Deux personnes délibèrent : la violence sur scène peut-elle constituer un spectacle acceptable ?

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re ES - 1re S | Thème(s) : Le théâtre, texte et représentation - L'écriture d'invention
Type : Écriture d'invention | Année : 2013 | Académie : Pondichéry
 
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet & Corrigé
 
Violence sur scène
 
 

Violence sur scène • Invention

Théâtre

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Pondichéry • Mai 2013

Séries ES, S • 16 points

Écriture d’invention

> Dans un dialogue de théâtre, deux personnes délibèrent : la violence sur scène peut-elle constituer un spectacle acceptable ?

Ce dialogue argumenté entre les deux personnes qui s’affrontent sur cette question s’enrichira de votre connaissance du corpus et d’autres références au genre théâtral.

Comprendre le sujet

  • Faites la « définition » du texte à produire, à partir de la consigne.

Dialogue de théâtre en prose (genre) dans lequel deux personnes argumentent sur (type de texte) la représentation sur scène de la violence (thème), (registre ?), pour peser le pour et le contre des effets de la violence sur scène (but).

Chercher des idées

  • Il s’agit en fait d’une dissertation déguisée… en dialogue. Il faut que le débat procède par argument/contre-argument, assortis d’exemples.
  • Rappel de la règle de la bienséance : le théâtre ne doit pas choquer. La violence peut exister dans la pièce (le texte) mais est exclue de la scène.
  • Quelques arguments pour : reportez-vous à la dissertation.
  • Quelques arguments contre : la violence sur scène est choquante ; elle est difficile à mettre en scène de façon crédible ; risque d’accoutumance et même de contagion (voir les jeux vidéo violents qui « anesthésient » les joueurs) ; trop d’émotion tue le spectacle et empêche le spectateur de comprendre ; la violence peut être rendue indirectement (récit, objets symboliques qui sollicitent l’imagination) ; trouver des moyens indirects efficaces stimule l’ingéniosité du dramaturge ou du metteur en scène.
  • Les exemples : reportez-vous à la dissertation (sujet précédent). Cherchez aussi des pièces qui ne présentent aucune situation violente.
  • Les « personnes » en présence et les circonstances : on attend de vrais personnages cohérents : des candidats au concours du Conservatoire national d’art dramatique discutent de la scène qu’ils vont choisir pour leur audition ; des membres d’une troupe choisissent les pièces à mettre au répertoire ; un metteur en scène et un acteur s’opposent sur la représentation d’une pièce violente ; des spectateurs discutent à la sortie d’une représentation…
  • Le registre : « s’affrontent » autorise le registre polémique (violence du ton, exclamations, dénégations…). L’un d’eux (professeur, metteur en scène) peut prendre un ton didactique. Ils peuvent par endroits se laisser aller à des répliques lyriques enthousiastes.

>Pour réussir l’écriture d’invention : voir guide méthodologique.

>Le théâtre : voir mémento des notions.

Corrigé

Céline, sortant du théâtre. – Non mais quelle horreur, cette pièce ! J’avoue que je ne m’attendais pas à ça de la part de Shakespeare… Ah, je m’en souviendrai, de Titus Andronicus !

Marianne. – C’est sûr qu’il faut avoir l’estomac bien accroché…

Céline. – L’estomac bien accroché ? Indigeste ? Tu as le mot pour rire ! Le héros fait manger ses enfants en pâté à son ennemi, après les avoir saignés comme des cochons !

Marianne. – Oh, tu dis ça, mais le mythe de Thyeste ne t’a pas tant choquée quand on l’a étudié en classe. Pourtant, on y retrouve aussi bien le meurtre sanglant que le cannibalisme.

Céline. – Oui, mais ce n’est pas pareil ! Shakespeare, c’est du théâtre !

Marianne. – Oui, c’est sûr : cela montre que parler de violence, cela passe, mais que la voir représentée, c’est plus dérangeant.

Céline. – Exact. C’est une question de représentation. Et la question se pose de façon encore plus cruciale pour le théâtre que pour le cinéma.

Marianne. – Pourquoi ?

 

Conseil

Dans un dialogue qui procède par arguments/contre-arguments, pour donner de la dynamique et un fil conducteur, pensez aux formules de concession : Oui, mais… Je veux bien mais… Oui, c’est sûr…

Céline. – Parce que le théâtre, c’est « frontal » : tu es proche de ce à quoi tu assistes, tu vis et respires en même temps que les personnages évoluent. Dans une salle de cinéma, on est moins frappé par ce qui se passe sur scène, parce que les acteurs n’y sont pas présents. Un corps souffrant est plus palpitant, donc plus troublant sur scène que sur un écran plat. C’est pourquoi les films d’horreur ne m’ont jamais vraiment fait peur : je trouve ça juste dégoûtant. Alors que cette pièce, j’en tremble encore ! Et puis, tu vois, il y a autre chose : représenter la violence ne me semble pas être réellement acceptable en soi. Je dirais que c’est une question de morale.

Marianne. – Ah, les fameuses bienséances du xviie siècle… Camille de Corneille qui court se faire assassiner par son frère en coulisses, parce que sur scène, cela ne se fait pas ! Tu ne trouves pas ça un peu ridicule ?

Céline. – Si cela se limitait à ce que tu dis, certainement. Mais il faut remettre les bienséances dans leur contexte. Elles ont été érigées en règle contre un théâtre qui devenait stérile à force de surenchère dans la violence. Prends l’exemple de Scédase, ou l’Hospitalité violée, d’Alexandre Hardy. Hé bien je peux te dire qu’il n’y a pas que l’hospitalité qu’on viole dans la pièce ! Deux jeunes hommes s’introduisent dans la maison de Scédase, outragent ses deux filles, les tuent, et les jettent dans un puits. Et tout ça sur scène !

Marianne. – Je vois ce que tu veux dire : la débauche de violence finit par ne plus choquer, puisqu’elle habitue le spectateur à tout voir. Et les bienséances visaient à régler ce type de spectacle un peu trop « baroque ».

Céline. – Exactement.

Marianne. – Mais faut-il pour autant interdire toute représentation de la violence sur scène ? Après tout, le théâtre a aussi pour vocation de renvoyer l’image de notre monde. Il est aussi hypocrite de cacher la violence qu’il est excessif de faire couler des ruisseaux de sang sur scène.

Céline. – Oui, mais cela pose encore une fois problème : rappelle-toi ce que dit Aristote dans sa Poétique. Il parle du paradoxe de la représentation, qui nous fait apprécier, voire admirer ce que, dans la réalité, nous détesterions regarder. C’est le principe du plaisir esthétique.

Marianne. – Où veux-tu en venir ?

Céline. – À ceci : avons-nous le droit d’admirer un meurtre ? Corneille disait de sa Cléopâtre dans Rodogune « qu’en même temps qu’on détestait ses actions, on ne pouvait s’empêcher d’admirer la source dont elles partaient » : est-il moralement défendable d’être fasciné par le Mal ?

Marianne. – Je suis tout à fait d’accord avec toi. Mais justement, c’est là l’intérêt du théâtre. On ne devrait pas être fasciné par le Mal, mais en réalité nous le sommes ! Nous sommes tous des voyeurs. Pour moi, le théâtre existe pour nous révéler cette réalité-là : il nous montre ce genre d’acte, pour que nous prenions conscience de notre part d’ombre.

Céline. – Ce n’est pas une raison pour verser dans l’excès inverse, comme le font certains de nos dramaturges contemporains, notamment en Angleterre. Edward Bond, dans sa pièce Sauvés, fait tuer un bébé dans une poussette ; et Sarah Kane, dans Anéantis, fait carrément manger un bébé sur scène… Est-il nécessaire d’en venir à de telles extrémités pour nous rappeler que nous ne sommes pas parfaits ? Moi, je trouve que Britannicus de Racine, où la violence est feutrée, toute psychologique, est plus efficace que ces pièces-charniers ! La scène de torture psychologique, où Néron force Junie à chasser Britannicus, qu’elle aime, alors qu’il écoute tout derrière un rideau, est absolument extraordinaire. Et pourtant, pas une goutte de sang, pas un geste violent. Tout est dans le raffinement de cette cruauté, dans la parole et la pression terrible qui pèse sur les épaules de la malheureuse Junie.

Marianne. – Sans doute. Mais dans la mesure où la violence a deux versants, l’un physique, l’autre psychologique, il me semble que représenter les deux est également important. En revanche, un problème se pose en ce qui concerne la violence physique : elle est très difficile à représenter sur scène. Le théâtre n’a pas les effets spéciaux du cinéma : comment donner l’illusion à une salle remplie qu’on coupe la tête de quelqu’un ? Il faut être très ingénieux pour faire oublier que la violence est factice, et l’utilisation d’un trucage au théâtre rappelle immédiatement au public que c’est du faux. La question ne se pose pas avec le poison, mais regarde le meurtre du duc Alexandre dans Lorenzaccio

Céline. – Hé bien, il suffit d’un faux poignard dont la lame rentre dans le manche dès qu’on l’appuie contre quelque chose.

Marianne. – Voilà ! Tu vois, tu connais la solution ! Si tu voyais cette pièce au théâtre, au moment de la mort du Duc, tu penserais automatiquement à ce « truc » ; cela te ferait peut-être même rire…

Céline. – En effet. C’est un véritable défi pour le metteur en scène.

Marianne. – Tu vois, cela peut être stimulant ! Bon, c’est bien beau, tout ça, mais si on allait déjeuner, maintenant ?

Céline (avec une moue). – Ah non alors ! Cette pièce m’a vraiment coupé l’appétit !