers du quotidien ?

Pour répondre à cette question, vous vous appuierez sur les poèmes du corpus, sur ceux que vous avez étudiés en classe et sur ceux que vous connaissez.

Comprendre le sujet

  • Analysez les mots importants de la consigne :
  • « regard particulier » signifie que les poètes « voient » et donc décrivent le monde qui nous entoure d’une façon originale ;
  • l’expression « univers du quotidien » renvoie à la réalité qui nous entoure sous toutes ses formes (objets, activités, phénomènes de la nature, etc.).
  • La problématique peut être reformulée ainsi : « En quoi la description que font les poètes du monde quotidien est-elle originale ? »

Chercher des idées

  • Scindez cette problématique en plusieurs sous-questions, en variant les mots interrogatifs : « Quelle représentation du monde quotidien les poètes donnent-ils ? », « Pourquoi les poètes voient-ils différemment le monde quotidien ? », « Comment les poètes rendent-ils compte du monde quotidien de façon originale ? »
  • Cherchez des poèmes qui s’inspirent de ce monde quotidien à travers l’évocation :
  • des objets (Francis Ponge, Le Parti pris des choses) ;
  • des activités comme l’école (Jacques Prévert, « Page d’écriture » ou « Le Cancre ») ;
  • du vieillissement (Ronsard, « Quand vous serez bien vieille » ou Baudelaire, « Les Petites Vieilles »).
  • Comme vous aurez à faire souvent référence à l’« univers quotidien » et au « regard », voici quelques synonymes et autres mots associés à ces notions :
  • univers du quotidien peut être remplacé par : de tous les jours, monde réel, réalité/réalisme, familier, commun, courant, ordinaire, coutumier, banal
  • regard peut être remplacé par : vision, perception, discerner, appréhender, sentir, comprendre, explorer

>Pour réussir la dissertation : voir guide méthodologique.

>La poésie : voir mémento des notions.

>Choix et exploitation des exemples : voir guide méthodologique.

Corrigé

Introduction

[Amorce] Traditionnellement, au genre noble de la poésie correspondait des sujets nobles ; rares étaient les poèmes consacrés à l’univers quotidien, notamment aux objets. Mais à partir du xixe siècle, les poètes s’attachent à la description de ce qui peut apparaître banal, sans intérêt poétique. Ainsi, dans son recueil Le Parti pris des choses, Francis Ponge décrit tour à tour une huître, un cageot, un poêle… Cependant, le poète jette sur notre vie quotidienne un regard original. [Annonce du plan] S’inspirant de réalités ordinaires, il en dégage les « qualités essentielles » (Ponge) pour en faire des sujets poétiques, les transformer et les recréer grâce aux ressources du langage poétique. Le poète se sert de ce monde quotidien pour le transfigurer.

I. La poésie du quotidien

Le poète est un homme qui vit dans la réalité quotidienne : il y puise son inspiration et la peint parfois de façon très réaliste.

1. Objets et lieux du quotidien

Le poète trouve ses sujets dans les objets et dans les lieux coutumiers. Ponge revient dans Le Parti pris des choses aux réalités les plus usuelles : le pain, le cageot… Dans « Fenêtres ouvertes », Victor Hugo rend compte des bruits ordinaires qu’il perçoit de sa chambre. René-Guy Cadou consacre un poème à « La Maison du poète… » remplissant ainsi le rôle que le poète Pierre Reverdy assigne à la poésie : « considérer toutes choses comme inconnues et […] se promener ou […] s’étendre sous bois ou sur l’herbe, et […] reprendre tout au début ».

2. La vie des hommes

Ce sont parfois les phases obligées de la vie de tout homme qui inspirent le poète : Ronsard se peint lui-même proche de la mort dans « Je n’ai plus que les os… » ou évoque la jeune Hélène devenue « bien vieille (…) au foyer accroupie ». Quant à Baudelaire, il décrit « Les Petites Vieilles » que le temps a inexorablement abîmées.

3. La réalité sociale

Les poètes rendent aussi compte de la réalité sociale dans sa banalité. Victor Hugo décrit le travail quotidien des enfants au xixe siècle dans « Melancholia », ou l’analphabétisme dans L’Année terrible. Au xxe siècle, Eugène Guillevic peint les difficultés de la vie dans « La vie augmente ». Enfin, Blaise Cendrars résume cette attention que le poète porte au monde quotidien par la métaphore : « Je ne trempe pas ma plume dans un encrier mais dans la vie. »

II. Mais le poète « voit » le monde différemment

Cependant le poète est un homme plus sensible que les autres et qui voit différemment la réalité quotidienne. Il s’efforce de la rendre dans toute sa plénitude.

1. Dévoiler le quotidien

  • Jean Cocteau, dans Le Rappel à l’ordre (1926) décrit sa propre conception de la poésie. Pour lui, le poète fait surgir le connu sous la forme de l’inconnu, « ce sur quoi son cœur, son œil glissent chaque jour, sous un angle et une vitesse tels qu’il lui paraît le voir et s’en émouvoir pour la première fois ».
  • Ainsi, le poète se réapproprie les objets et les redynamise, les montre sous un aspect nouveau. Apollinaire pour évoquer « La pluie » dessine sur la page, avec ses lettres, de longues traînées de pluie sous la forme d’un calligramme.

2. Dégager les qualités du quotidien

  • Pour « recréer » l’univers quotidien, le poète met en évidence les qualités particulières de l’objet et ses éléments qui frappent l’imagination grâce au langage poétique. Il ne faut pas seulement décrire un objet, mais l’évoquer grâce au langage et réaliser par les mots ce que le calligramme impose à la vue du lecteur.
  • C’est cette fonction créatrice du langage poétique que Mallarmé assigne à la poésie, quand il affirme qu’évoquer dans un poème une fleur, c’est non seulement en parler, mais façonner par la magie du langage un objet nouveau : « Je dis : une fleur ! et, hors de l’oubli où ma voix relègue aucun contour […] musicalement se lève, idée même et suave, l’absente de tout bouquet. » La poésie posséderait donc un pouvoir d’évocation propre, qui permet d’atteindre l’essence même des objets, de les dégager de leur existence triviale.

3. Transfigurer le quotidien

  • Comme l’explique Jean-Paul Sartre, à partir de l’exemple du mot « Florence », le poète exploite toutes les ressources des mots et leur redonne leur multiplicité de sens. La poésie « ne se sert pas des mots comme la prose ; et même elle ne s’en sert pas du tout ; je dirais plutôt qu’elle les sert. […] Florence est ville et fleur et femme, elle est ville-fleur et ville-femme et fille-fleur tout à la fois ». C’est en jouant sur les mots, les sons, les rythmes et les sensations que le poète transfigure le monde qui nous entoure.
  • Le poète recourt aussi aux images insolites : il rapproche ainsi des réalités diverses et substitue à notre vision routinière une nouvelle optique. De la tour Eiffel, Guillaume Apollinaire fait une bergère (« Bergère ô tour Eiffel, le troupeau des ponts bêle »), André Breton évoque sa « femme au dos d’oiseau qui fuit vertical ». Pour Paul Éluard, « La terre est bleue comme une orange ». Ainsi le poète a le pouvoir d’animer l’inanimé, notamment les objets. Arthur Rimbaud donne vie à un meuble, « Le Buffet », Paul Verlaine à un « Piano », Francis Ponge à une « valise » et Jacques Réda à une « bicyclette ». Les « sardines à l’huile » de Georges Fourest deviennent des sortes de saintes qu’on invoque. Enfin, Francis Ponge, dans Le Parti pris des choses, tisse des liens étranges entre les petites choses du quotidien et les vastes univers de l’espace : le pain devient une terre qui cuit dans le « four stellaire ».
  • C’est parfois par l’humour et la fantaisie que le poète parvient à jeter un regard nouveau sur la vie de tous les jours. Les jeux de mots (comme ceux de Max Jacob qui interpelle le « Ménager manager de l’Avenue du Maine /[où] Les manèges déménagent »), les énumérations bizarres qui établissent des rapprochements inattendus nous présentent notre quotidien sous un jour nouveau. Dans « Inventaire », Jacques Prévert peint dans un bric-à-brac d’éléments de notre quotidien un monde fantaisiste où la présence saugrenue des « ratons laveurs » finit par paraître l’élément le plus logique et le plus prévisible.

III. Le poète transcende le quotidien

Ce regard particulier porté sur le quotidien dépasse la simple description. Ainsi Apollinaire évoque cette sublimation du monde à travers l’image : « un mouchoir qui tombe peut être pour le poète le levier avec lequel il soulèvera un univers ».

1. Le quotidien, révélateur d’émotions

L’évocation des divers éléments de la vie de tous les jours est souvent un moyen choisi par le poète pour exprimer une émotion, un sentiment particulier.

  • Ainsi, la description des colchiques par Apollinaire n’est que l’amorce d’un poème d’amour : très vite, on passe des colchiques à ce qui est le réel objet du poème (« La colchique couleur de cerne et de lilas / Y fleurit tes yeux sont comme cette fleur-là »). Apollinaire, rappelant que ces fleurs sont vénéneuses, exprime ainsi la douleur ressentie par l’amoureux (« Et ma vie pour tes yeux lentement s’empoisonne »). L’objet qui semble faire le centre du poème est sinon un prétexte, du moins une étape qui prépare l’expression d’une émotion qui est le réel sujet du texte.
  • De même dans « Le Flacon », Baudelaire finit par s’assimiler à l’objet décrit, révélant que le vrai thème du poème est la peur ressentie par l’auteur d’être un jour oublié (« Ainsi, quand je serai perdu dans la mémoire / Des hommes, dans le coin d’une sinistre armoire / Quand on m’aura jeté, vieux flacon désolé, / Décrépit, poudreux, sale, abject, visqueux, fêlé, / Je serai ton cercueil, aimable pestilence, / Le témoin de ta force et de ta virulence »).

2. La valeur allégorique du quotidien

  • D’une façon plus générale encore, souvent, à travers l’évocation poétique d’un objet, se dessine une allégorie : le monde quotidien devient alors réflexion sur la condition humaine.
  • Ainsi, « L’Horloge » que décrit Baudelaire dans un de ses poèmes, n’est plus un simple objet ; elle apparaît immédiatement comme un « dieu sinistre, effrayant, impassible », qui menace, chuchote, harcèle le poète et devient une allégorie du temps qui passe amenant inéluctablement à la mort.

3. Le poète, créateur de beauté

  • La poésie, parce que le poète est « voyant », permet au lecteur de deviner le monde insoupçonné qui se cache derrière la réalité quotidienne. La poésie devient alors un mode de connaissance plus approfondie du monde. Baudelaire dans « Élévation » affirme que la poésie permet de comprendre « le langage des fleurs et des choses muettes ». Ainsi, dans « Correspondances », un dialogue de regards et de sons silencieux s’instaure entre l’Homme et la Nature.
  • Le regard poétique va jusqu’à transformer, par la magie des mots, la laideur en beauté et un monde souvent sordide en un monde esthétique. Baudelaire explique le pouvoir du poète ainsi : « Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or ». La poésie, après avoir, comme le dit Cocteau, montré « nues, sous une lumière qui secoue la torpeur, les choses surprenantes qui nous environnent et que nos sens enregistraient machinalement » (Le Secret professionnel), donne au lecteur l’occasion d’imaginer un monde plus beau, plus riche.

Conclusion

Le poète, par sa sensibilité et par le langage poétique, parvient à saisir le quotidien dans son essence même : il dégage les objets ordinaires de ce que Ponge appelle la « routine ». Mais en transformant ce qui nous entoure, le poète « crée » des mondes nouveaux qui permettent de s’évader et de rêver. Ce sont les deux fonctions essentielles de la poésie.