Denis Diderot, Le Neveu de Rameau

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re STI2D - 1re STMG - 1re ST2S - 1re STL | Thème(s) : La question de l'homme dans les genres de l'argumentation - L'épreuve orale
Type : Sujet d'oral | Année : 2012 | Académie : Inédit
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet & Corrigé
 
Denis Diderot, Le Neveu de Rameau

Oral • La question de l’homme

Sujets d’oral

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Sujet d’oral no 4

La question de l’homme

> D’où vient l’efficacité argumentative de cet étrange dialogue marqué par les goûts et les idées sociales et philosophiques des Lumières ?

Document Le Neveu de Rameau

Denis Diderot imagine un dialogue entre Jean-François Rameau, le neveu du musicien, et un philosophe, Moi. Le neveu est un personnage atypique, cynique, dépourvu de sens moral. Dans cet extrait, il se met à jouer la comédie de la société humaine.

Moi. – Et vous voilà aussi, […] considérant les différentes pantomimes1 de l’espèce humaine.

Lui. – Non, non, vous dis-je. Je suis trop lourd pour m’élever si haut. J’abandonne aux grues le séjour des brouillards. Je vais terre à terre. Je regarde autour de moi ; et je prends mes positions, ou je m’amuse des positions que je vois prendre aux autres. Je suis excellent pantomime ; comme vous en allez juger.

(Puis il se met à sourire, à contrefaire l’homme admirateur, l’homme suppliant, l’homme complaisant ; il a le pied droit en avant, le gauche en arrière, le dos courbé, la tête relevée, le regard comme attaché sur d’autres yeux, la bouche entrouverte, les bras portés vers quelque objet ; il attend un ordre, il le reçoit ; il part comme un trait ; il revient, il est exécuté ; il en rend compte. Il est attentif à tout ; il ramasse ce qui tombe ; il place un oreiller ou un tabouret sous des pieds ; il tient une soucoupe, il approche une chaise, il ouvre une porte ; il ferme une fenêtre ; il tire des rideaux ; il observe le maître et la maîtresse ; il est immobile, les bras pendants ; les jambes parallèles ; il écoute ; il cherche à lire sur des visages ; et il ajoute.)

Voilà ma pantomime, à peu près la même que celle des flatteurs, des courtisans, des valets et des gueux2.

Les folies de cet homme, les contes de l’abbé Galiani3, les extravagances de Rabelais4, m’ont quelquefois fait rêver profondément. Ce sont trois magasins où je me suis pourvu de masques ridicules que je place sur le visage des plus graves personnages ; et je vois Pantalon5 dans un prélat6, un satyre7 dans un président8, un pourceau dans un cénobite9, une autruche dans un ministre, une oie dans son premier commis10.

Moi. – Mais à votre compte, dis-je à mon homme, il y a bien des gueux dans ce monde-ci ; et je ne connais personne qui ne sache quelques pas de votre danse.

Lui. – Vous avez raison. Il n’y a dans tout un royaume qu’un homme qui marche. C’est le souverain. Tout le reste prend des positions.

Moi. – Le souverain ? Encore y a-t-il quelque chose à dire ? Et croyez-vous qu’il ne se trouve pas, de temps en temps, à côté de lui, un petit pied, un petit chignon, un petit nez qui lui fasse faire un peu de la pantomime ? Quiconque a besoin d’un autre, est indigent et prend une position. Le roi prend une position devant sa maîtresse et devant Dieu ; il fait son pas de pantomime. Le ministre fait le pas de courtisan, de flatteur, de valet ou de gueux devant son roi. La foule des ambitieux danse vos positions, en cent manières plus viles les unes que les autres, devant le ministre. L’abbé de condition en rabat11, et en manteau long, au moins une fois la semaine, devant le dépositaire de la feuille des bénéfices12. Ma foi, ce que vous appelez la pantomime des gueux, est le grand branle13 de la terre. Chacun a sa petite Hus et son Bertin14.

[…] Mais il y a pourtant un être dispensé de la pantomime. C’est le philosophe qui n’a rien et qui ne demande rien.

Lui. – Et où est cet animal-là ? S’il n’a rien, il souffre ; s’il ne sollicite rien, il n’obtiendra rien, et il souffrira toujours.

Moi. – Non. Diogène15 se moquait des besoins.

Denis Diderot, Le Neveu de Rameau, 1891.

1 Danse théâtrale qui vise à exprimer sentiments et passions. 2. Mendiant, clochard. 3. Économiste italien (1728-1787), satiriste, familier des philosophes du siècle des Lumières. 4. Humaniste du xvie siècle, auteur de Gargantua et de Pantagruel. 5. Personnage de la commedia dell’arte, vieux, avare et pédant. 6. Dignitaire ecclésiastique (abbé, évêque, etc.). 7. Demi-dieu des forêts, mi-homme, mi-bouc. 8. De parlement. 9. Moine qui vit en communauté. 10. Haut fonctionnaire. 11. Noble qui porte le col des magistrats. 12. Feuille des pensions accordées. 13. Ronde populaire. 14. M. Bertin, riche financier, entretient une jeune actrice, médiocre, Mlle Hus. Le neveu de Rameau avait eu chez lui une place de bouffon parasite et en a été chassé pour avoir été insolent. 15. Philosophe cynique de l’Antiquité grecque qui vivait dans le dénuement et logeait dans un tonneau.

préparation

> Tenir compte de la question

  • Les mots-clés sont : « efficacité argumentative », « étrange dialogue », « les goûts et les idées sociales et philosophiques ».
  • Le mot « Lumières » suggère de replacer l’extrait dans son contexte contestataire du xviiie siècle.
  • Pensez à utiliser les mots-clés de la question dans les intitulés de vos axes.

> Trouver les idées directrices

Utilisez les pistes de la question mais composez aussi la « définition » du texte.

Dialogue (genre) du siècle des Lumières (mouvement), qui argumente (type de texte) sur les vices de la société et sur le philosophe (thème), comique, satirique, didactique (registres), vivant, dénonciateur, critique, optimiste (adjectifs) pour faire la satire de la société, donner une vision de l’Homme et du philosophe (buts).

> Première piste : un étrange dialogue

  • Montrez la singularité de sa forme : dialogue ? théâtre ? récit ? essai ?
  • Identifiez ses registres.
  • Analysez le pittoresque des personnages et leurs relations.

> Deuxième piste : le goût pour la satire en action

  • Montrez qu’il s’agit d’abord d’une mise en scène. Quel en est le rythme ?
  • Quelles en sont les cibles ? Quelle est la teneur de cette satire par les gestes ?

> Troisième piste : une réflexion philosophique marquée par les Lumières

  • Montrez que les mots prennent le relais des gestes dans la satire.
  • Quels griefs le discours met-il en valeur ?
  • Quelle image du monde donne le philosophe ? Quel idéal propose-t-il ?

Pour bien réussir l’oral : voir guide méthodologique.

Le roman/le personnage : voir mémento des notions.

présentation

Introduction

[Amorce] Denis Diderot, initiateur de l’Encyclopédie, a pratiqué divers genres littéraires.

[Présentation de l’œuvre] Le Neveu de Rameau (1762) est une conversation entre deux personnages dans un café : le premier, Lui, est le neveu du célèbre musicien Rameau, marginal provocateur et parasite cynique ; le second, Moi, est un philosophe, double de Diderot.

[Lecture du texte]

[Annonce des axes] Cet étrange dialogue, qui mêle genres et registres [I] prend une portée satirique. Il permet au neveu de donner de façon vivante son point de vue de « gueux » sur la corruption de la société, représentée sous la forme d’une image : celle de la pantomime [II]. Enfin, le philosophe élargit la réflexion sur l’Homme et la comédie universelle [III].

I. Un étrange dialogue, à la croisée des genres et des registres

1. Un genre indéfinissable

  • Cet extrait offre une structure complexe de mise en abyme : une pièce se joue entre Moi et Lui et, à l’intérieur de cette pièce (qui constitue tout Le Neveu de Rameau), se joue une autre pièce : celle de la pantomime.
  • D’où l’organisation complexe de l’extrait : d’abord, le neveu annonce qu’il va avoir recours à la pantomime puis s’exécute sous la forme d’une saynète muette (l. 8 à 18), ensuite Moi se met à réfléchir sur ce thème (l. 21 à 27) ; enfin, le dialogue reprend entre les deux personnages (l. 28 à 50).

2. Le mélange des registres

  • Le registre comique naît de la caricature de Lui, mais aussi de celle de tous les personnages qu’il joue. De ces divers croquis, se dégage une satire des différentes couches sociales.
  • Cette satire mène à une réflexion philosophique amorcée par la remarque du neveu à la fin de sa pantomime (l. 19 à 20).
  • Moi poursuit cette réflexion, mais sur le ton didactique (l. 33 à 47).

3. La variété des personnages

Les différents personnages endossent différents rôles.

  • Lui est d’abord un acteur dont Moi est le spectateur (l. 7 à 19). Puis s’établit une relation enseignant-enseigné en alternance : Lui donne une leçon (l. 19-20), Moi en tire les conclusions (l. 28-30) ; Lui acquiesce (« Vous avez raison. »), c’est alors Moi qui devient le professeur (l. 33-47) et Lui qui pose des questions (l. 48). Enfin, Moi rectifie (l. 50).
  • Cette interaction dans la leçon aboutit à un dialogue d’égal à égal, qui progresse dialectiquement.

[Transition] Ce texte est représentatif de la littérature du xviiie siècle par le mélange des genres et des registres, au service de la réflexion philosophique.

II. La satire sociale en action : Lui, l’homme de théâtre

1. Une mise en scène

  • Différents termes (« porte », « fenêtre », « rideaux », « objet ») évoquent les accessoires et le décor du théâtre. C’est parfois la pantomime elle-même qui fait exister les accessoires.
  • Le corps s’exprime à travers attitudes et postures suggérées (« pieds », « bras », « dos », « tête ») ; les mimiques sont comme des gros plans (« le regard », « la bouche entrouverte », etc.).

2. Un rythme endiablé

  • La rapidité des gestes est rendue par les nombreux verbes d’action, la structure « verbe + COD » et les courtes propositions indépendantes juxtaposées.
  • Les variations de rythme sont assurées par des moments de pause avec la description d’une posture : « le pied droit en avant, le gauche en arrière » (l. 9), « les bras pendants » (l. 17).

3. La satire de toute une société mise en scène

  • Pour évoquer cette diversité, le narrateur nomme les personnages (« le maître » et « la maîtresse ») ou a recours aux métonymies : « des pieds » (l. 14), « des visages » (l. 18).
  • Il multiplie les rôles du parasite obséquieux à travers l’attente d’un « ordre », la rapidité de son exécution, les petites attentions diverses puis le retour à la position de départ (« immobile »).
  • Il représente toute une société quand, dans sa phrase finale, il descend dans la hiérarchie sociale : « des flatteurs, des courtisans, des valets et des gueux » (l. 19).

[Transition] La première leçon du texte est donnée à travers une représentation vive, exécutée par un gueux : le neveu sert de révélateur, au même titre que les philosophes (représentés par l’abbé Galiani) ou Rabelais.

III La réflexion critique de Moi, le philosophe des Lumières

1. Un aparté qui met le lecteur sur la voie de l’interprétation

  • Le philosophe fait une réflexion intérieure (« rêver profondément », l. 22) : il ne s’adresse plus à Lui mais au lecteur qui entre dans le dialogue et la confidence. Une « substantifique moelle » est à tirer de cette « folie » (« folies », « contes », « extravagances »), révélatrice de vérité sous le déguisement. Ainsi le masque fait surgir la vérité.

Conseil

Vous devez chercher et connaître le sens précis de tous les mots du texte qui peuvent avoir un sens différent de nos jours : l’examinateur peut vous demander d’expliquer certains d’entre eux.

  • Moi compose un défilé carnavalesque comique (« Pantalon », « satyre », « pourceau », « oie » et « autruche ») qui débouche sur une satire virulente.
  • La caricature et le grotesque créent un registre irrévérencieux : le philosophe s’attaque en effet au pouvoir ecclésiastique (« prélat », « cénobite ») et politique (« président », « ministre », « premier commis »).

2. La satire par la rhétorique

  • La dynamique du dialogue permet la progression dans la recherche de la vérité : le philosophe rebondit d’abord sur le mot « gueux » (l. 29) et suggère de pousser la critique ; il fait de même avec le mot « souverain » pour faire objection aux propos du neveu.
  • Un mouvement de généralisation s’opère grâce au discours : présent de vérité générale (l. 29), questions rhétoriques (l. 33 à 36), phrases juxtaposées sans connecteurs logiques (l. 37 à 43), retour du thème de la pantomime (l. 44), passage du singulier au pluriel (« le roi », « des ambitieux », « cent manières »). Le philosophe peint alors une pantomime universelle.

3. La critique d’un monde où tout est apparence et dépendance

  • Diderot fait la satire de la comédie sociale et du pouvoir politique (« roi », « ministre »). La royauté de droit divin est mise en question. La réunion des mots « maîtresse » et « Dieu » est particulièrement irrévérencieuse.
  • L’auteur fait la satire de l’église à travers un gros plan sur l’abbé avec son accoutrement (il porte une sorte d’habit d’apparat et semble déguisé : « rabat », « manteau long »). Cela débouche sur une réflexion philosophique sur l’universelle dépendance.
  • Le philosophe est un être exceptionnel grâce à l’usage qu’il fait de sa raison, son recul, sa tempérance (répétition de « rien »). Il apparaît comme un stoïcien (référence au philosophe grec, Diogène le cynique qui méprise les convenances sociales et les richesses). En cela le gueux et le philosophe se ressemblent et sont les guides de la société.
  • Plutôt qu’un désespoir devant la nature humaine, les personnages préfèrent la contestation génératrice de progrès et croient en un meilleur possible.

Conclusion

[Synthèse] La variété et l’originalité de la forme de la critique correspondent bien aux goûts esthétiques du xviiie siècle.

[Ouverture] Au-delà de la satire, ce texte illustre une certaine vision de l’homme social et fait une critique constructive de la société.

entretien

L’examinateur pourrait débuter l’entretien par la question suivante.

Qu’entend-on par « la question de l’homme » ?

  • La réponse à la question reprend en partie votre cours.
  • Mais vous ne devez pas le réciter, il faut rendre sensible votre propre interprétation et donner des exemples personnels.

Pour réussir l’entretien : voir guide méthodologique.

Les genres de l’argumentation : voir mémento des notions.

Pistes pour répondre à la question (à alimenter d’exemples personnels)

La « question de l’homme » est vaste ; elle implique des interrogations sur :

  • la nature humaine : est-elle unique ou multiple ? Qui est « moi » ? Qui est « l’autre » ? Quels sont nos rapports avec autrui ? Qu’est-ce que le pouvoir ?
  • les « composantes » d’un être humain : le corps, l’être affectif, l’esprit, la conscience ;
  • l’idéal de vie : qu’est-ce que le bonheur ? Quelles règles morales faut-il suivre ?
  • la destinée humaine : y a-t-il une fatalité ? L’homme est-il libre ? La vie humaine est-elle absurde ?
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