Découverte olfactive d'un nouveau monde (texte de J.-C. Rufin, tableau de G. Flegel)

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Annales corrigées
Classe(s) : 3e | Thème(s) : Visions poétiques du monde
Type : Sujet complet | Année : 2019 | Académie : Asie

VISIONS POÉTIQUES

Visions poétiques du monde

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Asie • Juin 2019

100 points

Découverte olfactive d’un nouveau monde

document a Texte littéraire

Dans son roman, Jean-Christophe Rufin raconte l’expédition du chevalier de Villegagnon, parti au xvie siècle à la conquête du Brésil.

Le sillage du vaisseau se colorait de mauve et d’indigo tandis que s’allumait dans le ciel d’orient une étoile immobile. En cette heure ultime du jour, les vents marquaient souvent une pause, les voiles s’affaissaient et le navire, baigné de silence, semblait se recueillir pour une invisible vêpre1. Or, tout au contraire, ce fut le moment où parvint dans le carré, assourdi par les tapisseries, un grand tumulte venu de l’avant.

Villegagnon se précipita au-dehors et les autres à sa suite. Tout l’équipage et nombre de passagers se tenaient à la proue le nez en l’air. D’autres arrivaient encore en courant, montant de l’entrepont et des cales. Villegagnon se fraya un chemin jusqu’au beaupré2. L’horizon devant eux était rouge à l’endroit où le soleil finissait de disparaître. On ne voyait aucune terre ni, quand le ciel s’assombrit, aucun feu. Les vigies, d’ailleurs, n’avaient pas crié. À vrai dire, rien n’était perceptible sauf une odeur étrange, tout à la fois faible et immense. Faible parce qu’il fallait concentrer toute son attention pour en discerner la pointe dans l’air tiède ; immense parce qu’elle envahissait toutes les directions, entourait le bateau et paraissait s’étendre sur toute la surface de la mer.

Pourtant, elle ne lui appartenait pas. Le nez, de science aussi certaine que la vue ou l’ouïe, affirmait que c’était bien une senteur de terre.

Il est des terres qui exhalent l’herbe, le bétail, la pourriture, les labours. Cette odeur-là n’évoquait rien de tel. Elle était acidulée, juteuse, turgescente3, printanière. En fermant les yeux, on avait envie de dire qu’elle était colorée, rouge, peut-être orangée.

Soudain quelqu’un découvrit le mot juste et cria que cela sentait le fruit.

En effet, c’était bien une essence subtile de pulpe qui se répandait en vapeur sur toute l’étendue de la mer, une immense odeur de fruit mûr. Une île se voit mais elle n’a pas ce parfum lointain et puissant. Seul un continent peut jeter aussi loin sur la mer ses fragrances végétales, tout comme l’océan envoie dans la profondeur du littoral ses embruns salés et ses senteurs de varech4.

Villegagnon pleurait de joie dans son poing fermé et tous, autour de lui, s’embrassaient.

Il leur fallut encore naviguer deux jours pour être en vue de la côte.

Trois mois et demi s’étaient écoulés depuis leur départ du Havre.

Jean-Christophe Rufin, Rouge Brésil, 2001, © Éditions Gallimard, www. gallimard.fr.

1. Vêpre : prière du soir.

2. Beaupré : mât de beaupré ; l’un des principaux mâts d’un navire, situé à l’avant.

3. Turgescente : enflée, vive, puissante.

4. Varech : mélange d’algues déposé par la marée.

document b Georg Flegel, Nature morte de desserts, entre 1585 et 1638

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Ph © Bridgeman Images

Peinture sur bois. Ancienne Pinacothèque, musée de Munich.

travail sur le texte littéraire et sur l’image 50 points • 1 h 10

Les réponses doivent être entièrement rédigées.

Grammaire et compétences linguistiques

1. a) Lignes 35-39 : relevez les verbes conjugués et identifiez les trois temps verbaux. (1,5 point)

b) Indiquez la valeur de chacun de ces temps. (1,5 point)

2. Réécrivez le passage suivant en mettant le mot « odeur » au pluriel et faites toutes les modifications nécessaires :

« À vrai dire, rien n’était perceptible sauf une odeur étrange, tout à la fois faible et immense. Faible parce qu’il fallait concentrer toute son attention pour en discerner la pointe dans l’air tiède ; immense parce qu’elle envahissait toutes les directions, entourait le bateau et paraissait s’étendre sur toute la surface de la mer ». (10 points)

3. Lignes 4 à 7 : « le navire, baigné de silence, semblait se recueillir pour une invisible vêpre. Or, tout au contraire, ce fut le moment où parvint dans le carré, assourdi par les tapisseries, un grand tumulte venu de l’avant. »

a) Quelle est la classe grammaticale du mot souligné ? (1 point)

b) Quel lien logique exprime-t-il ? (1,5 point)

4. Lignes 29 et 30 : « En effet, c’était bien une essence subtile de pulpe qui se répandait en vapeur sur toute l’étendue de la mer […] ».

Relevez toutes les expansions du nom « essence » et identifiez leur classe grammaticale. (4,5 points)

Compréhension et compétences d’interprétation

5. a) Depuis combien de temps les personnages ont-ils embarqué ? (1 point)

b) Comment le premier paragraphe met-il en relief leur attente ?

Vous vous appuierez sur trois éléments du texte. (3 points)

6. « Villegagnon se précipita au-dehors et les autres à sa suite » (ligne 8). Pourquoi les personnages réagissent-ils ainsi ? (2 points)

7. En vous appuyant sur le texte, précisez les deux émotions successives que ressentent Villegagnon et son équipage. (4 points)

8. a) « Le nez, de science aussi certaine que la vue ou l’ouïe, affirmait que c’était bien une senteur de terre » (lignes 20 à 22). Comment le mot « nez » est-il mis en valeur dans cette phrase ? (2 points)

b) Identifiez le champ lexical dominant dans les lignes 23 à 34 : vous relèverez quatre mots. (3 points)

9. Lignes 23 à 26 : « Il est des terres qui exhalent l’herbe, le bétail, la pourriture, les labours. Cette odeur-là n’évoquait rien de tel. Elle était acidulée, juteuse, turgescente, printanière. En fermant les yeux, on avait envie de dire qu’elle était colorée, rouge, peut-être orangée. »

En quoi cette évocation revêt-elle une dimension poétique ? Vous appuierez votre réponse sur des relevés précis, que vous commenterez. (7 points)

10. Observez le tableau de Goerg Flegel, Nature morte de desserts.

a) Quels effets l’évocation des sens produit-elle sur le spectateur du tableau ? (5 points)

b) Le lecteur du texte ressent-il les mêmes émotions selon vous ? (3 points)

dictée 10 points • 20 min

Le nom de l’auteur, le titre de l’œuvre, ainsi que « Madagascar » et « entrelacs » sont écrits au tableau.

Jean-Christophe Rufin

Le tour du monde du roi Zibeline, 2017.

© Éditions Gallimard, www.gallimard.fr

La nuit résonnait de cris. Des oiseaux invisibles s’appelaient. Des insectes grimpaient sur les cloisons en faisant autant de bruit que des chats. Et très loin, atténué par la distance et l’entrelacs des plantes, parvenait régulier, comme un inexorable balancier liquide, le bruit du ressac.

Ils avaient tant rêvé à ce moment ! Ce n’était pas seulement la parole donnée qui les avait fait revenir. Madagascar était devenue pour eux un remède à toutes les épreuves, un viatique, un abri mental qui les protégeait des humiliations, des tourments de l’exil, des tristesses quotidiennes.

Et voilà que, maintenant, ils y étaient revenus.

rédaction 40 points • 1 h 30

Vous traiterez au choix un des deux sujets de rédaction suivants. Votre travail fera au moins deux pages (soit une cinquantaine de lignes).

Sujet d’imagination

Rédigez le journal de bord de Villegagnon : il raconte l’arrivée de son équipage sur les côtes brésiliennes et leurs premières explorations dans ce nouveau monde.

Vous insisterez sur les réactions et les émotions des personnages face à cette terre exotique.

Sujet de réflexion

« Le nez, de science aussi certaine que la vue ou l’ouïe, affirmait que c’était bien une senteur de terre. »

Selon vous, peut-on explorer le monde autrement que par la vue ?

Vous répondrez à cette question en vous appuyant sur votre expérience, sur les textes étudiés en classe ainsi que sur votre culture personnelle, littéraire et artistique (poésie, cinéma, musique et peinture notamment).

Les clés du sujet

Les documents

Le texte littéraire (document A)

Rouge Brésil est un roman historique de Jean-Christophe Rufin paru en 2001, qui raconte l’expédition au xvie siècle du chevalier de Villegagnon parti fonder une colonie au Brésil et les aventures de deux enfants, Just et Colombe, embarqués de force pour servir d’interprètes auprès des tribus indiennes. Ce roman a reçu le prix Goncourt.

L’image (document B)

Ce tableau de Georg Flegel (xviie siècle) est une nature morte, c’est-à-dire un tableau qui représente des éléments inanimés : aliments, gibiers, fruits, fleurs, objets divers. Il s’agit ici d’une composition de desserts accompagnés de la représentation d’animaux vivants (coq, souris, insectes).

Rédaction (sujet d’imagination)

Recherche d’idées

Imagine l’arrivée de Villegagnon et des passagers du bateau sur cette terre nouvelle et leurs premières découvertes : lieu, faune et flore, premiers contacts avec les habitants…

Les impressions peuvent être olfactives (comme dans l’extrait), visuelles, sonores…

Quelles sont les premiers sentiments des voyageurs : excitation, curiosité, appréhension, méfiance, surprise, émerveillement, stupéfaction… ?

Conseils de rédaction

Tu dois écrire le journal de bord de Villegagnon :

récit à la 1re personne (je = Villegagnon ; nous = Villegagnon et ses compagnons) ;

emploi des temps de l’énonciation (présent, futur, passé composé…) ;

précision de la date de rédaction des pages du journal.

Rédaction (sujet de réflexion)

Recherche d’idées

Comment explores-tu le monde qui t’entoure ? Est-ce uniquement par la vue ? Quels sens utilises-tu lorsque tu visites un pays étranger, lorsque tu te retrouves face à un aliment que tu ne connais pas, lorsque tu écoutes un air de musique, que tu lis un poème… ?

Recherche dans les textes étudiés en classe ceux qui pourraient illustrer ton propos (poèmes, romans…). Tu peux aussi prendre des exemples dans le cinéma, la peinture, la musique…

Conseils de rédaction

Emploie un lexique sensoriel riche et varié : vue, image, forme, couleur, odorat, odeur, senteur, parfum, ouïe, bruit, son, musique, chant, cri, toucher, rugueux, lisse, satiné, doux, matière, goût, saveur, sensation…