Destin tragique (texte de L. Gaudé, tableau de A. Dambès)

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Annales corrigées
Classe(s) : 3e | Thème(s) : Agir dans la cité : individu et pouvoir
Type : Sujet complet | Année : 2019 | Académie : Polynésie française

AGIR DANS LA CITÉ

Agir dans la cité : individu et pouvoir

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Polynésie française • Juillet 2019

100 points

Destin tragique

document a Texte littéraire

Des migrants clandestins espèrent entrer en Europe par la côte italienne. Pour cela, ils payent très cher le passage illégal à des marins qui semblent prêts à courir ce risque. Le début du texte se situe au moment où ils embarquent sur un navire en très mauvais état. Parmi ces migrants, le narrateur met en évidence un personnage, une jeune femme, qui fait le voyage avec son enfant.

L’équipage était constitué d’une dizaine d’hommes, silencieux et précis. Ce sont eux qui donnèrent le signal de l’embarquement. Les centaines d’ombres confluèrent alors vers la petite passerelle et le bateau s’ouvrit. Elle fut une des premières à embarquer. Elle s’installa sur le pont contre la rambarde et observa le lent chargement de ceux qui la suivaient. Ils ne tardèrent pas à être serrés les uns contre les autres. Le bateau ne semblait plus aussi vaste que lorsqu’elle était sur le quai. C’était maintenant un pont étroit piétiné par des centaines d’hommes et de femmes.

Ils levèrent l’ancre au milieu de la nuit. La mer était calme. Les hommes, en sentant la carcasse du navire s’ébranler, reprirent courage. Ils partirent enfin. […]

Mais il y eut ces cris poussés à l’aube du deuxième jour, ces cris qui renversèrent tout et marquèrent le début du second voyage. De celui-là, elle se rappelait chaque instant. Depuis deux ans, elle le revivait sans cesse à chacune de ses nuits. De celui-là, elle n’était jamais revenue.

Les cris avaient été poussés par deux jeunes Somalis1. Ils s’étaient réveillés avant les autres et donnèrent l’alarme. L’équipage avait disparu. Ils avaient profité de la nuit pour abandonner le navire à l’aide de l’unique canot de sauvetage. La panique s’empara très vite du bateau. Personne ne savait piloter pareil navire. Personne ne savait non plus où l’on se trouvait. […] Ils se rendirent compte avec désespoir qu’il n’y avait pas de réserve d’eau ni de nourriture. Que la radio ne marchait pas. Ils étaient pris au piège. Encerclés par l’immensité de la mer. Dérivant avec la lenteur de l’agonie. […]2

Son esprit assommé ne pensa plus à rien. La fatigue l’envahit. À partir de cet instant, elle renonça. Elle se laissa glisser dans un coin, s’agrippa à la rambarde et ne bougea plus. Elle n’était plus consciente de rien. Elle dérivait avec le navire. Elle mourait, comme tant d’autres autour d’elle, et leurs souffles fatigués s’unissaient dans un grand râle continu.

Ils dérivèrent jusqu’à la troisième nuit. La frégate3 italienne les intercepta à quelques kilomètres de la côte des Pouilles4. Au départ de Beyrouth5, il y avait plus de cinq cents passagers à bord. Seuls trois cent quatre-vingt-six survécurent. Dont elle. Sans savoir pourquoi. Elle qui n’était ni plus forte, ni plus volontaire que les autres. Elle à qui il aurait semblé juste et naturel de mourir après l’agonie de son enfant. Elle qui ne voulait pas lâcher la rambarde […].

Elle raconta tout cela avec cette lenteur et précision. Pleurant parfois, tant le souvenir de ces heures, était encore vif en elle. Le commandant Piracci ignorait que la femme eût un enfant mais, en d’autres occasions, sur d’autres mers, il avait dû, parfois, arracher des nourrissons inertes à leur mère. Il connaissait ces histoires de mort lente, de rêve brisé. Pourtant le récit de cette femme le bouleversa. Il repensa à cette destinée saccagée, à la laideur des hommes. Il essaya de mesurer la colère qui devait y avoir en elle et il sentit qu’elle était au-delà de toute mesure. Et pourtant durant tout son récit, elle ne s’était pas départie de la pleine dignité de ceux que la vie gifle sans raison et qui restent debout.

Il repensa à l’argent qu’il avait dans un de ses livres de sa bibliothèque et il lui demanda : « Que voulez-vous ? » […] Il était bouleversé et il était prêt à donner autant qu’il pouvait.

Elle le regarda droit dans les yeux et sa réponse le laissa stupéfait. Elle lui dit d’une voix posée :

« Je voudrais que vous me donniez une arme. »

Laurent Gaudé, Eldorado, 2006.

1. Somalis : habitants de Somalie, pays situé à l’extrémité orientale de la Corne de l’Afrique.

2. Dans le passage coupé, les cadavres sont jetés par-dessus bord, par peur d’une contamination, y compris l’enfant, mort, de la jeune femme.

3. Frégate : bateau de guerre rapide à trois mâts. (Et aussi grand oiseau des mers dont la femelle ne couve qu’un œuf par an.)

4. Les Pouilles : région du Sud de l’Italie en Europe formant le talon de la botte.

5. Beyrouth : capitale du Liban, pays du Proche-Orient.

document bAlain Dambès, Rives de l’Eldorado, 2013

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© Alain Dambès

Huile sur toile.

travail sur le texte littéraire et sur l’image 50 points • 1 h 10

Les réponses doivent être entièrement rédigées.

Grammaire et compétences linguistiques

1. a) Dans le premier paragraphe, par quels groupes nominaux désigne-t-on respectivement l’équipage et les passagers ? (2 points)

b) Que désigne le mot « la » à la ligne 6 ? Indiquez la classe grammaticale et la fonction de ce mot. (3 points)

2. « Encerclés par l’immensité de la mer » (lignes 25-26)

a) À quelle classe grammaticale le mot « encerclés » appartient-il ? (1 point)

b) Expliquez la composition de ce mot et précisez son sens dans le contexte. (2 points)

3. « L’équipage avait disparu. » (lignes 19-20).

Indiquez le temps et la valeur du verbe. (2 points)

4. « La fatigue l’envahit. À partir de cet instant, elle renonça. Elle se laissa glisser dans un coin, s’agrippa à la rambarde et ne bougea plus. Elle n’était plus consciente de rien. » (l. 27-30).

Réécrivez ce passage en remplaçant « elle » par « elles » et faites toutes les modifications nécessaires. (10 points)

Compréhension et compétences d’interprétation

1. Au début du texte, à quel moment de la journée le navire lève-t-il l’ancre ? Pour quelle raison, selon vous ? (2 points)

2. D’après le premier paragraphe, précisez dans quelles conditions les voyageurs sont embarqués. (3 points)

3. a) Pourquoi le narrateur parle-t-il de « second voyage » à la ligne 14 ? (2 points)

b) Montrez que les passagers sont véritablement « pris au piège » (ligne 25). (2 points)

c) Combien de passagers survivent à ce terrible voyage ? (1 point)

4. Quelles impressions la situation du personnage féminin produit-elle sur vous ? Justifiez votre réponse en vous appuyant précisément sur le texte. (4 points)

5. Pourquoi le commandant Piracci est-il bouleversé par le récit de la femme ? Développez votre réponse en vous appuyant sur le texte. (4 points)

6. Dans les trois dernières lignes du texte, comment comprenez-vous l’attitude et les paroles du personnage féminin ? (2 points)

7. À quel procédé littéraire avez-vous été le plus sensible dans le texte ? Justifiez votre choix. (2 points)

8. Quelles réflexions ce texte vous inspire-t-il ? (2 points)

9. Comment le peintre Alain Dambès représente-t-il la tragédie actuelle des migrants, qui quittent leurs pays pour se rendre clandestinement en Europe ? (6 points)

dictée 10 points • 20 min

Le nom de l’auteur et le titre de l’œuvre sont écrits au tableau.

Laurent Gaudé

Eldorado, 2006.

Le bateau lui sembla énorme. C’était une haute silhouette immobile, et cette taille imposante la rassura. Elle se dit que les passeurs avec qui elle avait traité devaient être sérieux et accoutumés à ces traversées s’ils possédaient de tels bateaux.

On la fit attendre sur le quai, au pied du monstre endormi. Les camionnettes ne cessaient d’arriver. Il en venait de partout, déposant leur chargement humain et repartant dans la nuit. La foule croissait sans cesse. Tant de gens. Tant de silhouettes peureuses qui convergeaient vers ce quai. Des jeunes hommes pour la plupart. N’ayant pour seule richesse qu’une veste jetée sur le dos. Elle aperçut quelques familles et d’autres enfants comme le sien, emmitouflés dans de vieilles couvertures. Cela aussi la rassura. Elle n’était pas la seule mère.

rédaction 40 points • 1 h 30

Vous traiterez au choix un des deux sujets de rédaction suivants. Votre travail fera au moins deux pages (soit une cinquantaine de lignes).

Sujet d’imagination

Le commandant Piracci refuse de donner une arme à la jeune femme. Imaginez ce qu’il lui dit, en prenant soin de développer son discours. La jeune femme peut éventuellement prendre la parole.

Sujet de réflexion

Selon vous, de quelle manière peut-on exercer sa solidarité envers ceux qui en ont besoin ? Développez et argumentez votre point de vue.

Les clés du sujet

Les documents

Le texte littéraire (document A)

Dans son roman Eldorado, Laurent Gaudé s’intéresse à la tragédie des migrants qui tentent de traverser la Méditerranée. Une partie du roman se concentre sur un commandant italien chargé d’intercepter les navires de migrants illégaux ; touché par les drames humains qu’il découvre peu à peu, il tentera ensuite la traversée en sens inverse.

L’image (document B)

Alain Dambès, artiste contemporain, reprend un célèbre tableau de Géricault, Le Radeau de la Méduse (1819), présentant les naufragés d’un navire français nommé La Méduse : sur 147 rescapés, seuls dix survivront, après s’être, semble-t-il, livrés à l’anthropophagie. Dambès actualise le tableau : les naufragés sont devenus des immigrés, et la terre s’aperçoit au loin.

Rédaction (sujet d’imagination)

Recherche d’idées

Tu dois écrire la suite immédiate du texte, en imaginant la réponse négative donnée par le commandant à cette demande d’arme. Réfléchis aux arguments qu’il va utiliser pour essayer de dissuader la jeune femme de se venger sur les passeurs malhonnêtes dont les agissements ont entraîné la mort de son enfant.

Conseils de rédaction

Le commandant doit s’exprimer au discours direct : ses paroles auront alors plus de poids, et tu pourras plus facilement utiliser le registre des émotions. Utilise les caractéristiques de ce discours : deux points, guillemets, présent de l’énonciation comme temps de référence.

Des interventions du narrateur sont toutefois possibles, mais les paroles du personnage doivent composer l’essentiel du devoir.

Rédaction (sujet de réflexion)

Recherche d’idées

Étymologiquement, la solidarité désigne un rapport de dépendance réciproque entre les personnes. Par quels actes peut-on se montrer solidaire envers ceux qui ont besoin d’aide : en donnant du temps ? de l’argent ? en partageant leurs peines ? en endossant leurs problèmes ?

Conseils de rédaction

Établis une liste de synonymes pour « solidaire » : « compatissant, charitable, généreux, bienfaisant » en font partie, mais aussi « responsable ».

Pour que ton argumentation soit efficace, n’hésite pas à anticiper les objections que l’on pourrait te faire.