Du Bellay, Les Regrets

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re L | Thème(s) : Humanisme et Renaissance
Type : Commentaire littéraire | Année : 2015 | Académie : Nouvelle-Calédonie

 

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Les clés du sujet

Trouver les idées directrices

Faites la « définition » du texte pour trouver les axes (idées directrices).

Sonnet (genre) humaniste (mouvement littéraire) qui décrit et argumente (types de texte) sur les courtisans, la cour et le roi (thème), satirique (registre) pittoresque, caricatural, critique (adjectifs), pour faire le blâme des travers de la Cour et des puissants et définir implicitement le statut du poète (buts).

Pistes de recherche

Première piste : Une succession de saynètes caricaturales

À partir de la structure du poème, analysez les « croquis » saisis par le poète (sujets, composition, progression) et la variété des personnages du monde de la cour.

Montrez que la description est faite sur le mode de la caricature.

Deuxième piste : La satire des courtisans et des « puissants »

Identifiez les travers du courtisan que dénonce Du Bellay.

Montrez que la critique s’étend à toute la vie de cour. Quels sont les griefs de Du Bellay ?

Quelle image des puissants et du roi se dégage implicitement du ­sonnet ?

Troisième piste : Le poète et son lecteur, des êtres éclairés

Quel est le degré d’implication de Du Bellay ? Quelle image du poète le poème dessine-t-il ?

Étudiez la situation d’énonciation pour en déduire les rapports que Du Bellay instaure avec son/ses lecteur(s).

Pour réussir le commentaire : voir guide méthodologique.

L’humanisme : voir mémento des notions.

Corrigé

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Les titres en couleurs ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Amorce] Au xvie siècle, aux côtés des souverains (papes, rois, princes, empereurs), émerge la figure de courtisan, en politique puis en littérature. Les humanistes – Érasme, La Boétie, Montaigne –, lucides sur les hommes et leurs travers, analysent la nature véritable de ces serviteurs zélés des puissants. [Présentation du texte] Le poète de la Pléiade Du Bellay qui, à Rome, a fait l’amère expérience de la cour du pape Jules III, décrite dans son recueil des Regrets, évoque dans le même ouvrage ses retrouvailles avec la « France, mère des arts […] et des lois ». Il constate que la cour du roi Henri II ressemble à celle du prélat débauché : il quitte alors le ton élégiaque et emprunte une veine satirique, à laquelle il s’est déjà exercé, pour retracer son séjour parmi les « vieux singes de cour ». [Problématique] Comment le poète transforme-t-il son expérience personnelle en une peinture dénonciatrice ? [Annonce des axes] À travers une succession de saynètes prises sur le vif [I], non seulement il dévoile les vices de ces « vils » courtisans mais il fait aussi implicitement le procès de la cour et de ceux qui gouvernent [II]. En filigrane, le sonnet révèle aussi les sentiments et la personnalité d’un auteur qui se confie au lecteur dont il veut faire son allié [III].

I. Une suite de saynètes croquées sur le vif

Du Bellay trouve dans son expérience personnelle de la cour et du spectacle qu’elle lui offre la matière à une succession de croquis pittoresques, pris sur le vif.

1. La variété des scènes

Dans les limites restreintes du sonnet (14 vers), Du Bellay croque sept petites saynètes variées. Il peint les courtisans d’abord de loin, en plan d’ensemble et en mouvement. La pesanteur solennelle de leur « marcher » (v. 3) est rendue par le rythme lent et lourd du premier quatrain au triple enjambement. Le poète s’attarde ensuite sur leur mise somptueuse, leur « pompeux appareil » (v. 4) qui suggère des couleurs vives.

Puis il se rapproche, il peint leurs diverses postures, calquées sur l’attitude du souverain, leur « maître » (v. 7), une dépendance qui confine à l’absurde (v. 8). Du Bellay montre ensuite, comme s’il pouvait démasquer leurs sentiments, que la servilité cache une réalité intime plus sombre (« bien qu’ils crèvent de rage »).

Le sonnet se clôt sur un gros plan presque grotesque où le groupe des courtisans se résume à un seul « visage » absurdement hilare (v. 14).

2. Tout un monde défile sous les yeux du poète

Du Bellay reconstitue tout un monde dans sa variété.

Les courtisans au premier plan forment un personnage collectif, ils ne sont jamais individualisés, toujours désignés par le pronom personnel pluriel « ils ». Autour d’eux, les puissants qui gouvernent sont individualisés par leur fonction (« les princes », « leur maître », « le roi »), mais eux aussi croqués dans leurs divers comportements (moquerie, v. 5 ; mensonge, v. 6 ; attitude accueillante, v. 9).

Surgissant comme une ombre au sein du cortège de la comédie, il y a ce « quelqu’un » (v. 9) rejeté dans l’anonymat, que l’on « caresse » ou « montre du doigt » : sa fonction est importante car il est le révélateur de la vraie nature des courtisans.

Enfin, témoin discret mais attentif, présent dès le premier vers (« je »), se tient le poète-peintre qui réapparaît à la fin du poème (v. 12). Le sonnet se construit pour ainsi dire sur une mise en abyme : le lecteur auquel s’adresse directement Du Bellay dès le premier mot (« Seigneur ») « voit » le poète qui lui-même « regarde » tout ce monde de la cour qui s’agite.

3. Une caricature plus qu’un tableau

L’ensemble de ces saynètes est marqué par l’exagération déformante.

L’animalisation qui ouvre le poème place ces mini-portraits sous le signe de la caricature. Les courtisans sont animalisés de façon ironique (par la ressemblance du primate avec l’homme !) et dégradante : « vieux singes » suggère la décrépitude, la laideur et le grotesque des mimiques.

Du Bellay joue sur des rythmes marqués : la solennité du premier quatrain, et, dans les autres strophes, le recours insistant à une syntaxe binaire (« Si… ils…/S’il… eux…/Si quelqu’un… ils… ») donnent de la vigueur à la dénonciation et traduisent formellement le comportement mécanique des courtisans.

Les oppositions fortes, le contraste hyperbolique (organisé en chiasme) entre « lune-midi » et « minuit-soleil » et l’opposition entre les mots à la rime (« faire/contrefaire », « pareil/contraire », « bon visage/rage ») composent un monde où les courtisans sont des marionnettes déréglées, qui oscillent absurdement d’un extrême à l’autre.

La chute sur un « rire » stupide complète la caricature des « vieux singes ».

II. La satire des courtisans et des « puissants »

Le poète à travers ces saynètes se livre à une satire impitoyable du courtisan ainsi que de ceux qui gouvernent.

1. Des êtres serviles et vides

Le choix du « singe » (« singer » signigie « imiter »), le vocabulaire de l’imitation (« contrefaire », « feront le pareil »), les expressions comparatives (« comme eux » ou « ce ne sont eux qui diront le contraire »), tout cela désigne le courtisan comme un histrion qui copie la tenue du « prince » (« se vêtir »), sa démarche (v. 3), ses gestes (v. 9, 11, 14) et ses propos (« diront ») de façon à « complaire » à ce royal modèle.

Mais, à la différence du véritable comédien qui interprète, le courtisan se comporte de façon mécanique et maladroite, comme l’indique le jeu des temps verbaux : au présent qui rapporte les actions du roi (« se moque », « ment ») répondent aussitôt le futur de certitude qui renvoie à la réaction des courtisans (« feront, diront, vont caresser ») ou le présent de répétition (« montrent, se prennent »).

Ce comportement extérieur est fondé sur une profonde aliénation. Le terme de « maître » (v. 5), le verbe « complaire » soulignent la servilité délibérée de ces quasi esclaves, que dénonçait déjà La Boétie dans son Discours de la servitude volontaire (1546-1548). Personnages versatiles sujets à de brusques transformations (comme le marque le contraste entre les deux attitudes décrites aux vers 9 à 11), les courtisans sont vides de toute volonté comme en témoignent les négations (« ne… rien », v. 2 ; « ne… pourquoi », v. 14), qui annulent le verbe « savoir ». Sans personnalité et sans réflexion, ils ignorent eux-mêmes ce qui les fait agir.

2. Une satire de la vie de cour

Le présent dans le sonnet prend aussi une valeur de vérité générale, il incite à élargir la dénonciation : il cible les lois qui régissent la cour royale, et pourquoi pas la comédie universelle de l’homme face au pouvoir ?

Astuce

« Voilà de cette cour la plus grande vertu » est un vers du sonnet « Marcher d’un grave pas et d’un grave sourcil », extrait des Regrets. Il peint l’attitude qu’a dû adopter malgré lui Du Bellay à la cour du pape à Rome.

Le poète pourrait dire ironiquement que « la plus grande vertu » de la cour est l’hypocrisie : le verbe « contrefaire », les antithèses mises en relief à la rime (« bon visage »/« rage ») ou à l’intérieur d’un même vers (« caresser »/« rage », v. 10), l’inquiétante allitération en « s » (v. 2 et 3) soulignent que les courtisans se composent un « visage » menteur. La dissimulation culmine dans l’éclatante absurdité formulée à travers une puissante antithèse (« [ils] auront vu […] / La lune en plein midi, à minuit le soleil »). Après avoir donné des exemples concrets significatifs, Du Bellay lance une accusation explicite à la rime du vers 13 avec l’adjectif « hypocrite ».

Dans la comédie courtisane règnent l’ambition et la jalousie, qui transparaissent dans la « rage » contenue (le mot est mis en relief à la rime), mais aussi la cruauté : elle se manifeste par le geste agressif de « montre[r] du doigt », qui exclut impitoyablement autrui.

3. La mise en cause implicite des gouvernants

À travers les courtisans, la satire vise plus haut : elle remet en cause le comportement des puissants et du « roi », modèles singés par les courtisans qui en proposent une image déformée. Quelle valeur exemplaire a celui qui, ici, se moque ou ment, alors qu’on le pensait mu par la sagesse et la vertu ? qui, avec son « pompeux appareil », se plaît au luxe et à l’excès ? se comporte en « maître » tyran et non en roi éclairé ? préfère le mensonge et la folie (v. 8) à la vérité ? fait par caprice tantôt « bon visage », tantôt « mauvais » ? n’hésite pas à exclure celui qui ne lui « complaît » pas ? Modèle négatif, metteur en scène sinistre d’une comédie par laquelle il conforte son pouvoir, il n’a rien d’un Grandgousier ou d’un Gargantua, rois humanistes créés par Rabelais.

III. Le poète et son lecteur, témoins éclairés

Quelle est dans cette comédie la place du poète et de son lecteur ?

1. L’implication de Du Bellay

Dans un poème où il affirme d’emblée sa présence (« je », v. 1) et la réitère à la fin (v. 12), Du Bellay laisse transparaître sa subjectivité (« je ne saurais regarder d’un bon œil »), sa réprobation et un mépris (souligné par le démonstratif péjoratif « ces », v. 2). Il semble excédé : l’attaque du sonnet, polysémique, est autant une apostrophe à un destinataire qu’une interjection équivalant à un « Mon Dieu ! » exaspéré ; le mot « singes » sonne comme une insulte et le verbe « dépite » (qui rime avec « hypocrites ») est très fort.

Du Bellay se donne le rôle du censeur qui démasque les comportements. Il affirme sa supériorité sur la cour qu’il blâme : lui, qui a gardé son intégrité, ose « parler » et, en refusant de « singer » le « maître », il se démarque des animaux de cour. La brièveté et le caractère incisif du sonnet en font ici un outil de moraliste mis au service d’un acte de résistance qui le valorise.

2. Le lecteur : un « Seigneur » pris à témoin

Un autre aspect de la situation d’énonciation confère au lecteur un statut particulier.

L’apostrophe initiale indique que Du Bellay s’adresse directement à un lecteur pris à témoin. Il a droit au titre honorifique de « Seigneur » refusé aux courtisans. Ce lecteur se sent d’emblée élevé au-dessus des « animaux de cour » : le poète le dote habilement d’un statut égal au sien, il fait de lui son pair et son allié.

L’imprécision de l’apostrophe (le destinataire n’est pas nommé) donne au poème la dimension d’une lettre ouverte adressée à ceux qui, comme le poète, refusent cette mascarade et montrent qu’on peut être « Seigneur » sans s’abaisser à des grimaces indignes d’un humaniste. Comprenne qui pourra…

Conclusion

[Synthèse] Du Bellay choisit la concision du sonnet, d’ordinaire voué au lyrisme élégiaque et à l’expression des sentiments intimes, pour donner plus de force à une satire sévère des courtisans et des puissants, notamment du roi. Paradoxalement, c’est à travers une forme fixe très codée que le poète montre sa liberté d’esprit. [Ouverture] Il ouvre la voie à une lignée illustre : les moralistes du xviie siècle, comme La Fontaine qui, dans « Les Obsèques de la Lionne », accable le « peuple caméléon, peuple singe du maître », ou La Bruyère qui décrit dans ses Caractères « ce peuple [qui] paraît adorer le prince ». Deux siècles plus tard le philosophe des Lumières Diderot dénoncera lui aussi dans son Neveu de Rameau cette « pantomime […] des flatteurs, des courtisans, des valets et des gueux » qui est, pour lui « le grand branle de la terre ».