De quoi l'expérience nous instruit-elle ?

Merci !

Annales corrigées
Classe(s) : Tle ES - Tle L - Tle S | Thème(s) : La raison et le réel
Type : Dissertation | Année : 2012 | Académie : Liban

     LES CLÉS DU SUJET  

Définir les termes du sujet

L'expérience

Dans un premier sens, le terme renvoie à ce que les impressions sensibles nous apprennent du monde. L'expérience scientifique, ou expérimentation, désigne plutôt le dispositif mis en place pour vérifier une théorie. Enfin on peut parler dans un sens plus général d'un homme d'expérience, c'est-à-dire d'une personne qui a acquis un certain savoir-faire ou une sagesse pratique. Quelque soit son sens, l'expérience a un rapport avec le savoir.

L'instruction

Le terme désigne la transmission d'un savoir.

« De quoi »

L'expression interroge aussi bien l'objet que le sujet de ce savoir, c'est-à-dire que l'on s'interroge sur quoi porte le savoir mais aussi on se demande d'où vient ce savoir, comment il se forme.

« Nous »

Le pronom renvoie de manière immédiate aux hommes, mais aussi à l'ensemble des sujets de la connaissance, voire à la communauté scientifique qui met en place des dispositifs expérimentaux.

Dégager la problématique du sujet et construire un plan

La problématique

Pour répondre à la question : « De quoi l'expérience nous instruit-elle ? », il faut se demander sur quel objet porte le savoir que nous transmet l'expérience (« nous » désignant aussi bien tout homme, sujet de la connaissance, que la communauté scientifique). Mais c'est aussi s'interroger sur l'objectivité et la valeur de cet objet. S'engage alors une réflexion sur l'origine de ce savoir : s'il semble évident que pour connaître quelque chose, il faille d'abord en faire l'expérience, on se demande pourtant comment obtenir une connaissance, par définition universelle, à partir d'une rencontre avec le réel qui n'est que singulière. Est-ce l'objet qui vient informer le sujet passif ou, au contraire, est-ce le sujet lui-même qui vient ordonner le réel ?

Le plan

Il s'agit de voir dans un premier temps en quoi le propre de l'expérience est d'instruire, que ce soit l'expérience quotidienne ou, de manière plus élaborée, l'expérience scientifique. Il s'agit alors de montrer que cet enseignement n'est pas « reçu » de manière passive mais « tiré », élaboré par le sujet de la connaissance. Enfin, on mettra en valeur le paradoxe même de la connaissance qui consiste à s'instruire d'une expérience que finalement on construit soi-même.

Éviter les erreurs

  • Il ne s'agit pas d'énumérer tous les objets auxquels la connaissance nous donne accès mais bien de spécifier la nature de cette instruction que produit l'expérience.

  • Il convient de bien distinguer les différents niveaux d'analyse entre l'expérience quotidienne, le savoir-faire et l'expérimentation scientifique.

  • Il faut également bien délimiter le champ de l'instruction par rapport à l'éducation.

Corrigé

Les titres en couleur servent à guider la lecture et ne doivent en aucun cas figurer sur la copie.

Introduction

Le marché du travail semble accorder beaucoup d'importance à l'expérience : la personne à embaucher doit, en plus de son niveau d'étude, avoir une solide expérience professionnelle. Instruction et expérience ne se confondent donc pas. Si pourtant l'expérience semble porteuse d'une certain savoir, l'expérience nous instruit-elle ?

Il semblerait que l'expérience soit la condition de possibilité de toute ­connaissance, dans la mesure où pour connaître quelque chose il faut sortir de ses représentations et rencontrer le réel. Mais si l'expérience nous instruit du réel, une expérience demeure toujours singulière et, à ce titre, ne peut prétendre à l'universalité du savoir. Comment la science peut-elle alors s'ériger en détentrice d'une vérité à partir de l'expérience ?

Il conviendra pour développer ces trois moments de montrer que l'instruction portée par l'expérience n'est pas tant celle d'une réalité singulière que celle d'un sujet qui paradoxalement reconstruit le réel pour mieux le déterminer.

1. L'expérience est la condition de possibilité du savoir

A. Le savoir, pour être objectif, doit bien porter sur un objet extérieur au sujet

Certaines vérités sont purement formelles, comme un raisonnement logique ou un calcul mathématique (2+2=4). Si elles s'appliquent à des objets du réel, elles ne disent rien en revanche sur eux, mais seulement sur les rapports qui existent entre eux. La vérité dans ce sens est entendue comme cohérence interne d'un système.

Si l'on veut établir une vérité « sur » des objets du réel, une vérité matérielle, il faut alors sortir de ses représentations, du travail de sa raison pour « rencontrer » le réel, autrement dit en faire l'expérience. Une vérité de fait est entendue ici, non pas comme simple cohérence logique, mais comme « correspondance » de ce que l'on dit avec le réel, ou encore selon la définition de Thomas d'Aquin comme « adéquation entre les idées et les choses ».

Faire une expérience serait donc rendre possible cette adéquation, c'est-à-dire établir une vérité, permettre la transmission d'un savoir, autrement dit « instruire ».

B. L'expérience fonde la connaissance selon la thèse empiriste

Une réflexion aussi riche et rigoureuse soit-elle semble impuissante à établir certaines lois scientifiques. Il a fallu attendre que Newton, par exemple, « montre » avec un prisme triangulaire que la lumière blanche se décompose en faisceaux de couleurs différentes. De même, c'est grâce à de nouveaux instruments de mesure comme la lunette astronomique que Copernic a pu « prouver » l'héliocentrisme. Ainsi l'évidence sensible est un critère de vérité prouvant que l'expérience nous instruit de ce qu'est le réel dans la mesure où celle-ci nous permet de le rencontrer à travers des sensations perçues.

Pour Locke l'expérience n'est pas seulement une manière de rencontrer le réel, mais c'est la seule façon d'acquérir des connaissances. En ce sens, Locke est un empiriste (du grec empeiros qui signifie « expérience »). Selon lui, l'esprit n'a pas d'idée innée ; il est au départ comme une feuille blanche, une tabula rasa, une table rase, qui n'acquiert de pensées qu'à partir de la seule expérience. Les premières idées viennent donc de la sensation qui est « une impression (ou mouvement) appliquée à une partie du corps de telle manière qu'elle produise une perception dans l'entendement » dans son Essai sur l'entendement humain.

Les impressions seraient donc le premier matériau des perceptions, des souvenirs, ou même des réflexions, dans la mesure où, une fois que l'on a formé dans son esprit les premières idées grâce aux sensations fournies par l'expérience, on peut combiner ces idées entre elles pour produire alors des « idées de réflexion ». Aussi, que ce soit de manière directe ou indirecte, l'expérience est la condition nécessaire de toute connaissance.

Ainsi, l'expérience ne serait pas seulement la condition pour établir une vérité de fait en nous permettant de rencontrer le réel, mais aussi toute forme de savoir. En étant à l'origine de toutes nos idées, l'expérience nous instruit aussi de nous-mêmes en étant à l'origine de toutes nos représentations. Mais si l'expérience s'appuie sur la perception singulière qu'un sujet a du réel, comment peut-elle établir une vérité qui par définition devrait être universelle ?

2. Mais l'expérience toujours singulière n'atteint pas une connaissance universelle

A. L'homme d'expérience connaît le « comment » mais non le « pourquoi » d'un phénomène

L'expérience pour instruire passe par la sensation d'un sujet. Celle-ci produit bien une connaissance mais c'est un savoir individuel, non universel puisque l'impression reçue, et donc la connaissance qui l'accompagne, ne rencontre le réel qu'à un instant précis et dans un espace déterminé. Ainsi, pour Aristote dans Métaphysique Alpha, 1, l'homme d'expérience, aussi expérimenté soit-il, sera toujours moins savant que l'artiste ou l'artisan qui lui a un véritable « savoir-faire ».

Celui-ci ne connaît pas seulement le « comment » mais aussi le « pourquoi ». En effet, on peut par expérience savoir que tel médicament ou telle plante aura tel effet sur telle pathologie mais on ne saurait l'expliquer. Seul le médecin qui possède la « théorie » de son art (et en ce sens il s'agit bien d'un « savoir-faire ») peut dire pourquoi il y a une relation de cause à effet entre un médicament et une maladie. La marque distinctive du véritable savoir est donc de pouvoir être enseigné.

B. La connaissance empirique ne peut être universelle (scepticisme)

De ce fait Hume, qui soutient que la connaissance ne peut venir que de l'expérience, va malgré son empirisme, critiquer la possibilité pour l'expérience d'atteindre à une véritable connaissance scientifique. En effet, une loi scientifique s'établit grâce à une méthode inductive : il s'agit de conclure, à partir d'observations répétées d'un même phénomène dans les mêmes conditions, à une loi générale. La science procéderait donc par généralisation à partir de l'expérience. Mais que se passe-t-il entre la première expérience et la X-millième ? Rien dans le réel, si ce n'est que l'observateur a pris l'habitude de voir toujours que tel phénomène A (par exemple une température de 100 degrés pour de l'eau) est associé à un phénomène B (par exemple l'ébullition). Et à force d'habitude, le sujet passera d'une simple « conjonction » ou association de phénomènes, à l'idée de « connexion nécessaire », de causalité entre les phénomènes selon son Enquête sur l'entendement humain.

Ainsi l'expérience scientifique pour Hume ne nous instruit pas d'une vérité universelle absolue mais seulement d'une probabilité, qui ne diffère qu'en degrés par rapport aux généralisations de l'opinion commune. Et, derrière cette prétention au savoir, se cache un abus qui consiste à faire passer une relation d'association entre des phénomènes à une relation nécessaire de causalité selon un phénomène psychologique d'habitude. L'expérience peut bien nous dire que tel phénomène a toujours été associé à tel autre et qu'il y a de fortes chances pour que cela se reproduise, mais elle ne peut en établir la certitude comme ce devrait être le cas d'une loi scientifique objective qui, par définition, devrait être universelle et nécessaire.

Pour Hume, la science expérimentale ne peut nous donner de vérités absolues, ou de connaissances universelles du réel. En revanche, pour Descartes dans le Discours de la méthode, l'expérience sensible est reléguée à une source d'illusions, car les sens étant trompeurs parfois, comme dans les illusions d'optique, peuvent l'être toujours. Faut-il alors conclure au scepticisme humien ou au contraire adopter l'hypothèse rationaliste de Descartes pour qui seule l'activité de l'esprit serait source de savoir

3. L'instruction d'une expérience est paradoxalement établie par le sujet

A. En science l'expérience n'est pas qu'une simple observation

Que faire donc face à cette alternative entre deux extrêmes : d'un côté les empiristes, pour qui seule l'expérience établit une vérité qui ne parvient pas à atteindre l'universel, et de l'autre les rationalistes pour qui seul l'esprit permet de toucher la vérité par une évidence intellectuelle qui saisit une idée de manière claire et distincte. Mais comment s'assurer alors de ne pas être dans l'illusion subjective lorsque la vérité doit porter sur un fait extérieur au sujet ?

Dans Les prolégomènes à toute métaphysique future, Kant distingue les jugements de perception des jugements de l'expérience. En effet, il y a bien des jugements de perception que je fais à partir de ma seule sensation, comme la « chambre est chaude », comparant simplement deux impressions (le chaud et le froid). Ce jugement est purement subjectif car il ne se rapporte qu'à moi-même. Pourtant, et c'est un fait, il existe des jugements qui s'appuient aussi sur l'expérience, mais qui doivent être valables aussi bien pour ma propre perception que pour la perception de tout autre sujet, comme par exemple « l'air est élastique ». Ces jugements d'expérience doivent bien trouver un fondement qui les distingue des jugements de perception.

C. Bernard dans son Introduction à l'étude de la méthode expérimentale, établit une distinction similaire en l'appliquant à sa pratique médicale. En effet, il distingue l'expérience qui produit une perception sensible de celle qui produit un savoir scientifique. Il distingue donc deux manières de s'instruire : empiriquement et expérimentalement. La première est vague et inconsciente car elle rapproche certains faits sans aucune rigueur. La seconde, en revanche, est érigée par le savant comme une méthode claire et raisonnée qui s'achemine consciemment vers un but déterminé. Elle se déroule en trois phases : l'observation faite, la comparaison établie, le jugement motivé.

Mais si l'expérience semble pouvoir rendre compte d'une vérité objective, comment expliquer encore une fois qu'une rencontre particulière avec le réel dans un espace-temps précis puisse s'accompagner d'un jugement nécessaire et universel ?

B. L'expérience est instructive dans la mesure où elle est construite par la raison

S'il est établi que la connaissance a besoin de l'expérience, est-ce pour autant l'expérience qui est « à l'origine » de cette connaissance ? D'après Kant dans La critique de la raison pure, toute connaissance ­commence « avec » l'expérience, mais cela ne signifie pas pour autant qu'elle dérive « de » l'expérience. En effet, la qualité universelle de la ­connaissance ne peut venir que de la raison qui élabore
un savoir, mais celui-ci ne peut se faire qu'à l'occasion d'une rencontre avec le réel. À ce moment-là, les impressions sensibles viennent réveiller ou exciter la faculté intellectuelle qui produit, avec ses propres catégories universelles et a priori (comme la causalité, la quantité, la qualité...), une véritable connaissance scientifique.

La science moderne en ce sens est née, selon Kant, lorsque les physiciens ont forcé la nature à répondre à leurs questions. Ainsi, sans avoir imaginé une expérience avec des plans inclinés, Galilée n'aurait pu établir la loi sur la chute des corps ; sans avoir installé un dispositif expérimental avec des tubes remplis de mercure, Torricelli n'aurait pu trouver ou plutôt créer la loi sur la pression atmosphérique. Une observation, faite par hasard, ne pourrait se rattacher à une aucune loi digne de ce nom. La raison, telle un juge qui force les témoins à répondre à ses questions, ne trouve dans la nature par l'expérience que ce qu'elle construit elle-même.

Conclusion

Ainsi, à la question « de quoi l'expérience nous instruit-elle ? », nous pouvons répondre que l'expérience nous permet d'abord de sortir de nos représentations pour rencontrer le réel. Elle est alors, pour le sens commun, source d'un savoir particulier qui reste au niveau de l'opinion mais qui peut réfuter tout produit de l'imagination.

Pour produire une véritable science capable d'énoncer des vérités universelles, l'expérience est alors « fabriquée » par les scientifiques qui établissent des dispositifs expérimentaux. En ce sens, l'expérience n'est plus seulement la simple observation aléatoire de la nature, mais bien la mise en œuvre d'une raison qui la pénètre et l'ordonne selon ses propres catégories d'universalité et de nécessité. La communauté des esprits scientifiques est alors une garantie de son objectivité.