Descartes, La Description du corps humain et de toutes ses fonctions

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Annales corrigées
Classe(s) : Tle Générale | Thème(s) : La nature
Type : Explication de texte | Année : 2017 | Académie : Pondichéry

LA RAISON ET LE RÉEL

La matière et l’esprit

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Pondichéry • Avril 2017

explication de texte • Série S

Descartes

Expliquer le texte suivant :

Parce que nous avons tous éprouvé, dès notre enfance, que plusieurs de ses mouvements1 obéissaient à la volonté, qui est une des puissances de l’âme, cela nous a disposés à croire que l’âme est le principe de tous. À quoi aussi a beaucoup contribué l’ignorance de l’Anatomie et des Mécaniques2 : car, ne considérant rien que l’extérieur du corps humain, nous n’avons point imaginé qu’il eut en soi assez d’organes, ou de ressorts, pour se mouvoir de soi-même, en autant de diverses façons que nous voyons qu’il se meut. Et cette erreur a été confirmée, de ce que nous avons jugé que les corps morts avaient les mêmes organes que les vivants, sans qu’il leur manquât autre chose que l’âme, et que toutefois il n’y avait en eux aucun mouvement.

Au lieu que lorsque nous tâchons à connaître plus distinctement notre nature, nous pouvons voir que notre âme, en tant qu’elle est une substance distincte du corps, ne nous est connue que par cela seul qu’elle pense, c’est-à-dire qu’elle entend3, qu’elle veut, qu’elle imagine, qu’elle se ressouvient, et qu’elle sent, parce que toutes ces fonctions sont des espèces de pensée. Et que, puisque les autres fonctions que quelques-uns lui attribuent, comme de mouvoir le cœur et les artères, de digérer les viandes dans l’estomac, et semblables, qui ne contiennent en elles aucune pensée, ne sont que des mouvements corporels, et qu’il est plus ordinaire qu’un corps soit mû par un autre corps, que non pas qu’il soit mû par une âme, nous avons moins de raison de les attribuer à elle qu’à lui.

René Descartes, La Description du corps humain et de toutes ses fonctions, 1647-1648.

1. Ses mouvements : les mouvements du corps.

2. Mécaniques : sciences du mouvement.

3. Entend : comprend.

La connaissance de la doctrine de l’auteur n’est pas requise.

Il faut et il suffit que l’explication rende compte, par la compréhension précise du texte, du problème dont il est question.

Les clés du sujet

Dégager la problématique du texte

Qu’est-ce qui permet à un homme d’être vivant ? Est-ce son âme ? Ou est-ce son corps ? Et quel peut être le rapport de l’âme au corps ? de l’esprit à la matière ? L’étude du vivant, la biologie en dépend directement : ou bien le vivant se définit exclusivement par des lois mécaniques qui sont celles de la matière, ou bien il se définit par un principe de vie impulsé par l’âme. Descartes propose une vision mécaniste du vivant, rendant possible son étude selon des lois strictement physiques.

Repérer la structure et les procédés d’argumentation

Dans un premier temps, Descartes met en avant l’erreur métaphysique et analyse pourquoi on a longtemps cru à tort que le vivant s’expliquait par la présence de l’âme.

Cette erreur levée, Descartes montre comment le vivant peut s’expliquer uniquement par des mouvements corporels, physiques, mécaniques. Il s’agit de la connaissance mécaniste du vivant.

Éviter les erreurs

Ce texte nécessite la maîtrise de trois chapitres : la matière et l’esprit, le vivant, et la conscience. Il faut tenir compte à la fois de la dimension épistémologique (peut-on étudier le vivant comme de la matière inerte ?) et métaphysique (un corps a-t-il besoin d’une âme pour porter la vie ?).

Corrigé

Corrigé

Les titres en couleurs et les indications entre crochets servent à guider la lecture mais ne doivent en aucun cas figurer sur la copie.

Introduction

conseil

Vous pouvez amener la question du texte (comment connaître le vivant) par un problème plus général (comment se connaître).

Qui suis-je ? Lorsque j’essaie d’apporter une réponse exacte, voire scientifique, je me trouve bien embarrassé. J’ai depuis toujours le sentiment d’une union entre mon âme et mon corps, est-ce à dire pour autant que mon corps ne pourrait prendre vie sans mon âme ? Les lois de la matière vivante doivent-elles recourir pour être expliquées à un tel principe métaphysique ?

Dans cet extrait de La Description du corps humain et de toutes ses fonctions, Descartes répond négativement : le vivant obéit aux mêmes lois mécaniques que celles de la matière inerte.

Pour le démontrer, il dénonce d’abord les erreurs d’une métaphysique qui veut faire appel au concept d’âme pour expliquer le vivant puis, dans un second temps, il justifie sa conception mécaniste du vivant.

1. Les trois sources d’erreurs concernant le rôle de l’âme sur le corps

A. Croyance en une âme principe de tout

Pourquoi sommes-nous prédisposés à croire que l’âme est le principe de tout mouvement corporel ? Parce que nous éprouvons dès notre enfance un sentiment d’union entre notre âme et notre corps. Descartes s’appuie sur un présupposé, l’âme et le corps sont deux substances distinctes, pour en critiquer un autre : la vie du corps serait dépendante de l’âme. En effet, si l’on est bien dans le cadre d’une philosophie dualiste, la question de la relation entre l’âme et le corps n’est pas résolue. L’âme est un principe métaphysique pour lequel je ne peux faire d’expérimentation.

En revanche, je peux « éprouver » son action sur mon corps lorsque mes « mouvements » obéissent à ma volonté. Mais si je peux considérer expérimentalement les effets d’une telle union (déplacements physiques), je ne peux qu’avoir un sentiment subjectif de son origine. En cela, je ressens une action de mon âme sur mon corps mais je n’en ai aucune preuve scientifique. Affirmer que l’âme serait « le principe de tous » est infondé.

B. Ignorance des lois mécaniques internes du corps

Cette impression a été confortée par notre « ignorance de l’Anatomie et des Mécaniques ». En effet, à l’époque de Descartes, la médecine n’était pas encore expérimentale et l’on s’appuyait sur l’observation des actions extérieures au corps, des symptômes, des effets d’un soin, mais on ne pouvait observer l’action interne d’une maladie ou d’une thérapie. Descartes lui-même disséquait des animaux mais ne pouvait faire que des analogies avec le corps de l’homme.

Descartes aborde le corps en physicien : le rapport des organes à l’organisme est compris sur le modèle du rapport des parties au tout d’une machine. À l’article 203 de ses Principes de la philosophie, Descartes explique qu’il est aussi naturel à une montre de marquer l’heure qu’à un arbre de donner des fruits. La différence entre une machine et l’intérieur d’un organisme est de degré, non de nature : seules la taille et la précision changent. Dans son fonctionnement, un corps peut produire du mouvement grâce à ses parties qui agissent les unes par rapport aux autres, telles qu’un agencement de tuyaux, « ressorts » ou autres boulons participent de la création d’un mouvement. Les mouvements du corps n’ont donc pas besoin de l’âme pour être expliqués mais d’une meilleure connaissance des détails de son fonctionnement interne.

C. Illusion sur la mort comprise comme séparation de l’âme et du corps

Si nous avons longtemps cru que l’âme était le principe du mouvement, c’est que nous avions une mauvaise conception de la mort. En effet, qu’est-ce qui distingue un cadavre encore chaud de l’être vivant qu’il était quelques secondes auparavant, s’interrogeait Aristote ? Rien venant de la simple disposition des organes. De ce constat, la métaphysique a fait l’hypothèse d’une mort comme séparation de l’âme, invisible, du corps.

Or si la mort peut se caractériser à la fois comme absence d’âme et comme arrêt des mouvements, rien ne prouve que le premier soit la cause du second. Au contraire, on pourrait imaginer dans la logique de Descartes que le premier est l’effet du second. La mort pourrait davantage être considérée comme une panne définitive du corps.

[Transition] Ainsi, la science porte le poids d’un héritage qui introduit un principe métaphysique dans l’explication du vivant. Comment justifier alors métaphysiquement que l’on puisse expliquer le vivant comme de la matière inerte sans faire appel à l’âme dont la présence n’est pourtant pas niée ?

2. La connaissance mécaniste du vivant

A. L’âme comme substance pensante

Si l’expérience la plus commune me fait sentir l’union de notre âme et du corps et qu’il me semble pouvoir accéder d’abord à mon corps, c’est en réalité l’âme qui m’est connue en premier en me penchant plus méthodiquement sur ce que je connais réellement. En effet, dans le Discours de la méthode, Descartes cherche à identifier ce qu’il connaît de manière indubitable. Il soumet donc à l’épreuve du doute toutes ses connaissances, sensibles, rationnelles, la réalité de ses pensées elles-mêmes, et au terme de cet exercice artificiel, une seule vérité résiste au doute, le « cogito », à savoir qu’aussi longtemps qu’il doute de tout, il peut affirmer qu’il pense, même si le contenu des pensées est faux, et donc s’il pense, il est nécessairement l’auteur de ces pensées. Je suis donc d’abord une substance pensante.

Cette méditation nous apprend que je n’ai pas besoin de savoir que j’ai un corps pour savoir que j’ai une âme (la substance pensante), et donc je peux en déduire que la substance pensante dont toute l’essence est de penser – « c’est-à-dire qu’elle entend, qu’elle veut, qu’elle imagine, qu’elle se ressouvient et qu’elle sent » – est distincte de la substance étendue, c’est-à-dire du corps. Ainsi, l’entendement, la volonté, l’imagination, la mémoire et l’intuition sont des fonctions de l’âme indépendantes du corps.

B. Autonomie des fonctions du corps

info

La doctrine d’Aristote qui consiste à faire de l’âme et du corps la forme et la matière d’une seule et même substance s’appelle l’hylémorphisme.

Descartes veut dépasser la conception métaphysique de la science héritée d’Aristote. En effet, Aristote considère que l’âme est la forme du corps et constitue avec lui un tout. L’âme est en ce sens principe de vie de tout vivant, plantes et animaux, dans la mesure où elle se décline en différents degrés (âme nutritive, sensitive, motrice, intellective). Ainsi, les aristotéliciens considèrent que les battements du cœur ou la digestion ont une origine dans l’âme.

Or, si âme et corps sont deux substances distinctes, il n’y a aucune raison pour qu’une pensée intervienne dans ces fonctions du corps. Qu’est-ce qui met alors en mouvement un corps ? Pour Descartes, ce ne peut être qu’un autre corps : comme dans une machine, une partie peut en actionner une autre.

C. Réfutation du finalisme

On peut déduire de ce texte que ce n’est plus la fonction qui crée l’organe mais bien l’inverse. Ainsi, l’idée d’une cause finale qui pourrait expliquer la vie est évacuée. Descartes pose les conditions d’une science du vivant rigoureuse et exacte débarrassée de ses a priori métaphysiques mais qui, en même temps, perd la spécificité de son objet, la vie, car la biologie n’est plus alors qu’une sous-partie de la science physique.

Conclusion

Descartes s’inscrit en philosophe novateur, rompant avec toute une tradition qui veut rendre compte du vivant par l’activité de l’âme. Les enjeux sont multiples. D’abord, d’un point de vue épistémologique, à partir du moment où l’on évacue l’âme comme principe explicatif du mouvement corporel, on recherche une scientificité rigoureuse à l’étude du vivant. Ensuite, d’un point de vue psychologique et anthropologique, on fait de l’âme une substance autonome spécifique à l’homme qui lui donne avec les autres vivants une différence de nature et non pas de degré. Enfin, d’un point de vue métaphysique, on fait de la séparation de l’âme et du corps non pas la cause mais l’effet de la mort.