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Intérêt du sujet • Ce sujet invite à s’interroger sur le regard et le jugement contrastés que Zilia porte sur un autre monde, qu’elle est contrainte à découvrir.
Dans les Lettres d’une Péruvienne de Françoise de Graffigny, la confrontation de Zilia à un nouvel univers ne débouche-t-elle que sur une condamnation ?
Vous répondrez à cette question dans un développement organisé en prenant appui sur les Lettres d’une Péruvienne, sur les textes que vous avez étudiés dans le cadre du parcours associé et sur votre culture personnelle.
Les clés du sujet
Analyser le sujet

Formuler la problématique
Dans quelle mesure la découverte de la société occidentale par Zilia dépasse-t-elle la simple critique accablante de ce nouvel univers ?
Construire le plan
1. Un nouvel univers en partie blâmé | Quels défauts Zilia reproche-t-elle aux Français ? Quels problèmes sociaux et politiques occidentaux Zilia met-elle en évidence ? |
2. Un nouvel univers en partie admiré | Montrez que Zilia admire à certains égards ce nouveau monde et prend plaisir à ses découvertes. En quoi les personnages de Déterville et de Céline se distinguent-ils des autres protagonistes rencontrés par Zilia ? |
3. Une confrontation qui permet l’émancipation | Examinez le profit personnel que Zilia tire de ses découvertes : en quoi s’émancipe-t-elle ? Montrez que Zilia s’affirme et redéfinit sa propre existence. |
Les titres en couleur ou entre crochets ne doivent pas figurer sur la copie.
Introduction
[Accroche] Les écrivains des Lumières sont souvent passés par le truchement des récits de voyage pour faire naître chez leurs lecteurs des prises de conscience. C’est le cas de Françoise de Graffigny dans ses Lettres d’une Péruvienne, roman épistolaire au succès immédiat. [Explication du sujet] Déracinée et confrontée à des contrées lointaines, la Péruvienne pose un « regard éloigné » sur la civilisation française : le choc de ces deux mondes lui donne matière à réflexion. [Problématique] Peut-on dire que Zilia se contente de condamner le nouvel univers qu’elle découvre ? [Annonce du plan] Si l’héroïne semble d’abord porter un jugement sévère sur ce monde, nous verrons cependant qu’elle en reconnaît aussi les mérites ; nous montrerons en définitive que cette confrontation est pour elle une source d’émancipation.
I. Un nouvel univers en partie blâmé
1. Les mœurs dévoyées des Français
À mesure qu’elle s’instruit, Zilia affine son regard et son esprit critique : la veine sentimentale et romanesque de la première partie du roman fait place à des réflexions plus virulentes dans la seconde partie.
Zilia est frappée par les mœurs douteuses des Français, qu’elle observe d’un œil neuf. Elle égratigne ce peuple inconséquent, frivole et superficiel, prompt aux excès. Elle condamne notamment le culte « idolâtre » (lettre 29) du luxe et du superflu, bien éloigné de l’idéal de modération qui l’anime.
La nation française semble dégénérée à Zilia, très attachée à la vertu : « Les plus sensés d’entre eux […] m’ont assuré qu’autrefois, ainsi que parmi nous, l’honnêteté était dans l’âme et l’humanité dans le cœur » (lettre 29).
Graffigny active ici le mythe du « bon sauvage », vision idéalisée de l’homme à l’état de nature, avant que la société ne le corrompe. C’est un moyen efficace de montrer par contraste les défauts de la société européenne. « Heureuse la nation qui n’a que la nature pour guide, la vérité pour principe et la vertu pour mobile » s’exclame ainsi Zilia (lettre 32), regrettant sa terre natale.
2. Une société aux usages « barbares »
Le face-à-face des Européens et des Incas renverse l’accusation de « barbarie » : les Espagnols, nation avide qui pille le Pérou, sont condamnés et les Français sont perçus comme des « sauvages » aux multiples vices.
Au-delà des comportements individuels, c’est toute une organisation sociale et politique que Zilia critique. Alors que le chef inca veille à la subsistance de son peuple, les souverains européens exploitent le leur. Les inégalités de richesses en France heurtent la jeune femme qui dénonce l’importance déraisonnable accordée à l’or et à la propriété.
à noter
Dans ses Lettres persanes (1721), Montesquieu incrimine lui aussi, par le biais du regard ironique du persan Rica, la monarchie absolue, le roi étant présenté comme un « grand magicien » qui exploite un peuple crédule (lettre 26).
Attentive au sort des femmes malmenées par une société qui les rend dépendantes, superficielles et ignorantes, Zilia déplore leur état, voisin de l’« anéantissement » (lettre 34).
[Transition] Pour autant, condamnation et émerveillement alternent tout au long du roman chez Zilia, déstabilisée par rapport à sa culture d’origine.
II. Un nouvel univers en partie admiré
1. La reconnaissance du génie français
Zilia souligne cependant la joie de découvertes stimulantes pour l’esprit : « Tout ce qui m’environne m’est inconnu, tout m’est nouveau, tout intéresse ma curiosité » (lettre 4). D’abord déroutée, elle évoque bientôt les « plaisirs [pris] dans la diversité des objets qui se présentent successivement à [s]es yeux » (lettre 11).
L’héroïne exprime son admiration pour cette nation « charmante » et ingénieuse. Elle en découvre les inventions, d’abord comiquement désignées par des périphrases : la longue-vue est une « espèce de longue canne percée » (lettre 8), le bateau une « maison flottante » (lettre 6).
Les découvertes de Zilia la conduisent à cerner avec plus de justesse son pays, ainsi que sa position sociale. En s’observant dans un miroir, la Péruvienne se décille : « Je le vois avec douleur, […] les moins habiles de cette Contrée sont plus savants que tous nos Amautas » (lettre 10).
2. Des individus remarquables
Certaines individualités trouvent grâce aux yeux de Zilia, notamment Déterville et sa sœur Céline. Déterville en particulier se distingue par son respect et son dévouement sans faille.
Graffigny construit ses personnages en écho. À l’infidèle Aza répond le fidèle Déterville, que Zilia choisit in fine pour se livrer aux délices de la pure amitié.
[Transition] Admirative à certains égards de cette altérité qu’elle découvre, Zilia en tire aussi profit pour elle-même et en fait un levier pour s’émanciper.
III. Une confrontation qui permet l’émancipation
1. L’émancipation par le savoir
Au fil de son parcours, Zilia enrichit ses connaissances et affûte ses observations sur la société française : son esprit critique s’aiguise, parfois avec audace. Le simulacre d’éducation dispensé aux Françaises la révolte ; elle le refuse et s’applique au contraire à se cultiver.
Sortie du Temple du Soleil où elle vivait cloîtrée, dans l’ignorance du monde extérieur, Zilia ajuste peu à peu sa vision du monde. Elle réalise notamment que la Terre est composée de deux hémisphères et qu’Aza est loin de régner sur tout l’univers.
à noter
La situation de Zilia rappelle celle des hommes décrite par le philosophe grec Platon (La République) : enfermés dans une caverne, symbole d’ignorance, les hommes doivent se faire violence pour en sortir et accéder à la lumière de la connaissance.
Sa dernière lettre prône une vie dévolue à la connaissance de soi et du monde : « La vie suffit-elle pour acquérir une connaissance légère, mais intéressante de l’univers, de ce qui m’environne, de ma propre existence ? »
2. La redéfinition de soi et le « plaisir d’être »
Zilia chemine vers une plus juste appréciation du monde, mais aussi d’elle-même, jusqu’à affirmer, dans sa dernière lettre : « Je suis, je vis, j’existe ». Libérée de sa connaissance bornée du monde et des liens de dépendance économique et affective, elle revendique ainsi le « plaisir d’être », par et pour elle-même, indépendamment des autres et de leur regard.
à noter
Cette leçon de sagesse finale contient les germes de la philosophie des Lumières. Zilia cultive l’autonomie et s’émancipe par le savoir de toutes formes de dépendance.
Zilia assume son altérité et se fixe en pleine conscience sa propre ligne de conduite. La reconstitution du Temple du Soleil dans sa maison près de Paris symbolise sa fidélité inébranlable aux valeurs de son peuple, auxquelles elle reste fidèle et qu’Aza n’a, lui, pas su conserver.
Conclusion
[Synthèse] Ainsi, confrontée à un nouvel univers, Zilia en souligne l’ambivalence : tantôt sévère envers ce peuple, tantôt admirative, elle pousse le lecteur à remettre en question son propre point de vue, grâce à son regard d’étrangère. Elle sort en définitive grandie de cette confrontation qui la met sur la voie d’une certaine émancipation. [Ouverture] L’attrait pour l’inconnu, marqué par la multiplication des voyages, s’est accru au xviiie siècle : favorisant l’acceptation d’une humanité plurielle en combattant l’ethnocentrisme, le voyage peut ainsi engendrer de salutaires autocritiques.