Durkheim, De la division du travail social

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Annales corrigées
Classe(s) : Tle Générale | Thème(s) : L'État
Type : Explication de texte | Année : 2018 | Académie : Moyen-Orient


Liban • Mai 2018

explication de texte • Série ES

Durkheim

 Expliquer le texte suivant :

Si l’intérêt rapproche les hommes, ce n’est jamais que pour quelques instants ; il ne peut créer entre eux qu’un lien extérieur. Dans le fait de l’échange, les divers agents restent en dehors les uns des autres, et l’opération terminée, chacun se retrouve et reprend tout entier. Les consciences ne sont que superficiellement en contact ; ni elles ne se pénètrent, ni elles n’adhèrent fortement les unes aux autres. Si même on regarde au fond des choses, on verra que toute harmonie d’intérêts recèle un conflit latent1 ou simplement ajourné2. Car, là où l’intérêt règne seul, comme rien ne vient refréner les égoïsmes en présence, chaque moi se trouve vis-à-vis de l’autre sur le pied de guerre et toute trêve à cet éternel antagonisme ne saurait être de longue durée. L’intérêt est, en effet, ce qu’il y a de moins constant au monde. Aujourd’hui, il m’est utile de m’unir à vous ; demain la même raison fera de moi votre ennemi. Une telle cause ne peut donc donner naissance qu’à des rapprochements passagers et à des associations d’un jour.

Émile Durkheim, De la division du travail social, 1893.

1. Latent : caché.

2. Ajourné : reporté.

La connaissance de la doctrine de l’auteur n’est pas requise. Il faut et il suffit que l’explication rende compte, par la compréhension précise du texte, du problème dont il est question.

Les clés du sujet

Dégager la problématique du texte

Qu’est-ce qui assure la cohésion sociale ? A priori, c’est la force de l’intérêt qui nous pousse à vivre en société : par les échanges, chaque individu dépasse les limites de sa propre puissance, si bien que la vie collective lui apparaît profitable. Mais la recherche de l’avantage personnel est aussi ce qui menace en permanence cette société de dissolution : comment, dès lors, penser que sur lui puisse se construire l’unité de la société ? C’est ce problème qu’examine Durkheim dans ce texte, en analysant les effets de la logique de l’intérêt : l’intérêt des individus ne suffit pas à créer de la cohésion sociale dans la mesure où, seul, il ne produirait qu’une collection précaire d’individus égoïstes.

Repérer la structure du texte et les procédés d’argumentation

L’intérêt ne crée entre les hommes que des liens superficiels et précaires

Durkheim se demande d’abord de quelle nature sont les liens produits par la logique de l’intérêt : est-il vrai que l’intérêt crée entre nous des liens indéfectibles ?

La logique de l’intérêt est une logique conflictuelle

Et si ce n’est pas le cas, l’intérêt ne nous conduit-il pas, du moins, à pacifier nos relations ? Durkheim se demande alors si envisager l’autre comme une source éventuelle de profit produit entre nous la paix.

Éviter les erreurs

Pour bien comprendre le texte, vous devez repérer les distinctions qui soutiennent l’argumentation : « l’intérêt rapproche les hommes »/« il ne peut créer entre eux qu’un lien extérieur » ; « dans le fait de l’échange »/« l’opération terminée » ; « les divers agents restent en dehors les uns des autres »/« chacun se retrouve et reprend tout entier » ; « superficiellement en contact »/« se pénètrent », « adhèrent fortement les unes aux autres » ; « harmonie d’intérêts »/« conflit latent » ; « chaque moi »/« l’autre » ; « guerre »/« trêve » ; « aujourd’hui il m’est utile de m’unir à vous »/« demain la même raison fera de moi votre ennemi ».

Corrigé

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Les titres en couleurs et les indications entre crochets servent à guider la ­lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

Qu’est-ce qui garantit la cohésion sociale ? A priori, c’est la force de l’intérêt personnel qui nous lie aux autres : par les échanges, chaque individu dépasse en effet les limites de sa propre puissance. Pourtant, l’individualisme est aussi ce qui menace en permanence cette société de dissolution : comment, dès lors, penser que sur lui repose la cohésion sociale ? C’est précisément ce problème qu’examine Durkheim dans ce texte, en analysant les effets de la logique de l’intérêt et en la ramenant à ses limites : l’intérêt des individus, dit-il, ne suffit pas à créer de la cohésion sociale dans la mesure où, seul, il ne produirait qu’une collection précaire d’individus égoïstes. Pour démontrer cela, Durkheim se demande d’abord de quelle nature sont les liens produits par la logique de l’intérêt : crée-t-il entre nous des liens si solides qu’on puisse voir en lui ce qui fait tenir une société ? Dans un second temps, il se demande si l’intérêt produit de la cohésion sociale en nous poussant à pacifier nos relations.

info

Rousseau distingue, dans Le Contrat social, une « agrégation » précaire d’une « association », seule société durable, qui suppose que chacun soit capable de penser l’intérêt général.

1. L’intérêt ne produit que des liens superficiels et précaires

A. L’intérêt ne peut pas créer de lien durable

Durkheim amorce sa démonstration en nuançant une affirmation généralement admise : certes, « l’intérêt rapproche les hommes », c’est-à-dire les pousse à sortir de leur solitude. L’intérêt, c’est ce qui nous avantage, et ce que nous déterminons au moyen d’une raison calculatrice pesant les avantages et les inconvénients d’une chose.

De fait, si le choix de la vie sociale est très majoritaire, c’est que chacun d’entre nous y voit son avantage en la comparant à la vie solitaire : il est plus facile et moins risqué de satisfaire ses besoins en s’appuyant sur les autres.

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Dans La République, Platon démontre ainsi que c’est le besoin et l’impuissance individuelle qui sont au fondement de la vie sociale puisqu’ils créent de l’interdépendance.

Pourtant, s’il nous « rapproche », dit Durkheim, l’intérêt ne suffit pas à nous souder. En effet, se rapprocher n’est jamais que se côtoyer : l’intérêt ne produit entre nous qu’un « lien extérieur ». Pour expliquer ce qu’il entend par là, Durkheim décrit alors ce qui se passe au cours d’un échange. Si l’on admet que la société naît de l’intérêt et du besoin, cela implique que l’échange économique est au cœur du lien social. Un échange est une action réciproque par laquelle on cède une chose contre une autre de valeur équivalente : mais de quelle nature est le lien ainsi produit entre nous ? Quand nous achetons une chose, par exemple, nous entrons bien dans un rapport, mais nous sommes, client et vendeur, l’un face à l’autre : puis nous nous séparons, et ce rapport provisoire ne nous a pas affectés (« chacun se retrouve et se reprend tout entier », dit Durkheim). Autrement dit, contrairement au rapport affectif qui ne nous laisse pas indemnes puisque nous nous modifions au contact de l’autre, le rapport économique est un lien provisoire qui ne crée rien de commun entre nous.

B. Liens superficiels et liens profonds

Durkheim poursuit alors sa description en opposant les liens extérieurs et précaires qui se nouent entre les individus dans l’échange à d’autres types de liens. Les rapports produits par l’échange sont extérieurs à nous, et en cela, superficiels : moins encore que des liens, ils sont des « contacts », autrement dit des rapports brefs et de pure surface. De ces consciences « superficiellement en contact » dans l’échange se distinguent des consciences qui se « pénètrent » mutuellement – dans le rapport amoureux, par exemple, j’accéderais à l’intériorité de l’autre – ou qui « adhèrent fortement les unes aux autres ». Comme la pénétration, ce type d’adhésion implique l’accès à des profondeurs, autrement dit à une intériorité. L’amour, l’amitié, la solidarité pourraient être des exemples de ces liens profonds et par conséquent durables créés entre les individus.

[Transition] Mais si ces liens fondés sur l’intérêt sont superficiels, reste qu’ils peuvent sembler efficaces. Ils nous conduisent à voir en l’autre un partenaire : l’échange économique, en particulier, n’est-il pas porteur de paix ?

2. La logique de l’intérêt est conflictuelle

A. Les rapports d’intérêt produisent une fausse paix

De fait, on pourrait penser que l’intérêt individuel ne permet pas de nouer des liens profonds mais produit du moins de la cohésion sociale en nous incitant à entretenir des rapports pacifiques avec les autres : si nous avons intérêt à échanger avec eux, nous avons intérêt à ne pas les détruire. L’intérêt serait facteur de paix sociale, et garantirait la pérennité et l’unité d’une société. Dans Vers la paix perpétuelle, Emmanuel Kant évoque ainsi l’intérêt personnel réciproque comme le moyen dont se sert la nature pour pousser des peuples à vivre en paix. Pourtant, peut-on identifier une « harmonie d’intérêts » à la paix ? Bien sûr, dit Durkheim, mon intérêt peut rencontrer celui de l’autre : dans un échange commercial, le client comme le vendeur doivent chacun trouver leur avantage, si bien qu’un accord se produit entre eux. Mais sous cette « harmonie d’intérêts » se cache en réalité « un conflit latent ou simplement ajourné ». Autrement dit, cette harmonie n’est qu’apparente : ce qu’elle « recèle », c’est-à-dire ce qu’elle cache, c’est le « conflit » essentiel entre deux intérêts qui veulent se satisfaire par ou malgré l’autre.

B. Les rapports d’intérêt produisent une paix précaire

Durkheim explique alors pourquoi l’intérêt ne peut jamais produire la paix : c’est que si nos rapports sont purement intéressés, nous nous trouvons face à face comme des ennemis. Envisager l’autre du point de vue de mon seul intérêt, c’est l’envisager comme un égoïsme placé sur la route de mon propre égoïsme. Ainsi, une « harmonie d’intérêts » ne sera jamais qu’une « trêve », et ne pourra pas être la paix. En effet, cette harmonie ne peut être durable pour la simple raison que l’intérêt est, comme le note Durkheim, « ce qu’il y a de moins constant au monde ». De fait, ce qui m’avantage m’apparaît au terme d’un calcul et de comparaisons portant sur des circonstances et des désirs toujours fluctuants. C’est pourquoi se rapporter aux autres du point de vue de notre intérêt, c’est-à-dire en se demandant en quoi ils nous sont utiles, c’est établir un rapport extrêmement fluctuant à eux : « Aujourd’hui, il m’est utile de m’unir à vous ; demain la même raison fera de moi votre ennemi ».

Conclusion

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Pour Durkheim, aux solidarités des sociétés traditionnelles (« solidarité mécanique ») se substituent, dans le cadre de sociétés modernes individualistes, les « solidarités organiques » favorisées par la division du travail.

Durkheim développe la critique de deux affirmations convenues : ce n’est pas l’intérêt qui tisse des liens solides entre les individus d’une société, et ce n’est pas lui non plus qui désamorce leurs conflits. Au contraire, l’individu mû par l’intérêt seul noue des liens superficiels, précaires, et fondamentalement hostiles avec les autres. L’intérêt est donc impuissant à créer des liens profonds. À partir de là, reste à savoir ce qui, dans le cadre d’une société moderne exaltant les différences et les désirs individuels, peut garantir la cohésion du corps social.