Ecrivez la lettre que Montaigne pourrait adresser à un jeune noble invité à la cour pour la première fois

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re L | Thème(s) : Humanisme et Renaissance
Type : Écriture d'invention | Année : 2015 | Académie : Nouvelle-Calédonie

 

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Nouvelle-Calédonie • Novembre 2015

Série L • 16 points

Rendre les hommes meilleurs

Écriture d’invention

Montaigne (document D) adresse une lettre à un jeune noble invité à la cour pour la première fois. Il le met en garde et lui indique comment se comporter. Vous écrirez cette lettre.

Le candidat peut s’appuyer sur le document D reproduit ici.

Les clés du sujet

Comprendre le sujet

Genre : « lettre ». Respectez-en les caractéristiques formelles : formule d’adresse, lieu et date, implication de l’épistolier et du destinataire, formule de prise de congé.

Sujet de la lettre : « la cour », le comportement à adopter à la cour.

Type de texte : « met en garde », « comment se comporter » : le texte est argumentatif. La thèse est : « La cour est un milieu où il faut se comporter avec prudence, voici comment… »

Situation d’énonciation : de qui ? Montaigne ; à qui ? « à un jeune noble »

Niveau de langue : soutenu, celui de Montaigne dans le texte du corpus.

Le registre ne vous est pas indiqué (voir plus bas).

« Définition » du texte à produire, à partir de la consigne :

Lettre (genre), d’un humaniste (Montaigne) à un jeune noble (situation d’énonciation), qui argumente sur (type de texte) les travers de la cour et le comportement à y tenir (thèmes) de façon didactique et polémique (registres), critique, marquée par l’expérience, bienveillante (adjectifs), pour faire part de son expérience, faire le blâme de la cour et donner des conseils de comportement (buts).

Chercher des idées

Le fond

Pour la description de la cour, inspirez-vous du texte de Montaigne et des autres textes du corpus. Utilisez un lexique dépréciatif et des images négatives.

Attention : les conseils prodigués ne doivent pas contredire la pensée humaniste ni les principes fondamentaux de Montaigne : impossible donc de conseiller au jeune homme l’hypocrisie, la duplicité ou de renier son être profond, de « s’enfariner le cœur ».

Le Montaigne que vous faites parler doit conseiller l’attitude nuancée, mesurée d’un philosophe (doù les procédés de la concession : « certes…, mais… »).

La forme, l’écriture

Empruntez le style de Montaigne : phrases à l’allure de vérités générales, formules frappantes (voir celle qui clôt le texte), citations latines, images pittoresques, allusions à l’Antiquité…

« met en garde / indique » : utilisez tournures et formules didactiques – impératifs, termes intensifs, procédés de la généralisation (présent de vérité générale, pronom indéfini « on »), formules d’insistance (« de grâce, croyez-moi »…) mais aussi connecteurs logiques.

Utilisez des marques impliquant celui qui écrit (indices personnels de la 1re personne du singulier) et son destinataire (indices personnels de la 2e personne).

Pour réussir l’écriture d’invention : voir guide méthodologique.

La lettre : voir mémento des notions.

Corrigé

Corrigé

De Bordeaux, en l’an 1582.

Mon jeune ami,

Je me réjouis que vous alliez rejoindre la cour d’Henri, notre Roi Très-Chrétien. Vous y ferez merveille. Vous l’imaginez sans doute, avec la candeur de votre jeunesse, comme un lieu béni, où le valeureux se fait universellement connaître, le dévoué rapidement employer, et le lettré spontanément protéger. Mais votre fraîcheur y flétrira si l’on ne vous prodigue bientôt quelques conseils pour guider vos pas dans ce milieu terrible.

Sachez tout d’abord qu’il n’y a rien de plus trompeur que la cour. La voyez-vous de loin ? Elle brille, éblouit, enchante et subjugue. La contemplez-vous un instant ? Vous voilà pris à ses douces promesses, et vous vous précipitez sur des récifs qui causent votre perte. Car c’est une Sirène que cette cour enchanteresse, aux accents d’autant plus charmants qu’elle connaît les recoins les plus secrets du cœur des hommes. Aussi ne l’écoutez pas, de grâce, quand elle vous promet gloire, fortune et renommée : elle promet plus qu’elle ne peut donner, et promet bien mal, car elle promet à tous.

Mon jeune ami, soyez sur vos gardes. Tel Argus aux cent yeux grand ouverts, veillez ! Car ces singes que sont les hommes de cour ne manqueront pas de vous donner une comédie qu’ils croient nouvelle et qui se joue depuis l’aube des temps ! Croyez-moi, mon cher, ils jouent bien. Voyez-les rire et s’exclamer : ne croiriez-vous pas que ce sont là les êtres les plus heureux du monde ? Pourtant ils pleurent au-dedans. Écoutez-les approuver tout haut un édit qu’en vérité ils honnissent. Aussi surveillez-vous : passez la bride à votre sincérité, domptez-la. Ne dites le fond de votre pensée qu’à vos intimes et ne vous fiez pas aux amis d’un jour, traîtres le lendemain. Homo homini lupus est, « L’homme est un loup pour l’homme », disait Plaute le vieux Romain, dans une de ses comédies. À la cour de France vous trouverez une comédie d’un nouveau genre, qui ne porte pas à rire, croyez-m’en ! Ne vous laissez pas prendre au jeu fallacieux des courtisans et dites-leur, suivant ma propre maxime reprise au poète latin Perse, Ego te intus et in cute novi : « moi, c’est de l’intérieur, et dans ta chair, que je te connais ».

Remarque

Dans une écriture d’invention, vous devez montrer vos connaissances par des citations, des allusions précises (ici les citations latines ou les références à des œuvres). Mais faites attention à la chronologie et méfiez-vous des anachronismes !

Feignez donc. Ne vous découvrez pas tout entier. Mais ne vous reniez pas. Soyez habile sans être flagorneur. Gardez à l’esprit que ces hommes de cour ne sont jamais assis plus haut que sur leur cul et que, si haut placés soient-ils, ils ont tripes et boyaux comme vous et moi. Aussi vous faut-il adroitement – mais non servilement – complaire, car ce n’est point vous, mon cher, qui leur ouvrirez les yeux sur la vanité de leurs illusions. Me voilà au bout de mes recommandations, mon jeune ami : puissent-elles vous être utiles ! J’en aurais moi-même eu grand besoin à mes débuts. Saluez votre père Étienne de ma part, et que Dieu vous garde.

Votre très dévoué,

Michel de Montaigne.