Défendre ses droits, est-ce défendre ses intérêts ?

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Annales corrigées
Classe(s) : Tle S | Thème(s) : La justice et le droit
Type : Dissertation | Année : 2017 | Académie : France métropolitaine

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France métropolitaine • Juin 2017

dissertation • Série S

Défendre ses droits, est-ce défendre ses intérêts ?

Les clés du sujet

Définir les termes du sujet

Défendre

L’expression « défendre ses droits » (ou ses intérêts) renvoie à l’idée d’une lutte, d’une résistance à ce qui pourrait les menacer ou nous les faire perdre.

Droits

Le droit positif désigne l’ensemble des lois positives, c’est-à-dire des règles définissant le permis et l’interdit au sein d’une société à un moment donné de son histoire. Il se distingue du droit naturel, compris comme l’ensemble des droits dont tout homme disposerait par nature.

Nos droits désignent donc l’ensemble des libertés que les lois nous garantissent en même temps qu’elles nous assignent des devoirs : de fait, nous avons le devoir d’obéir à la loi, ce qui en retour nous garantit un certain nombre de droits ou libertés individuelles. Mais nos droits sont également ce que nous pouvons faire valoir en tant qu’hommes.

Intérêts

La poursuite de l’intérêt, c’est la poursuite de ce qui me favorise, de ce qui m’avantage. La logique de l’intérêt est donc une logique calculatrice par laquelle je tends vers le plus grand bien ou vers le moindre mal.

Mais l’intérêt n’est pas seulement l’intérêt particulier qui me porte à me comparer aux autres et à m’avantager : il peut aussi être l’intérêt général, ou intérêt commun, qui ne peut pas se réduire à l’addition des intérêts particuliers.

Dégager la problématique et construire un plan

La problématique

Le problème réside dans l’identification de la défense des droits à la défense des intérêts. Un certain discours tend à disqualifier ceux qui refusent que l’on porte atteinte à leurs droits en soulignant le caractère intéressé ou corporatiste de leurs luttes. Mais justement, défendre mes droits, est-ce nécessairement chercher à imposer mon égoïsme ? Quand je fais valoir mes droits, en tant que travailleur, en tant que femme, en tant que citoyen, ne fais-je que défendre mes intérêts personnels contre ceux des autres ? Dès lors, la défense de nos droits est-elle même séparable d’une recherche du bien commun ?

Le plan

Dans un premier temps, nous verrons dans quelle mesure la défense de nos droits peut être identifiée à la défense de nos intérêts personnels.

Dans un deuxième temps, nous examinerons la possibilité d’une confiscation du droit par les intérêts.

Enfin, nous verrons dans quelle mesure défendre ses droits, c’est défendre la justice.

Éviter les erreurs

Veillez à bien définir la notion d’intérêt, qui ne doit pas être restreinte au seul intérêt particulier.

Corrigé

Corrigé

Les titres en couleurs et les indications entre crochets servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

Se demander si défendre ses droits c’est défendre ses intérêts revient à se demander si l’intérêt particulier motive notre attachement à nos droits. Un certain discours tend à disqualifier ceux qui luttent pour le respect de leurs droits par la mise en évidence du caractère intéressé ou corporatiste de leur lutte. Mais en quoi défendre nos droits serait-il égoïste ? Nos droits désignent l’ensemble des libertés individuelles que les lois nous garantissent, en même temps qu’elles nous assignent des devoirs : en quoi seraient-ils des privilèges ? La poursuite de l’intérêt, c’est la poursuite de ce qui me favorise. Mais l’intérêt n’est pas seulement l’intérêt particulier qui me porte à me comparer aux autres, à calculer et à vouloir m’avantager sur eux : il peut prendre la forme de l’intérêt général. Défendre ses droits, ce serait mener une lutte pour les faire valoir ou contre ce qui menace de nous en déposséder. Mais contre quoi et pour qui défendons-nous nos droits ? Faire valoir mes droits, en tant que travailleur, en tant que femme, en tant que citoyen, est-ce seulement défendre mes intérêts personnels contre ceux des autres ?

1. Défendre nos droits, c’est défendre nos intérêts de citoyens

A. Car notre intérêt particulier nous pousse à vouloir des lois

Dans un premier temps, on pourrait penser qu’on ne fait, en défendant nos droits, que défendre nos intérêts particuliers, dans la mesure où tout l’édifice du droit repose sur la nécessité de mettre fin à des conflits d’intérêts destructeurs. Comme le souligne Hobbes dans le Léviathan, c’est parce que les hommes sont des êtres de désir dont les intérêts sont par nature concurrents qu’ils ne peuvent subsister à l’état de nature. L’édifice du droit résulte alors du calcul d’intérêts par lequel chacun s’engage à respecter les lois en échange de la protection du souverain. En ce sens, nous avons tous intérêt à obéir aux lois, qui nous donnent à la fois des devoirs (nous devons leur obéir) et des droits (nous bénéficions de leur protection). Il est donc de l’intérêt de chacun de veiller à ce que ces lois soient appliquées et de faire valoir ses droits au cas où il serait lésé.

B. Car défendre nos droits, c’est défendre le privilège de l’être humain

Nos droits, en ce sens, sont ce à quoi nous avons droit : droit du sujet à être protégé par le souverain et à faire tout ce que la loi n’interdit pas, pour Hobbes, ou encore droits dont nous disposerions en tant qu’hommes (ces droits « naturels et imprescriptibles » dont la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, par exemple, affirme qu’ils sont « la liberté, la propriété, la sûreté, et la résistance à l’oppression »).

Définition

Le droit naturel désigne un droit censé être juste par nature en ce qu’il découlerait de l’ordre du monde ou de l’essence de l’homme. Le droit naturel a donc vocation à fonder le droit positif.

Ces droits naturels, en particulier, prétendent définir nos intérêts fondamentaux, c’est-à-dire les avantages que nous pouvons revendiquer en tant que nous sommes des hommes. Ce n’est pas par un intérêt particulier que nous veillons à ce que nos droits ne soient pas bafoués : dès lors qu’est posée l’universalité de ces droits, chaque lutte particulière pour faire respecter un droit de l’homme revêtirait une dimension universelle.

[Transition] La difficulté réside pourtant dans la définition de ces droits qui découleraient de la nature de l’homme. Cette définition ne peut-elle être instrumentalisée par certains intérêts particuliers ?

2. La défense des droits peut masquer le jeu des intérêts particuliers

A. Car nos droits peuvent servir des intérêts particuliers

Que la définition de ces droits dits universels puisse obéir aux intérêts d’un groupe, c’est ce que démontre Marx en analysant les droits de l’homme, distincts de ceux du citoyen, tels qu’ils sont définis par la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1793. Définir la propriété comme un droit de l’homme, par exemple, ce n’est pas seulement inscrire les inégalités dans la nature de l’homme : c’est surtout, dit Marx, identifier nos droits à nos intérêts privés. « Aucun des prétendus droits de l’homme, dit Marx, ne dépasse donc l’homme égoïste, l’homme en tant que membre de la société bourgeoise, c’est-à-dire un individu séparé de la communauté, replié sur lui-même, uniquement préoccupé de son intérêt personnel et obéissant à son arbitraire privé. » Dès lors, celui qui défend son droit à la propriété compris comme droit de priver les autres de ce qu’il possède, ou son droit à une liberté compris comme droit de ne pas se soucier des autres ne fait, sous couvert d’universalité, que défendre son « droit à l’égoïsme ».

B. Car la loi peut entériner des rapports de force

Que la définition de nos droits puisse être biaisée et ainsi privatisée au profit de quelques-uns, c’est encore ce qui apparaît quand Rousseau, dans le Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, explique comment le premier pacte social fut un pacte de dupes, par lequel les plus forts, devenus riches, fixèrent par la loi des inégalités qu’ils ne parvenaient plus à légitimer. Par le contrat social, pacte d’association sur lequel repose l’édifice de la société et de ses lois, chacun s’engage en effet à respecter la personne et les biens d’autrui, en échange de la protection de l’État. Mais, remarque Rousseau, les droits ainsi définis par la loi sont bien ceux des riches qui d’une « adroite usurpation firent un droit irrévocable » que les pauvres, par souci de leur sécurité, s’engagent à respecter. Mais qu’est-ce qu’un droit que celui qui ne possède rien n’a pas intérêt à faire respecter ni à respecter lui-même ?

[Transition] Cependant, n’est-ce pas précisément parce que la définition de nos droits peut être ainsi instrumentalisée que nous devons nous en préoccuper ? La défense de nos droits est-elle dissociable de celle du droit lui-même, du bien commun et de la justice ?

3. Défendre nos droits, c’est défendre la justice

A. Car défendre nos droits suppose de renoncer à la poursuite de l’intérêt particulier

Remarque

La volonté générale désigne chez Rousseau la volonté de chaque citoyen en tant qu’il est capable de déterminer l’intérêt commun. Cette volonté ne consiste donc pas en une addition de volontés individuelles exprimant chacune des intérêts particuliers.

Dans Le Contrat social, Rousseau explique ­comment, au premier contrat injuste, doit succéder le vrai contrat social, qui exige comme sa première condition que chacun renonce à la poursuite exclusive de l’intérêt particulier qui prévaut à l’état de nature. C’est bien en tant que citoyen que j’ai des droits, et que je dois les faire reconnaître et les défendre : et je suis défini, en tant que citoyen, par ma « volonté générale », c’est-à-dire cette capacité à vouloir non ce qui m’avantage personnellement mais ce qui correspond au bien commun.

Cependant, sommes-nous vraiment capables de vouloir autre chose que la satisfaction de nos intérêts particuliers ?

B. Car nous avons tous intérêt à la justice

Défendre l’intérêt général, n’est-ce pas, au fond, se sacrifier ? En réalité, dit Rousseau, si nous cherchons à lutter pour nos droits ou pour les droits des autres au nom de l’intérêt général sans qu’il s’agisse d’un sacrifice, c’est parce que la logique naturelle de l’intérêt particulier (« amour de soi ») n’est pas exclusive, mais coexiste en nous avec cet autre principe, tout aussi naturel, qu’est la pitié. Autrement dit, la défense de nos droits ne se fonde pas sur l’intérêt compris comme recherche des moyens nécessaires à assurer notre bonheur, mais sur ce sentiment naturel par lequel nous faisons l’expérience affective d’un dépassement de nos intérêts particuliers, qui est la source de notre désir de justice. Ainsi, c’est bien parce que nous sommes tous capables de nous élever au-delà de la considération de nos intérêts particuliers que nous pouvons parfois prendre des risques pour faire valoir nos droits ou ceux des autres, quand bien même notre intérêt personnel immédiat ne serait pas menacé.

Conclusion

En définitive, nous avons toujours intérêt à défendre nos droits au nom de l’intérêt général. S’il est possible que la définition des droits fasse l’objet de tentatives de captation par des intérêts privés, il apparaît que nos droits ne peuvent subsister que si nous nous montrons à tout moment capables de résister à ces tentatives. On peut donc dire que la défense des droits, qu’ils soient les nôtres ou ceux des autres, se fait contre la logique de l’intérêt particulier, mais dans notre intérêt bien compris, dans la mesure où elle satisfait en nous un désir de justice.