Descartes, Lettre à Élisabeth

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Annales corrigées
Classe(s) : Tle L | Thème(s) : Le devoir - La justice et le droit - Autrui - La conscience
Type : Explication de texte | Année : 2013 | Académie : France métropolitaine
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet
 
Descartes

Le devoir

Corrigé

35

La morale

phiT_1306_07_04C

France métropolitaine • Juin 2013

explication de texte • Série L

> Expliquer le texte suivant :

Bien que chacun de nous soit une personne séparée des autres, et dont, par conséquent, les intérêts sont en quelque façon distincts de ceux du reste du monde, on doit toutefois penser qu’on ne saurait subsister seul, et qu’on est, en effet, l’une des parties de l’univers, et plus particulièrement encore l’une des parties de cette terre, l’une des parties de cet État, de cette société, de cette famille, à laquelle on est joint par sa demeure, par son serment, par sa naissance. Et il faut toujours préférer les intérêts du tout, dont on est partie, à ceux de sa personne en particulier ; toutefois avec mesure et discrétion1, car on aurait tort de s’exposer à un grand mal, pour procurer seulement un petit bien à ses parents ou à son pays ; et si un homme vaut plus, lui seul, que tout le reste de la ville, il n’aurait pas raison de se vouloir perdre pour la sauver. Mais si on rapportait tout à soi-même, on ne craindrait pas de nuire beaucoup aux autres hommes, lorsqu’on croirait en retirer quelque petite commodité, et on n’aurait aucune vraie amitié, ni aucune fidélité, ni généralement aucune vertu ; au lieu qu’en se considérant comme une partie du public, on prend plaisir à faire du bien à tout le monde, et même on ne craint pas d’exposer sa vie pour le service d’autrui, lorsque l’occasion se présente.

René Descartes, Lettre à Élisabeth, 1645.

1. Discernement.

La connaissance de la doctrine de l’auteur n’est pas requise. Il faut et il suffit que l’explication rende compte, par la compréhension précise du texte, du problème dont il est question.

Dégager la problématique du texte

  • Dans ce texte, Descartes se demande si nous devons agir en vertu de nos seuls intérêts particuliers. La question est de savoir comment nous devons envisager notre rapport aux autres. Devons-nous nous envisager comme un individu porteur de son intérêt particulier face à d’autres individus mûs par leur intérêt particulier ?
  • Mais le problème porte précisément sur la définition de notre identité : qui sommes-nous ? Sommes-nous seulement des individus définis par la poursuite de leur intérêt particulier ? De fait, notre identité est multiple : chaque individu se définit également par son appartenance à des groupes.
  • Mais pour quelles raisons devrait-on agir dans l’intérêt du groupe plutôt que dans notre intérêt particulier ? Comment penser, même, un intérêt commun ? Et dans quel but devrions-nous subordonner la poursuite de notre intérêt égoïste à celle de l’intérêt du groupe ?

Repérer la structure du texte et les procédés d’argumentation

  • Dans un premier temps, Descartes pose la question de notre identité, en rappelant que nous ne sommes pas seulement un individu particulier (un tout face à d’autres individus), mais aussi un membre de différents groupes, donc une partie de différentes communautés. Par conséquent, notre identité est aussi, et par définition, une identité sociale.
  • Dans un second temps, Descartes énonce un principe moral en attachant à ce principe une façon de se l’approprier : si les intérêts du groupe doivent l’emporter sur les miens propres, je peux être amené à prendre en compte le contexte, en faisant appel à une mesure comparative.
  • Dans un troisième temps, Descartes expose les inconvénients qui découlent du non respect de ce principe, et les avantages qui découlent de son application. La possibilité d’un rapport moral à autrui, dit-il, vient de ma capacité à subordonner mon intérêt privé à l’intérêt du groupe.

Éviter les erreurs

Éclairer les mots

  • Pour expliquer ce texte, vous devrez d’abord relever les distinctions qui le structurent : personne séparée des autres / l’une des parties de l’univers, l’une des parties de cette terre, l’une des parties de cet État, de cette société, de cette famille ; intérêts du tout / ceux de sa personne en particulier ; tout / partie ; grand mal / petit bien ; un homme / tout le reste de sa ville ; perdre / sauver ; si on rapportait tout à soi-même / en se considérant comme une partie du public.
Corrigé

Les titres en couleurs servent à guider la lecture et ne doivent en aucun cas figurer sur la copie.

Introduction

Devons-nous agir en vertu de nos seuls intérêts particuliers ?

A priori, on pourrait condamner la poursuite exclusive de l’intérêt particulier au nom d’un impératif moral selon lequel il serait mal d’agir dans son seul intérêt. Mais pour quelles raisons serait-il mauvais d’ordonner notre conduite à notre égoïsme ?

C’est précisément la question que se pose Descartes dans ce texte, en se demandant comment nous devons envisager notre rapport aux autres, et donc notre rapport à nous-mêmes. Devons-nous nous envisager comme un individu porteur de son intérêt particulier face à d’autres individus mûs par leur intérêt particulier ? Mais le problème porte précisément sur la définition de notre identité : qui sommes-nous ? Sommes-nous seulement des individus définis par la poursuite de leur intérêt particulier ? De fait, notre identité est multiple : chaque individu se définit également par son appartenance à des groupes. Mais pour quelles raisons devrait-on agir dans l’intérêt du groupe plutôt que dans notre intérêt particulier ? Comment penser, même, un intérêt commun ?

Dans un premier temps, Descartes pose la question de notre identité, en rappelant que nous ne sommes pas seulement un individu particulier (un tout face à d’autres individus), mais aussi un membre de différents groupes, donc une partie de différentes communautés.

Dans un second temps, Descartes énonce un principe moral en attachant à ce principe une façon de se l’approprier : si les intérêts du groupe doivent l’emporter sur les miens propres, je peux être amené à prendre en compte le contexte, en faisant appel à une mesure comparative.

Enfin, Descartes expose les inconvénients qui découlent du non respect de ce principe, et les avantages qui découlent de son application.

1. Notre identité est à la fois personnelle et sociale

A. Nous sommes un individu

Pour répondre à la question portant sur notre rapport aux autres, Descartes part d’une définition de notre identité qui se développe en deux temps : nous sommes d’une part, dit-il, « une personne séparée des autres », c’est-à-dire un « individu » (qui, étymologiquement, signifie : « ce qui ne peut être divisé »). Ainsi nous sommes à première vue un « tout » séparé des autres, et cette séparation entraîne une séparation des intérêts particuliers, qui sont par conséquent « distincts de ceux du reste du monde ». Pourtant, cette définition de l’identité est insuffisante : car, souligne Descartes, « on ne saurait subsister seul ». Aucun individu ne peut survivre sans les autres.

B. Nous sommes les parties de différents groupes

Par conséquent, se définir comme un individu séparé des autres est insuffisant et finalement assez abstrait : car l’existence et la survie de chaque individu sont liées à leur inscription dans une série de groupes. J’appartiens à l’« univers », à la « terre », à l’« État », à la « société », à la « famille ». Je suis défini comme un tout, mais aussi comme une partie d’un tout : mon identité est aussi immédiatement sociale.

[Transition] Mais alors, à partir de cette définition de mon identité, comment poser mon rapport aux autres ?

2. Les intérêts du groupe doivent primer sur les intérêts particuliers

A. Énonciation du principe moral

Descartes énonce alors un principe qui découle de cette définition double de notre identité : celui de la subordination de l’intérêt particulier à l’intérêt général. Ce principe moral, qui, dit-il, doit régir mon rapport aux autres, est en tant que tel une règle qui doit guider mon action. Mais mon action se déploie dans un contexte qu’il faut prendre en compte : ce principe est un principe, non un impératif auquel aucune exception ne serait possible.

B. Adaptation du principe au contexte

C’est ce que précise Descartes en nous appelant à soupeser, par une mesure comparative, chaque situation. Il s’appuie là sur deux exemples visant à montrer l’absurdité d’une conduite qui ferait de ce principe un impératif absolu. L’application de ce principe doit donc faire l’objet d’un calcul raisonné, déterminant le moindre mal.

[Transition] Mais que nous apporte une conduite ordonnée à ce principe ?

3. Ce principe est la possibilité d’un rapport moral à l’autre

A. Inconvénients du non respect de ce principe

Descartes établit alors une comparaison entre les inconvénients d’une conduite égoïste, et les avantages d’une conduite ordonnée à l’intérêt du groupe. De façon générale, dit-il, ne pas agir dans l’intérêt général nous expose à « nuire beaucoup » pour en tirer une « petite commodité » : c’est-à-dire qu’il s’agirait d’une conduite absurde, dont résulterait plus de mal que de bien. Par ailleurs, c’est ce principe qui est la condition de possibilité de la « vraie amitié », la « vraie fidélité », la « vraie vertu ». Autrement dit, la suppression de ce principe correspond à la suppression de toute morale.

B. Avantages de l’application de ce principe

En revanche, s’envisager comme une partie plutôt que comme un tout présente un double avantage pour nous : nous éprouvons par là du « plaisir » à faire du bien aux autres perçus comme autres parties du même tout et, par ailleurs, nous trouvons dans cette représentation la force de dépasser nos craintes particulières.

Conclusion

En définitive, l’enjeu, pour Descartes, est ici de fonder en raison cette règle morale qui veut qu’il soit bon d’agir pour les autres. Si je dois subordonner mes intérêts égoïstes à ceux du groupe, dit-il, c’est d’abord parce que mon identité est à la fois personnelle et sociale. De ce point de vue, la conduite égoïste est d’abord condamnable en ce qu’elle est une erreur (elle repose sur une définition partielle de notre identité), et une absurdité (elle n’obéit pas à la logique du plus grand bien et du moindre mal).