A. De Noailles, « Trains en été », Les Eblouissements

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re ST2S - 1re STI2D - 1re STL - 1re STMG | Thème(s) : Écriture poétique et quête du sens
Type : Commentaire littéraire | Année : 2017 | Académie : France métropolitaine

Commentaire

Vous ferez le commentaire du texte « Trains en été » d’Anna de Noailles (texte B), en vous aidant du parcours de lecture suivant.

1. Dégagez les caractéristiques des paysages traversés par les trains.

2. Montrez que les trains sont présentés comme des êtres humains.

Voir le texte d'Anna de Noailles

Les clés du sujet

Trouver les idées directrices

Définissez les caractéristiques du texte pour trouver les idées directrices.

Poème en vers réguliers (genre) qui décrit (type de texte) les voyages de trains (thème), qui rend compte (type de texte) d’états d’âme (thème), lyrique, pathétique (registres), esthétique, poignant, allégorique (adjectifs), pour peindre de beaux tableaux rêvés et poser des questions existentielles (buts).

Pistes de recherche

Première piste : de beaux tableaux peints par une poétesse sensible

Analysez les types de paysages décrits, leurs éléments, leurs différences.

Montrez comment ils se succèdent et se chassent les uns les autres, au gré des déplacements des trains.

Analysez d’où vient leur beauté et quelles sensations ils suscitent.

Repérez comment le regard subjectif de la poétesse les colore.

Étudiez les faits d’écriture et la versification employés pour rendre compte de ces paysages.

Deuxième piste : des trains transfigurés, humanisés et symboliques

Quelles images caractérisent les trains ? Comment leur donnent-elles vie ?

Analysez le vocabulaire des sensations, des émotions, des sentiments.

Étudiez la situation d’énonciation au fil du poème.

Analysez les rapports établis entre les trains et l’état d’âme de la poétesse.

Pour réussir le commentaire : voir guide méthodologique.

La poésie : voir lexique des notions.

Corrigé

Corrigé

Les titres en couleur et les indications entre crochets servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Amorce et présentation du texte] Dès le xixe siècle, les trains inspirent les artistes, notamment les peintres (Monet, Turner, Van Gogh, Caillebotte…) et les poètes (Verlaine, Cendrars…). Au début du xxe siècle, la poétesse Anna de Noailles fait du voyage en train un de ses thèmes favoris : après « Voyages » qui débute par « Un train siffle et s’en va … », elle écrit « Trains en été », poème en une strophe de vingt alexandrins, dans lequel elle décrit les errances des trains qu’elle entend au loin et qui la font rêver. [Annonce des axes] Le poème déroule une succession de paysages qui sont autant de tableaux, générateurs de beauté et de sensations multiples [I]. Les trains y apparaissent comme les guides de ces voyages à la fois réalistes et rêvés ; personnifiés, ce sont les compagnons de « cœur » de la poétesse qui noue avec eux des liens intimes [II].

I. De beaux tableaux peints par une poétesse sensible

1. De la ville à la campagne dans une atmosphère vespérale et estivale

Dès le titre et les premiers vers, l’atmosphère vespérale (« ce soir, au soir bleu ») et estivale (« en été », en « juillet ») est posée et nimbe les paysages à la fois de « volupté » et de la chaleur du « dur » et « brûlant soleil » (mentionné deux fois) qui « frappe à coups de maillet » (la métaphore est violente).

Dans ce cadre qui sert de toile de fond, le poème fait voyager le lecteur d’abord dans un milieu urbain : « la ville », verticale, dessinée en relief, semble s’endormir dans l’immobilité (« inerte »), avec ses « toits d’argent » qui s’estompent et dont les contours, par une étrange métaphore, se transforment en étoffes qui « s’effrangent » au coucher du soleil.

Mais le chemin de fer organise l’espace, modifie les distances et suggère un trajet. Après l’immobilisme des premiers vers, dès le quatrième vers, par l’intermédiaire d’un son (« le cri […] des trains », rappelé au vers 20) et d’une « route immense », la poétesse et le lecteur sont transportés dans « la campagne rase », mentionnée deux fois et qui clôt le poème, et dans une succession de paysages naturels qui agrandissent horizontalement les perspectives au loin. Les éléments naturels dominent : le feu avec le « soleil », l’eau des « étangs », la terre avec ses « prés » et ses « jardins »… Comme des touches dans un tableau, les végétaux (« les bois », « les prés », « les jardins ») et la flore (les « lis » et les « roses trémières ») embellissent et colorent ces paysages. Seuls quelques discrets éléments témoignent de la présence humaine : la « route », les « jardins », les « petites barrières », les « vérandas » et leur « vitrage ».

2. La mise en mouvement et l’éveil de tous les sens

Tout au long du poème, les pluriels assortis d’articles faussement définis (aucun détail spatial précis, aucun nom de lieu) multiplient à l’infini ces paysages qui semblent être emportés dans un mouvement ininterrompu par la cascade d’enjambements de longs alexandrins (v. 1-2, 2-3, 7-8, 9-10, etc.), par les rimes qui se répètent et font alterner régulièrement syllabes masculines et féminines, et par l’absence de coupes fortes, qui créent une sorte de vertige. Le poème se déroule comme un long voyage, une errance sans étapes.

Tous les éléments de décor s’animent d’une vie presque humaine : la « ville » semble régner, indulgente, sur les « toits » (elle les « laisse… s’effranger »), les « bois » sont « dormants », les prés sont « jeunes », le « soleil » est un artisan qui joue du « maillet », le « vitrage » est « ébloui »…

La traversée – imaginaire – de ces paysages sollicite presque tous les sens du lecteur : les paysages sont colorés de « bleu », « d’argent », de vert (suggéré par la végétation), ainsi que des innombrables couleurs des fleurs et de celle de la « route blanche ». Anna de Noailles joue aussi de la lumière avec le « soleil » et le « vitrage ébloui » des « vérandas ». « Le [grand] cri » des trains « qui passent », qui « roule[nt] », mais aussi les sonorités dures des vers 4 (« cri montant, dur, trains passent »), 10-11 (« brûlant, frappe, coups, dur, crève ») et 18 (« s’irrite, votre effroyable amou») sonorisent les tableaux. « L’été » et le « soleil » suggèrent des notations tactiles. Les « lis et les roses trémières » sollicitent l’odorat

3. Le regard d’une poétesse qui peint et rêve

Tous ces tableaux sont l’œuvre d’une poétesse qui sait voir et entendre de loin et connaît bien ces espaces et leurs réalités, comme si elle était elle-même à la fois une spectatrice-peintre et une passagère ou même l’un de ces « trains qui passent » (« Que voyez-vous là-bas […] ? »).

Elle se trouve même en symbiose avec ces paysages : au « brûlant soleil » (v. 10) répond la « brûlure en [son] cœur » (v. 19). Le présent qui jalonne le poème indique qu’elle vit ces instants au moment même où elle peint ces lieux et compose son texte. Ce « regard qui rêve » (v. 12), est-ce celui du « vitrage » ou celui d’Anna de Noailles ?

[Transition] Le fil conducteur entre ces paysages et le poème, ce sont les « trains ».

II. Des trains transfigurés, humanisés et symboliques

1. Des trains ou des humains ? Des personnages symboliques ?

La poétesse transfigure les trains et en fait de véritables êtres animés qui ont des sensations, des émotions et des sentiments. Ils sont capables de voir (« Que voyez-vous… ? »). Leurs « cris désespérés » et « dur[s] » témoignent de leur souffrance et ils « appellent » quelque âme compatissante. Sans cesse en quête affective, ils ressentent un fort « désir » et aspirent à un « amour » qui, souvent inassouvi, « effroyable », suscite leur colère (« s’irrite »).

Plus subtilement encore, comme des humains, ils semblent tourmentés par des questions existentielles, en constante quête du « bonheur », d’une « inimaginable extase », d’un quelque chose de mystérieux dont on ignore la nature, comme en témoignent les trois questions angoissées des vers 14 à 18. Est-ce, pour eux qui sont en mouvement perpétuel, qui sans cesse « passent » et « roule[nt] », le repos que connaît la ville qui s’endort le soir (v. 1-3), mais en pleine campagne (dernier mot du poème) ?

Définition

La paronomase consiste à employer dans une même phrase des mots dont les sonorités sont proches mais dont le sens diffère (ex. : Qui se ressemble s’assemble).

Vagabonds sans but précis, tourmentés, ils prennent alors une valeur symbolique et sont l’allégorie de voyageurs en quête d’aventure, d’une terre « promise » « inimaginable », ou tout simplement de sens. Peut-être leur voyage est-il celui de l’existence de tout humain en quête d’un idéal qui « luit et fuit toujours » : la paronomase souligne la permanence de cette fuite, mais aussi le pathétique de l’homme qui ne connaît ni le but ni le terme du chemin de la vie et se laisse leurrer par ce miroir aux alouettes : plus la lueur (« luit ») est forte, plus l’espoir est grand, et plus la déception devant la fuite (« fuit ») est désespérante.

Cependant, ils accomplissent le miracle de transcender le temps dont ils sont victorieux : le verbe « terrasser », fort par son sens et ses sonorités dures, suggère que la lutte a été violente mais couronnée de succès. Les trains deviennent presque des héros épiques.

2. Des personnages en fusion avec la poétesse

Êtres liés à la poétesse, en prise directe avec elle, les trains sont à l’unisson affectif de ses états d’âme : leur « grand cri de désir », de quête d’« amour » suscite une « brûlure en [son] cœur » (la métaphore, ancienne, de l’amour qui brûle prend presque une résonance précieuse). Cette « brûlure » métaphorique s’exprime avec lyrisme dans les deux derniers vers, aussi précédés d’un tiret et de l’interjection « Ah ! », avec un nouveau changement d’énonciation (Anna de Noailles parle pour elle-même, comme dans un monologue intérieur) ; la modalité exclamative et les points de suspension qui semblent prolonger le poème intensifient cette blessure affective. Et si ces trains étaient l’image même de la poétesse ?

Le changement d’énonciation brutal aux vers 13 à 18, dans lesquels, sans crier gare, la poétesse s’adresse directement aux trains, est signalé par un tiret et par l’interjection à résonance antique « Ô ». Il fait des trains des amis ou plutôt des guides, peut-être des instances supérieures (l’interjection « Ô » évoque prières et supplications).

Anna de Noailles leur pose des questions angoissées : où sont le « bonheur » ? l’« extase » « promise » (on pense à la terre promise de la Bible…) ? Existent-ils seulement ?... Les trains ne répondent pas…

Et s’ils étaient l’image même de la poétesse qui s’interroge sur l’existence ?

3. Des personnages porteurs d’un art poétique

Ils prennent aussi un rôle primordial dans l’écriture : ouvrant la porte à l’imaginaire, ce sont des guides pour la rêverie poétique de l’auteur, le fil conducteur de sa méditation, la source même d’inspiration de son poème qui n’existerait pas sans eux.

Enfin, ils sont la clé de l’art poétique qui se dégage du texte. À travers eux, le lecteur comprend que, pour la poétesse, les réalités les plus modernes, les plus quotidiennes sont des objets/sujets poétiques par leur puissance évocatrice, par leur potentiel symbolique ; mais il faut les métamorphoser, les charger d’un sens allégorique et faire corps avec elles.

[Conclusion] Les moyens de transport ont souvent inspiré les poètes parce qu’ils suggèrent l’idée de voyage, réel ou rêvé, d’évasion, d’aventure. [Ouverture] Ainsi peut-on s’envoler avec l’avion d’Apollinaire et survoler le monde sur les ailes de la poésie :

« L’avion ! L’avion ! qu’il monte dans les airs,

Qu’il plane sur les monts, qu’il traverse les mers,

Qu’il aille regarder le soleil comme Icare

Et que plus loin encore un avion s’égare

Et trace dans l’éther un éternel sillon…

Mais gardons-lui le nom suave d’avion

Car du magique mot les cinq lettres habiles

Eurent cette vertu d’ouvrir les ciels mobiles. »

Et nul doute que, bientôt, la fusée, qui ouvre les espaces cosmiques, deviendra aussi une source d’inspiration poétique…