Doit-on tout faire pour être heureux ?

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Annales corrigées
Classe(s) : Tle L | Thème(s) : Le bonheur
Type : Dissertation | Année : 2014 | Académie : France métropolitaine
 
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet
 
Doit-on tout faire pour être heureux ?
 
 

France métropolitaine 2014 • Dissertation de série L

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Onglet

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CORRIGE

 

France métropolitaine Juin 2014

dissertation • Série L

Définir les termes du sujet

Devoir

  • « Doit-on » peut signifier : a-t-on le devoir moral, ou : est-il bon de. Dans les deux cas, se demander si on doit faire une chose présuppose qu’on ait le choix : il s’agit donc d’une question de nature morale, qui implique que l’on justifie ce choix.
  • Cette distinction renvoie à la distinction entre la morale et l’éthique : si la première se demande ce qui est bien ou mal, la seconde se demande ce qui est bon pour nous.

Tout faire

  • « Tout faire » signifie : faire tout ce qu’il nous est possible de faire, en vertu de nos forces et de nos capacités.
  • « Tout faire » peut également signifier : faire n’importe quoi. En ce sens, la question signifie : doit-on employer tous les moyens, quels qu’ils soient, pour parvenir à cette fin que serait le bonheur ?

Bonheur

  • S’il est impossible de définir les conditions du bonheur, c’est-à-dire son contenu, puisque les mêmes choses ne nous rendent pas tous heureux, il est en revanche possible de définir le bonheur comme un sentiment de satisfaction durable, distinct en cela du bien-être, qui ne désigne, lui, que la sensation de satisfaction ponctuelle du corps.
  • Étymologiquement, bonheur vient de augurium, qui en latin signifie « chance » : ce que l’étymologie nous indique, c’est que le bonheur nous advient par hasard, indépendamment de notre volonté et d’une quelconque maîtrise.

Dégager la problématique et construire un plan

La problématique

  • Le problème posé par le sujet réside dans le rapport envisagé entre le devoir et le bonheur. A priori, il peut sembler paradoxal de faire de la quête du bonheur un impératif moral. N’avons-nous pas une tendance naturelle qui nous pousse à tout faire pour obtenir le bonheur ?
  • La problématique découle de ce problème central, puisqu’il s’agira de se demander si nous devons absolument chercher le bonheur, et tout mettre en œuvre pour obtenir ce bonheur. S’agit-il d’un devoir ou au contraire d’une tendance naturelle ? Par ailleurs, la poursuite du bonheur justifie-t-elle toutes les actions entreprises en vue d’obtenir ce bonheur ? Autrement dit, la fin – le bonheur – justifie-t-elle les moyens – tout ce que nous pourrions faire en vue de l’obtenir ?

Le plan

  • Dans un premier temps, nous verrons qu’on ne doit pas tout faire pour être heureux dans la mesure où la quête du bonheur ne peut faire l’objet d’un impératif : cet impératif serait par ailleurs absurde.
  • Mais si la poursuite du bonheur ne peut pas justifier tous nos actes, si en ce sens nous ne devons pas faire n’importe quoi pour être heureux, pourtant ne devons-nous pas faire notre possible pour l’être ?
  • Nous verrons enfin pour quelles raisons nous devons faire tout ce qui est en notre pouvoir pour nous écarter du malheur et devenir heureux.

Éviter les erreurs

Pour envisager toutes les dimensions du sujet, n’oubliez pas d’interroger la signification de l’expression « tout faire » : tout faire signifie à la fois faire tout ce qui est en notre pouvoir, et faire n’importe quoi.

Corrigé

Les titres en couleurs servent à guider la lecture et ne doivent en aucun cas figurer sur la copie.

Introduction

Se demander si on doit tout faire pour être heureux, c’est se demander s’il est impératif d’ordonner notre vie à la visée du bonheur, et si tout faire en vue de l’obtenir est une obligation. « Doit-on » peut signifier : a-t-on le devoir ?, autrement dit l’obligation morale, ou : est-il bon de ?

« Tout faire » signifie : faire tout ce qu’il nous est possible de faire, en vertu de nos forces et de nos capacités, ou encore faire n’importe quoi. S’il est impossible de définir les conditions du bonheur, c’est-à-dire son contenu, puisque les mêmes choses ne nous rendent pas tous heureux, il est en revanche possible de définir le bonheur comme un sentiment de satisfaction durable, distinct en cela du bien-être, qui ne désigne, lui, que la sensation de satisfaction ponctuelle du corps.

Étymologiquement, bonheur vient de augurium, qui en latin signifie « chance » : ce que l’étymologie nous indique, c’est que le bonheur nous advient par hasard, indépendamment de notre volonté et d’une quelconque maîtrise. Le problème posé par le sujet réside alors dans le rapport envisagé entre le devoir et le bonheur. A priori, il peut sembler paradoxal de faire de la quête du bonheur un impératif.

S’agit-il d’un devoir, ou au contraire d’une tendance naturelle ? Mais pour quelles raisons devrions-nous tout faire pour être heureux ? La poursuite du bonheur justifie-t-elle toutes les actions entreprises en vue d’obtenir ce bonheur ? Autrement dit, la fin – le bonheur – justifie-t-elle les moyens – tout ce que nous pourrions faire en vue de l’obtenir ? Et finalement, n’est-il pas absurde de tout faire pour être heureux si le bonheur n’est lié qu’au hasard, et ne dépend donc pas de ce que nous faisons ?

Dans un premier temps, nous verrons qu’on ne doit pas tout faire pour être heureux dans la mesure où la quête du bonheur ne peut faire l’objet d’un impératif : cet impératif serait par ailleurs absurde. Mais si la poursuite du bonheur ne peut pas justifier tous nos actes, si en ce sens nous ne devons pas faire n’importe quoi pour être heureux, pourtant ne devons-nous pas faire notre possible pour l’être ? Nous verrons enfin pour quelles raisons il convient de faire tout ce qui est en notre pouvoir pour nous écarter du malheur et pour devenir heureux.

1. On ne doit pas faire tout ce qu’on peut pour être heureux

A. Le bonheur ne dépend pas de nous

Dans un premier temps, on pourrait penser qu’on ne doit pas tout faire pour être heureux dans la mesure où ordonner toutes nos actions à la poursuite du bonheur pourrait sembler absurde.

En effet, si, comme son étymologie l’indique, le bonheur ne dépend pas de nous, s’il ne dépend pas de nos efforts ni de notre volonté, mais du hasard et de la chance, alors tout ce que nous ferions en vue de l’obtenir serait vain. Si le bonheur nous advient de façon accidentelle, sans résulter de nos efforts ni de notre vertu, alors il ne saurait se donner pour le but de notre vie, auquel nous devrions ordonner tous nos actes.

B. Le bonheur n’est pas le but de notre vie

C’est précisément ce que remarque Kant : le bonheur nous advient ou non indépendamment de ce que nous faisons. De fait, nous pouvons être vicieux et heureux, comme vertueux et malheureux. Par conséquent, le bonheur ne saurait être le but de notre vie et le principe de nos actions, puisque la poursuite du bonheur peut nous incliner indifféremment au vice comme à la vertu.

Si « tout faire », c’est faire le bien comme le mal, alors nous ne pouvons en aucun cas avoir l’obligation morale de tout faire pour être heureux. Un devoir est en effet une obligation morale, et aucun impératif moral ne pourrait nous prescrire sans contradiction de faire le bien comme le mal.

 

Info

Nous deviendrons alors, pour reprendre l’expression de Kant, « digne d’être heureux » : autrement dit, si l’homme vertueux n’est pas nécessairement heureux, il aura du moins la certitude, qu’il soit heureux ou non, de mériter le bonheur.

La seule chose que nous devons faire, dit Kant, ce qui est en notre pouvoir de faire et ce qui peut être une obligation morale pour nous, c’est d’écouter notre raison, faculté morale propre à l’homme, afin de réaliser notre humanité en devenant vertueux. Par conséquent, nous devons tout faire pour être vertueux, y compris sacrifier, si besoin est, notre bonheur à cette quête morale.

[Transition] Pourtant, le bonheur ne peut-il en aucun cas être un but, pour nous ? N’y a-t-il aucun moyen de l’obtenir, ne dépend-il pas du tout de nos efforts ? Et, finalement, est-il si sûr que la poursuite du bonheur nous incline nécessairement à faire n’importe quoi ?

2. On ne doit pas faire n’importe quoi pour être heureux

 

Conseil

Les deux dernières parties s’appuient sur le double sens de la formule « tout faire », qui signifie à la fois : « faire n’importe quoi » (y compris le mal), et « faire ce qui est en notre pouvoir ». Selon le sens retenu, la réponse à la question s’inverse.

A. Le vice rend malheureux

Dans un second temps, on peut pourtant se demander s’il est vrai que le bonheur advient indépendamment de nos efforts, et s’il est certain que le vice comme la vertu puissent nous conduire au bonheur. Que l’on ne doive pas faire « tout et n’importe quoi », c’est-à-dire que l’on ne doive pas emprunter les chemins du vice pour parvenir au bonheur, c’est précisément ce que démontre Rousseau, en établissant le caractère faux du bonheur obtenu par le vice.

S’il n’est pas suffisant, dit Rousseau, de faire le bien pour être heureux – le bonheur dépendant pour une bonne part de l’obtention de biens qui ne dépend pas de notre conduite morale –, faire le bien procure pourtant une satisfaction qui est la condition nécessaire d’accès au bonheur. Celui qui fait le mal, dit Rousseau, ne peut jouir que d’un faux bonheur et se trouve incapable de supporter les maux. En ce sens, on peut donc dire qu’il est contre-productif de faire n’importe quoi si l’on veut être heureux : ce que nous interdit le vice, c’est la possibilité même de jouir d’un vrai bonheur.

B. La poursuite du bonheur implique d’être vertueux

Que la poursuite du bonheur ne doive pas nous porter à faire n’importe quoi, c’est encore ce que démontre Spinoza, en définissant la vertu comme le fait de se conformer à ce que veut notre nature, et le vice, au contraire, comme le fait de tourner le dos à ce que veut notre nature. Mais que veut notre nature ?

Notre nature veut que nous conservions et développions notre être, dit Spinoza. Or, le bonheur, dit-il, « consiste pour l’homme à pouvoir conserver son être ». Ainsi, pour obtenir le bonheur, nous devons nous écarter du vice, en lequel se trouve diminuée notre puissance d’agir. Si la nature nous pousse à chercher le bonheur, elle nous pousse à chercher notre utile propre, qui coïncide avec celui d’autrui : pour devenir heureux, il est donc nécessaire d’adopter des principes moraux qui ne sont pas contraignants mais nécessaires pour réaliser notre bonheur.

[Transition] Mais alors, si nous voyons ce qu’il faut éviter pour devenir heureux, savons-nous aussi ce qu’il faut faire ? Que nous est-il possible de faire pour obtenir le bonheur ? Est-il si certain qu’il ne soit pas entièrement en notre pouvoir ?

3. On doit faire tout ce qui est en notre pouvoir pour être heureux

A. Le bonheur est le but de notre vie

En réalité, on peut dire que s’il est faux de croire que faire tout et n’importe quoi, y compris le mal, nous procurera le bonheur, en revanche, nous sommes tout à fait justifiés à mettre toutes nos forces au service de cette quête. C’est en particulier ce qu’indique Épicure : il convient de faire tout ce qui est en notre pouvoir pour être heureux, d’une part parce que nous tendons naturellement au bonheur (vivre dans le malheur, c’est s’aliéner, devenir autre que ce pour quoi nous sommes faits), et d’autre part parce que nous avons les moyens d’accéder au bonheur.

En d’autres termes, on doit tout mettre en œuvre pour devenir heureux, parce que le bonheur est l’ultime fin, le plus grand bien pour nous, et parce que nous pouvons tous devenir heureux, à condition, précisément, de ne pas faire n’importe quoi.

B. Il existe une méthode du bonheur

Dans la Lettre à Ménécée, Épicure développe ainsi une méthode du bonheur, nommée tetrapharmakos (quadruple remède), qui entend nous apprendre à accéder à un bonheur défini comme ataraxie, c’est-à-dire absence de troubles. Que faut-il faire pour être heureux ?

La doctrine éthique d’Épicure se développe ici en deux parties : la première condition d’accès au bonheur, dit Épicure, est de combattre les craintes qui nous empêchent de vivre. Or ces craintes (des dieux, de la mort) reposent en premier lieu sur une ignorance à laquelle il importe de remédier.

C’est ainsi par la philosophie, entendue comme un désir de cette sagesse qui rend possible le bonheur, que nous nous délivrerons des craintes, puis ­combattrons le caractère illimité du désir, et notre incapacité à endurer la douleur. En somme, dit Épicure, voilà tout ce qu’il faut faire pour être heureux.

Conclusion

En définitive, on peut dire que si la poursuite du bonheur ne peut pas faire l’objet d’un devoir au sens d’obligation morale, elle apparaît pourtant comme une quête légitime en ce qu’elle est conforme à notre nature.

S’il est faux de dire qu’il faille faire tout et n’importe quoi pourvu qu’on atteigne le bonheur, puisque faire n’importe quoi, y compris le mal, loin de nous rendre heureux, nous plongerait dans le malheur, en revanche, on peut dire qu’il convient de mettre toutes nos forces au service de la recherche de notre bonheur.

Ainsi, il est bon de faire tout ce qu’il nous est possible de faire pour être heureux, non seulement parce que le bonheur est ce pour quoi nous sommes faits, mais parce qu’il est en notre pouvoir d’apprendre à devenir heureux.