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Discuter, est-ce renoncer à la violence ?

France métropolitaine • Juin 2021

Discuter, est-ce renoncer à la violence ?

dissertation

4 heures

20 points

Intérêt du sujet • Avoir une discussion franche permet de désamorcer certains conflits : mieux vaut, comme on dit, « mettre les problèmes sur la table ». Cela veut-il dire pour autant qu'on a renoncé à toute forme de violence ?

 
 

Les clés du sujet

Définir les termes du sujet

Discuter

Parler avec quelqu'un, échanger des idées, des arguments, des points de vue différents. À première vue c'est donc entrer dans une relation constructive.

Mais cela peut manifester un désaccord : discuter signifie alors mettre en question (« discuter un ordre »), entrer en controverse ou en polémique, négocier, débattre.

Renoncer à la violence

La violence est d'abord l'usage de la force physique ou la menace d'en faire usage. Mais elle peut aussi se manifester dans les mots quand la discussion tourne à la dispute.

Renoncer à la violence suppose qu'on ait d'abord eu la tentation de l'utiliser : il s'agirait donc d'abandonner cette solution et de régler nos conflits de façon plus civilisée.

Dégager la problématique

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Construire un plan

Tableau de 3 lignes, 2 colonnes ;Corps du tableau de 3 lignes ;Ligne 1 : 1. La parole permet de dépasser la violence; Renoncer à la violence au profit du droit est le propre de l'homme civilisé.L'usage de la parole a une grande part dans ce renoncement à la violence.; Ligne 2 : 2. La discussion n'annihile pas le conflit; Malgré sa forme courtoise, la discussion reste l'expression d'un rapport de force.Elle peut même n'être qu'une phase dans l'escalade de la violence.; Ligne 3 : 3. Il faut exclure la violence de la discussion; Il faut distinguer le dialogue de la discussion et promouvoir la tolérance.Les institutions démocratiques permettent un débat excluant par principe la violence.;

Les titres en couleurs et les indications entre crochets servent à guider la lecture mais ne doivent en aucun cas figurer sur la copie.

Introduction

[Reformulation du sujet] On dit souvent qu'une discussion franche permet d'aplanir les conflits et de les dépasser : plutôt que d'en venir aux mains, mieux vaut se mettre autour d'une table et s'expliquer. Mais discuter, est-ce renoncer à la violence ? [Définition des termes du sujet] La violence, c'est-à-dire l'usage de la force ou la menace d'y recourir, est une tentation à laquelle l'être civilisé s'oblige à renoncer sous le règne du droit. Mais faire usage des mots plutôt que des coups n'implique pas l'absence de conflit : discuter n'est pas converser, mais débattre, défendre son point de vue, négocier, et même parfois s'opposer, comme lorsqu'on discute un ordre. [Problématique] Si la parole est une alternative à la violence, il n'y a jamais loin de la discussion à la dispute. La discussion permet-elle d'éviter durablement la violence, ou bien n'est-elle qu'une mise à l'écart provisoire de celle-ci, voire une manière plus insidieuse de l'exercer ? [Annonce du plan] On verra d'abord l'importance de la parole dans le passage de la sauvagerie à la civilisation, pour constater ensuite que la discussion n'annihile jamais tout à fait le conflit. On s'interrogera enfin sur les possibilités de dépasser cette violence résiduelle.

1. La parole permet de dépasser la violence

A. La violence est une tendance naturelle

La tentation de recourir à la violence est naturelle dans les situations de conflit. User de la force est une manière brutale mais efficace de se débarrasser de l'autre lorsqu'il constitue un obstacle. Dans une situation où les hommes ne seraient pas tenus en respect par les lois et l'État, leurs relations dégénéreraient probablement en une « guerre de chacun contre chacun », comme le dit Hobbes dans le Léviathan.

Nous avons, selon Freud, des pulsions d'agression auxquelles il faut renoncer car elles sont incompatibles avec la vie en société. Le « travail de la culture » consiste à inhiber ces tendances violentes, en les canalisant à défaut de pouvoir les supprimer. Le droit et la morale sont en première ligne, mais aussi l'éducation ou le langage, qui font de nous des êtres plus raffinés.

B. Discuter permet de régler les conflits

La parole nous libère de nos émotions les plus sauvages. Mettre des mots sur les sentiments est un moyen d'apaiser leur violence, ce que savent bien les écrivains. Hegel dit, dans l'Esthétique, qu'en nommant les passions, on les extériorise et on les objective : ainsi mises à distance, elles ne sont plus simplement éprouvées mais analysées, ce qui conduit à leur dépassement.

Le manque de communication alimente les conflits. Une discussion franche apaise les tensions qui peuvent s'accumuler dans un couple, dans une relation amicale ou sur le lieu de travail. Discuter consiste à renouer un dialogue, permet d'exprimer son point de vue, d'échanger et de parvenir à une solution négociée et raisonnable : la voie du compromis peut alors l'emporter sur l'escalade de la violence.

définition

Un compromis est un accord auquel parviennent des parties en conflit, au terme d'une négociation où chacune accepte de faire des concessions.

[Transition] L'usage de la parole s'oppose à celui de la violence. Pour autant, la discussion ne continue-t-elle pas de manifester le conflit d'une autre manière ?

2. La discussion n'annihile pas le conflit

A. Discuter n'exclut pas de s'affronter

 Le conseil de méthode

Pour illustrer votre propos, appuyez-vous sur des situations concrètes.

Accepter la discussion ne signifie pas qu'on a renoncé à la violence, mais qu'on en fait usage en dernier recours. Lorsque la police tente de négocier avec un preneur d'otage, ce n'est pas parce qu'elle s'interdit de donner l'assaut, mais pour chercher une voie de règlement moins dangereuse. Il en va de même, sur la scène internationale, des pourparlers qu'on entreprend pour éviter d'entrer en guerre : en cas d'échec, ce sont les armes qui parlent.

Les discussions diplomatiques, pourtant si courtoises en apparence, dissimulent mal la violence des relations internationales. On les utilise moins pour servir la paix que pour servir ses intérêts, au besoin en menaçant ou en prenant des engagements non suivis d'effets. Comme le dit Machiavel, il faut être tantôt « lion » (puissant et cruel), tantôt « renard » (rusé et menteur), donc user de la violence ou de la discussion selon l'efficacité qu'on peut en espérer.

B. La discussion est un rapport de force

 Le secret de fabrication

Réfléchissez aux expressions courantes dans lesquelles on trouve le verbe « discuter ».

Toute discussion dénote un conflit : « discuter un ordre » ou dire qu'une idée est « discutable », c'est s'y opposer. La discussion n'est jamais loin de la dispute, comme dans les polémiques (du grec pólemos, « combat », « guerre ») des plateaux télévisés où s'échangent des punchlines ou déjà dans l'art des joutes verbales que les Grecs nommaient éristique. Le sophiste Gorgias louait le discours qui peut « droguer l'âme et l'ensorceler » et le qualifiait de « tyran » très puissant.

définition

Du grec éris, « combat », « querelle », l'éristique est l'art de la controverse.

Le langage est une arme pour séduire ou tromper, mais aussi pour blesser ou contraindre. Même si insultes et menaces n'ont pas formellement leur place dans une discussion, l'effort pour dominer l'interlocuteur confère aux mots une violence insidieuse. Dans Ce que parler veut dire, Bourdieu montre que des rapports de force et des conflits de classe déterminent la manière de s'adresser à quelqu'un au cours d'une discussion.

[Transition] La discussion n'exclut pas le recours à la force et contient même une violence insidieuse. Comment arriver à discuter de façon résolument pacifique ?

3. Il faut exclure la violence de la discussion

A. Il faut dialoguer plutôt que discuter

Contrairement à la discussion, le dialogue philosophique n'est pas une controverse où l'on cherche à avoir raison contre l'autre. Dans les œuvres de Platon, le personnage de Socrate met en application la méthode dialectique : un échange sincère et honnête de questions et de réponses, où les interlocuteurs recherchent ensemble la vérité.

Dialoguer implique aussi de savoir s'écouter réciproquement plutôt que d'imposer son point de vue. Mais il faut, pour cela, arriver à se prescrire une certaine tolérance, donc réfréner comme le dit Ricœur « l'impulsion à imposer à autrui nos propres convictions » : il nous faut comprendre que l'autre a le droit d'exister et d'adhérer librement à des valeurs différentes des nôtres. Cette suspension du conflit débouche sur une sorte de « clairière » où se manifeste une « convivialité » dans le désaccord.

B. Il faut encadrer le débat

On doit aussi donner des règles à la discussion de façon que la violence ne puisse s'y manifester. Dans un procès, par exemple, le conflit est transposé sur le plan de la parole dans un contexte qui exclut les passions (procédures strictement réglées, sérénité, lenteur). Le juge prononce la parole de justice en se référant à une loi commune, seule à même de briser le cycle infini de la vengeance.

De même, la démocratie institue la discussion pour surmonter la violence. Dans ses Essais sur le politique, Lefort parle d'un régime qui reconnaît par principe « la légitimité d'un débat sur le légitime et l'illégitime », et qui suppose que « nul n'occupe la place du grand juge ». C'est le débat permanent, mais pas le conflit, car l'existence d'un espace public offre à chacun la possibilité de s'exprimer par voie de presse ou par un engagement associatif ou politique, en acceptant que les autres le fassent aussi.

Conclusion

Parce qu'elle est une formalisation de la pensée et des sentiments dans les mots, la discussion représente au minimum un effort pour dépasser la violence. Elle ne signifie cependant pas toujours qu'on y ait renoncé de façon définitive, ni même de façon durable. Renoncer à la violence n'est pas simplement abandonner l'idée de se donner physiquement des coups : c'est une exigence morale, qu'on s'impose par la tolérance dans le dialogue, et un projet politique, qu'on s'efforce de mettre en place dans le débat démocratique.

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