Écrivez en prose et dans un registre comique la suite du dialogue entre l’Ogre et la Fée

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re S - 1re L - 1re ES | Thème(s) : Les procédés littéraires - L'écriture d'invention
Type : Écriture d'invention | Année : 2011 | Académie : Hors Académie

 Écrivez en prose et dans un registre comique la suite du dialogue entre l'Ogre et la Fée : après son aveu, l'Ogre tente de se justifier.

Vous pouvez vous appuyer sur les documents du corpus.


     LES CLÉS DU SUJET  

Comprendre le sujet

Analysez chacun des mots de la consigne. Cela permet de faire la « définition » du texte à produire et de cerner les contraintes.

  • Genre du texte à produire : « dialogue » suggère de composer une sorte de petite scène de théâtre.

  • Sujet du texte : « aveu/se justifier » font référence au fait que l'Ogre a mangé l'enfant de la Fée.

  • Type de texte (ou forme de discours) : « aveu » narratif ; « se justifier » argumentatif : l'Ogre doit apporter des arguments, se défendre ou se trouver des excuses ; en revanche, la Fée l'accuse et le réprimande.

  • Situation d'énonciation : « la suite du dialogue » Qui ? « l'Ogre » ; À qui ? à « la Fée », et inversement. Quand ? juste après les faits racontés dans la fable.

    • Niveau de langue : s'inspirer du texte : l'Ogre est naïf courant ; adapter le parler de chacun à son caractère perceptible dans le texte.

    • « Définition » du texte à produire :




      Petite scène dialoguée (genre) qui raconte (type de texte) le forfait de l'Ogre (thème) et qui argumente (type de texte) sur ce forfait (thème), comique (registre), pour faire rire (buts).


    • Comme il s'agit d'une suite, soyez fidèle au texte de départ qu'il vous faut bien analyser : caractère et façon de parler des personnages, ­contexte du dialogue (temps et lieu…).

Votre texte devra pouvoir prendre place après le vers 24.

Pour réussir l'écriture d'invention : voir guide méthodologique.

Faire la « définition » d'un texte : voir guide méthodologique.

Chercher des idées

L'Ogre doit faire un plaidoyer, se trouver des justifications.

Quelques pistes :

  • Pour le plaidoyer de l'Ogre

    • Manger les enfants est dans sa nature : voir les contes.

    • Il avait faim, il n'avait pas mangé depuis longtemps : la force de l'instinct.

    • Le « marmot » était appétissant ; pourquoi avoir fait un petit si alléchant ? En plus « nourri de crème et de brioche » : deux repas en un !

    • Pourquoi s'était-elle absentée ?

    • C'était un « bâtard » qui nuisait à sa bonne réputation.

    • Il a agi par amour.

    • S'ils se marient, il lui en fera d'autres, et beaucoup plus grands.

  • Pour créer le comique

    • Jouer sur le caractère un peu « brut » de l'Ogre ; lui faire commettre des bévues (manifestations intempestives de sa gourmandise)  caricature.

    • Jeux de mots.

    • Situations burlesques : l'Ogre propose de « rendre » l'enfant.

    • Anachronismes volontaires : moderniser la situation (mots et réalités de notre époque).

    • Allusions à la fable de Hugo.

Corrigé

– « Mangé ? Mangé ? Va-t'en, monstre que tu es ! Ôte-toi de ma vue…

– Ben oui, mangé, madame la Fée… Pourquoi cette furie ? On ne mange donc pas les enfants, chez vous ? N'avez-vous pas lu les contes ? Depuis la nuit des temps, c'est notre pain quotidien, à nous autres ogres, de manger les petits enfants… Ça s'appelle, je crois, quelque chose comme la tradition… Et les traditions, il faut les respecter ! « C'est même "trrradition rrrrusse », disait mon grand-père de Moscou, avec son accent de là-bas…

– Les traditions, les traditions… Elles ne justifient pas un meurtre, surtout celui d'un innocent !

– Il n'y a pas que ça ! Il faut me comprendre : j'avais fait une longue route pour venir vous présenter mes hommages, enfin mes ograges. Je crevais littéralement de faim… Je n'ai pas beaucoup de culture, mais il me semble qu'un écrivain connu dont je ne me rappelle pas le nom – excusez, je n'ai pas seulement des creux à l'estomac, j'ai aussi des trous de mémoire – a dit fort justement : « Dans le monde, il n'existe aucune sauce comparable à la faim1. » C'est beau, non ?

– Oh ! n'essayez pas de noyer le poisson avec de la littérature ! Si tous les gens qui ont faim mangeaient les enfants, où en serions-nous ? Quel malheur ! Un joli enfant, un être vivant… plein de santé…

– Mais, madame la Fée, révérence parler, ne mangez-vous pas des êtres vivants, vous aussi ? Nos frères les moutons, les veaux, les vaches se plaignent-ils que vous les dévoriez ? Mieux encore, vous les faites rôtir et vous les découpez… Barbarie que cela, convenez-en… Moi au moins je ne l'ai pas fait souffrir, votre marmot !

– Mais nous ne les mangeons pas vivants !

– Pas vivants ? Et les huîtres, alors ? Gobées, après les avoir sadiquement torturées avec force citron ! Moi, au moins, je ne l'ai pas assaisonné !

Et puis, voyez-vous, c'est un peu votre faute : pourquoi l'avez-vous fait si rose, si joufflu si appétissant, si… ? Et en plus, « nourri de crème et de brioche » : deux repas en un, en somme (au passage, j'ai trouvé qu'il manquait un peu de sucre. La prochaine fois, mettez-en un peu plus, ce sera nettement meilleur…). Quoi qu'il en soit, qui donc pourrait résister à ce supplice de Tantale ? Tiens, d'ailleurs, j'y pense, il paraît que c'était un de mes ancêtres… C'était dans mes gènes, en somme… Lourde hérédité dont me voilà accablé : je ne vais pas vous faire un cours d'histoire, mais il y avait déjà dans la famille des histoires d'enfants découpés et bouillis, si je me rappelle bien. Oui, ça me revient : un certain Cronos, de la famille lui aussi ! Il n'y a pas très longtemps, je crois, un de mes aïeux s'est fait avoir par un petit marmot – le petit… Mousset ? Non ! euh… Poucet, ah oui, c'est ça, qui lui a fait manger ses propres filles : l'horreur, quoi ! L'hérédité a sans doute pesé sur moi…

– Bien sûr… Vous avez une fâcheuse tendance, tout prince que vous êtes, à rejeter la faute sur les autres ! Vous devriez assumer un peu… d'autant qu'à ce qu'on m'a dit, vous êtes prince : un prince se devrait de donner l'exemple. Bel exemple !

– Soit, mais notez tout de même que, depuis ce temps-là, nous avons fait des progrès : nous mangeons les enfants d'une bouchée, nous ne les découpons plus. Encore une fois, je vous le jure, il n'a pas souffert… Si alléchant, si croustillant… Rien que d'en parler, j'en salive encore !

– Je vous en prie, un peu de décence, tout de même !

– Oh pardon… C'est l'instinct qui revient au galop. Oui, parfaitement, l'instinct : une force à laquelle nul ne peut résister, nous disent les philo­sophes. Ils l'appellent aussi la loi de la nature. Alors, ça marcherait pour les hommes et pas pour les ogres ?… Pas juste…

– Vous ne savez pas ce qu'est la douleur d'une mère.

– Et puis, après tout, prenez-vous en un peu à vous-même, vous aussi : vous n'auriez pas dû le laisser tout seul, à cet âge. Mère indigne ! Pourquoi êtes-vous toujours sortie ? Les fées ne sont plus ce qu'elles étaient. Écervelées, indépendantes, féministes même. Et voilà ce qui arrive ! Autrefois, au moins, elles étaient conscientes du danger.

– Alors, vous êtes pour la fée au foyer : un peu rétrograde, non ?

– Rétrograde ? Rétrograde ? Non, Pétrograd ; on vous a mal renseignée, c'est de Pétrograd que je viens. Mais revenons-en à notre raisonnement : sortir, admettons, mais je ne comprends pas bien : avec vos pouvoirs magiques, même de loin, vous auriez dû sentir, je dirai même pressentir le danger. À ce moment-là, il suffisait d'un coup de baguette magique, vous le rendiez invisible, et le tour était joué ! Vous avez manqué d'imagination…

– Et vous du tact le plus élémentaire… Si c'est comme cela que vous faites la cour, chez les ogres !

– Eh bien, justement ! Au lieu de vous morfondre, considérez mon geste comme une preuve d'amour : oui, je l'ai mangé parce qu'il était à vous, que c'était une partie de vous, et vous savez bien que vous m'avez rendu fou d'amour… Il n'y a pas dans votre langue une expression comme « manger de baisers » ? Eh bien, c'est ce que j'ai fait, voilà tout ! On ne va pas en faire un plat ! Oh pardon, elle est de mauvais goût, celle-là ! Je ne l'ai pas faite exprès !

Ah mais répondez quelque chose, au moins ! Vous restez là, interdite… Je suis à court d'arguments, moi ; je n'ai pas étudié… je suis un peu « brut » (c'est Victor Hugo soi-même – eh oui ! – qui l'a dit… alors…).

– Pour ça, je ne vous le fais pas dire !

– Mais, dites-moi, votre prétendu « dauphin », c'est ou plutôt : c'était (Dieu ait son âme !)… un… – si je peux me permettre – un… bâtard, non ? Oh ! ne protestez pas : même Hugo confirme : c'était – et il le dit discrètement, vous pouvez lui en être reconnaissante – « un fils de on ne sait pas de qui » (c'est moi qui lui ai conseillé de rester discret sur le sujet : vous pouvez me remercier). Tôt ou tard, ça se serait su… Pas très BCBG, une fée fille-mère, ça fait tache… Ça vous casse une réputation, ça… En somme, vous allez voir, une fois la douleur passée, vous vous rendrez compte que je vous ai rendu service : un enfant mangé, l'honneur retrouvé ! Grâce à qui ? Au brave ogre des bois Ogrousky !

– Que m'importe l'honneur, alors que je ne verrai pas grandir mon petit enfant blond. Je l'imaginais déjà traînant tous les cœurs après soi (il n'y a pas que chez les ogres qu'on a des références littéraires2).

– Allez, allez… qui sait ? Ce serait sûrement devenu un petit voyou… Les enfants sont des bêtes à chagrin. Je vous assure que je vous ai enlevé un poids à venir : des soucis, des tracas, des cauchemars… Mieux vaut ne pas avoir eu le temps de s'y attacher, à ces bêtes-là !

D'ailleurs je vais vous dire : si je ne l'avais gobé, votre mioche, personne n'aurait entendu parler de vous. Parfaitement ! Hugo ne se serait pas le moins du monde intéressé à vous, il n'aurait pas raconté votre histoire et vous seriez une misérable fée ordinaire, ignorée de tous. L'anonymat affreux, le néant ! En somme, c'était vous ou votre enfant qui disparaissait ! Pour une fée, disparaître, ç'aurait été le comble, non ?

– Maintenant qu'il m'est ôté, je n'aspire qu'au néant.

– Soyez raisonnable ! C'est bien chez vous qu'on dit : « Un de perdu, dix de retrouvés » ? Tope-là : on se marie, et je vous en fais une ribambelle, et puis plus gros, plus roses, plus blonds, encore plus pleins de crème et de brioche, encore plus appétissants… Euh, non, c'est pas ça : plus… tout ce que vous voulez ! Parce que, je ne peux plus y tenir, il faut que je vous le dise : je vous aime, oui, à la folie ! Voilà des mois que je vous dévore des yeux ! Euh… enfin je veux dire que je vous épie, consumé d'amour. J'étais venu pour vous épouser : ne dit-on pas « pour le meilleur et pour le pire » ? Admettons que là, j'aie commis le pire, soit ! Songez qu'il reste « le meilleur ».

– Infâme ! Vous voulez dire que vous allez… en gober d'autres ?

– Mais non ! Loin de moi cette pensée ! Tenez, je me repens. Au moins, pardonnez : quelle joie intense que celle de la clémence qui vous élève au-dessus de tous, même des ogres ! Sublime ! Peut-être Hugo, apprenant votre geste magnanime, composera-t-il une autre fable sur vous. Je vois déjà le titre : « La fée sublime et l'ogre grotesque ». Ça ferait un tabac, et vous feriez la une des magazines à la mode.

– Je n'aime pas jouer les top models, vous savez.

– Bon, je vois que vous restez de marbre : si moi j'ai un mioche dans l'estomac, vous, vous avez une pierre dans le cœur. Je ne vous convaincrai pas, hein ? Bon, alors, ma dernière cartouche ! En fait, on peut réparer tout ça : à l'heure qu'il est, il n'est pas encore digéré. Il me pèse même un peu sur l'estomac (trop crémeux, sans doute), il n'est pas bien passé ; et je suis prêt à vous le restituer. Ça se fait dans les contes, vous savez bien, Le Petit Chaperon rouge… Mais inutile de m'ouvrir le ventre : je vous le rends moi-même. Le rendre, oui… vomir, quoi ! Et on n'en parle plus ! »




1. Cervantès, Don Quichotte.

2. Expression reprise de Phèdre de Racine.