Émile Zola, Au Bonheur des dames

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re STI2D - 1re STMG - 1re ST2S - 1re STL | Thème(s) : Le commentaire littéraire - Le roman et ses personnages : visions de l'homme et du monde
Type : Commentaire littéraire | Année : 2012 | Académie : Antilles, Guyane
 
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet & Corrigé
 
Mieux nous connaître ?
 
 

Mieux nous connaître ? • Commentaire

Le roman

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Antilles • Juin 2012

Le personnage de roman • 14 points

Commentaire

> Vous ferez le commentaire du texte de Zola en vous aidant du parcours de lecture suivant.

a) Vous analyserez la façon dont le nouveau commerce est présenté par Mouret au baron Hartmann.

b) Vous étudierez les comportements et réactions des personnages face à ce nouveau commerce.

Ces pistes n’excluent pas d’autres propositions de lecture.

Trouver les idées directrices

  • Appuyez-vous sur le parcours de lecture donné dans le sujet.
  • Faites aussi la « définition » du texte.

Extrait de roman (genre), naturaliste (mouvement littéraire), qui décrit (type de texte) le nouveau commerce et les réactions qu’il suscite (thèmes) et argumente (type de texte) sur ses bienfaits (thème), lyrique, presque épique, didactique, ironique (registres), enthousiaste, documenté, vif (adjectifs), pour rendre compte de l’évolution économique du siècle et peindre les personnages (buts).

Pistes de recherche

Première piste : Mouret, un commerçant-né

  • Analysez le personnage de Mouret et son discours. Quelle est sa visée ?
  • Étudiez le ton et l’habileté de son argumentation, analysez ses qualités oratoires.
  • Que révèle ce discours de sa personnalité ?

Deuxième piste : des personnages sous le coup de la nouveauté

  • Quel effet produit le discours de Mouret sur le baron ? Analysez les réactions du baron.
  • Qualifiez les réactions des femmes, leurs préoccupations.

Troisième piste (facultative) : un narrateur critique

  • Quel regard Zola porte-t-il sur ses personnages (Mouret et les femmes) ?
  • Quels sont les buts de Zola ?

>Réussir le commentaire : voir guide méthodologique.

>Le roman : voir mémento des notions.

Corrigé

Les titres en couleurs et les indications entre crochets servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

Attention

Dans l’introduction du commentaire, n’oubliez pas de situer le texte dans son contexte, mais aussi dans l’intrigue de l’œuvre (si vous la connaissez), pour que le lecteur puisse se repérer et mieux comprendre l’extrait étudié.

[Amorce] Zola, dans Les Rougon-Macquart, suit et illustre les transformations économiques, sociologiques et industrielles de la France à cette période, et prétend faire à la fois œuvre littéraire et scientifique. [Présentation du texte] Dans Au Bonheur des dames, il décrit le passage du commerce traditionnel de détail au commerce de masse qui deviendra la grande distribution. Cette révolution est incarnée par Octave Mouret, l’inventeur du premier grand magasin, qui tente d’obtenir du baron Hartmann une aide financière pour développer son grand magasin, pendant que des dames, dans le salon à côté, se félicitent de leurs achats. [Annonce des axes] Son discours plein de fougue se révèle aussi efficace et habile que ses techniques de vente [I], à en juger par les réactions des personnages à qui il a affaire [II]. Cette scène trahit aussi le regard de Zola sur ses personnages et sur la société [III].

I. Mouret, un commerçant-né qui sait faire sa publicité

Dans un long discours retransmis au style indirect libre, Mouret se lance dans une argumentation brillante qui atteint son but. « On vend ce qu’on veut, lorsqu’on sait vendre ! » (l. 3). Cette phrase résume énergiquement les qualités oratoires et argumentatives de Mouret.

1. Des qualités oratoires pour mieux persuader

  • C’est sur un ton enflammé que Mouret commence son discours. L’auteur utilise, pour illustrer cette « verve », la métaphore : « phrases chaudes » (l. 5). Toute l’intervention du commerçant est soutenue par un débit et une élocution étourdissants.
  • Le discours est emporté par un rythme enlevé et varié, créé par des phrases courtes et ramassées, quelquefois nominales, qui alternent avec des phrases amples souvent en asyndètes. Les accumulations, les antithèses (« jamais » et « toujours ») rendent compte de l’abondance de produits. Les cascades de verbes, les gradations en amplification (« ici… plus loin… ailleurs », l. 10 à 11) traduisent la frénésie des clientes.
  • Mouret sait faire surgir dans l’esprit de son interlocuteur des images : personnifications (les « marchandises […] se pouss[ent] », l. 7 à 8 ; l’ancien commerce « agonisait », l. 15) et métaphores (« faite de la chair et du sang de la femme », l. 25 ; « saccage d’étoffes, la mise au pillage des magasins », l. 45). Il fait voir les conséquences de ce nouveau commerce pour mieux montrer son efficacité. La phrase lyrique, avec l’amplification (« Elle bouleversait le marché, elle transformait Paris », l. 24), souligne la contagion spatiale de ce nouveau commerce.

2. Une stratégie argumentative efficace pour convaincre

Mouret sait persuader mais aussi convaincre.

  • C’est le discours technique d’un économiste qui connaît parfaitement les réalités économiques et recourt à un vocabulaire précis (« commerce », « marchandises », « chômage », « article », « comptoir », « bas prix », « concurrence »). Mouret raisonne en économiste : il met en relief les causes et les conséquences (« car », l. 25), il procède méthodiquement (il « partait de cette trouvaille », l. 25), il analyse les raisons de l’échec (« agonisait ») du concurrent (« si l’ancien commerce…, c’était qu’il… », l. 14 à 16).
  • Mouret sait mettre en valeur les atouts du nouveau commerce : il insiste sur les avantages du grand commerce par des hyperboles élogieuses (« trouvaille », « création étonnante »). Il souligne la régularité, donc la sécurité de ce commerce (argument efficace face au baron à qui Mouret demande de l’argent) : « opérations courantes », « régulier », « bon fonctionnement », « grand jour ». Il affirme sa transparence (« sous les yeux même du public », l. 17 ; « au grand jour », l. 23), son honnêteté, donc sa moralité (« aucune tricherie », « pas de coup de fortune »). Il s’appuie aussi sur l’argument financier (« bas prix »). Enfin, il montre les effets positifs sur le monde du travail (« pas de chômage »).
  • Pour mettre en valeur le nouveau commerce, il utilise la technique du repoussoir : en peignant négativement la concurrence – « l’ancien commerce » –, il insiste sur la modernité de sa « trouvaille ». Le contraste est souligné par l’image de la « révolution » et de la « lutte » (« engagée ») et par l’opposition temporelle appuyée entre « ancien » (l. 13) et « maintenant » (l. 16).

3. Un homme d’affaires passionné et cynique

Le discours en dit long sur le personnage de Mouret.

  • Il révèle la « passion » du personnage ainsi que les mots « cri » et « aveu brutal » ; l’image religieuse de la « foi » traduit son enthousiasme. Cette passion se mesure aussi aux réactions et à l’effet produit sur le baron « gagné peu à peu par sa foi » (l. 29 à 30).
  • Cependant Mouret semble n’avoir aucun scrupule moral et fait preuve d’un cynisme inquiétant : il ne tient pas compte de ses clientes, qu’il considère presque comme un produit (« j’ai ») qu’il faut faire « céder » (plus qu’une lutte avec l’ancien commerce, c’est une lutte pour vaincre la femme). Égoïstement, il en tire parti et ne les traite pas comme des êtres humains. Enfin, par moments, affleure son naturel, qui s’exprime dans une langue presque vulgaire : « je me fiche du reste » (l. 26).

[Transition] L’évolution et l’attitude des personnages secondaires de la scène viennent renforcer cette impression donnée par Mouret.

II. Des personnages sous le coup de la nouveauté

1. L’évolution du baron

  • Le baron semble tout d’abord sceptique et peu décidé à donner de l’argent. Le « sourire ironique » traduit sa satisfaction de soi et son sentiment de supériorité face à Mouret, en partie dû à l’âge (« jeune homme »). Ce sentiment négatif se mue en une attitude positive : la « tendresse » suggère un lien presque paternel qui se tisse et que confirme l’adverbe « paternellement » (l. 31).
  • En fait, on assiste à une lutte : celle qui oppose Mouret au baron. Dans ce combat, « ébranlé » indique que le baron vacille ; le mot « foi » fait passer du domaine intellectuel au domaine religieux et montre que le baron est irrésistiblement vaincu. S’établit alors une certaine connivence (le baron fait corps avec Mouret contre les femmes, l. 31). Cette évolution est progressive (« peu à peu »), mais est assez rapide (dès la fin du discours).

2. Excitation et bonheur des femmes

  • Le groupe pittoresque des clientes est présenté collectivement – comme souvent dans les romans naturalistes – , désigné le plus souvent au pluriel (« elles, », « ces dames », « toutes »). Leur portrait se construit selon des perspectives croisées : à travers le discours de Mouret d’une part, puis directement par la description du narrateur et enfin par leurs paroles.
  • Mouret décrit et considère la « cliente » comme la proie d’une chasse impitoyable dont elle est le gibier : comme un animal, elle « se trouv[e] prise », elle « tomb[e] dans des rencontres imprévues » et elle « cèd[e] » (l. 11), vaincue. Par une métaphore violente et réaliste, Zola présente le commerce comme un véritable prédateur qui se nourrit de « la chair et du sang de la femme » (l. 25) et le succès de Mouret comme un « triomphe » (l. 4).
  • De l’animal, « ces dames », « excitées », ont aussi les élans instinctifs, presque sauvages : il est en effet question de leur « appétit », de leurs « désirs » que « fouettait » le marchandage. Zola souligne leur frénésie par la multiplicité des verbes d’action à l’imparfait (qui traduit à la fois la durée et la répétition), égrenés en cascade et dont elles sont le sujet. Les violentes métaphores qui assimilent leurs achats à un « saccage » ou à un « pillage », l’hyperbole « à pleines mains », les adverbes ou adjectifs intensifs (« tellement », « tel ») peignent des femmes qui semblent avoir perdu tout contrôle, dominées par leur goût du luxe et des matières riches. Ce ne sont que « dentelles » (3 fois), « soie » (2 fois), « satin », « velours » et « toilette de soirée » qui révèlent leur totale indifférence aux dépenses et à l’argent qu’elles gaspillent sans scrupules (« gâchaient »). La seule évocation de ces toilettes suffit à les combler de « bonheur ».
  • Sont-elles encore des êtres humains ? Sous l’effet de ce déchaînement, elles semblent avoir perdu ce qui caractérise l’être humain : la parole individuelle et l’écoute d’autrui (elles « ne s’écout[ent] même plus entre elles », leurs « voix repart[ent] ensemble »). Le salon ressemble à une foire d’empoigne.

III. Un narrateur critique (partie facultative)

Le narrateur, dans ce passage, ne garde pas l’objectivité dont se vantaient les naturalistes mais trahit sa subjectivité.

1. Admiration pour le commerçant et mépris pour les femmes

  • Dans la restitution du discours de Mouret au style indirect libre, pointe l’admiration de Zola pour ce commerçant dont il souligne l’habileté, la fougue et les qualités de publicitaire. Mais cette considération est mêlée d’une légère ironie (à travers des expressions hyperboliques comme la métaphore de la « foi ») et par moments d’une réprobation implicite à travers les termes négatifs qui connotent la violence (« brutal », « passion » et « arracha »).
  • Le regard est différent sur « ces dames » : le portrait caricatural que le narrateur en dresse est chargé d’une ironie évidente et, implicitement, d’un mépris pour leur futilité. La description est sans pitié ni admiration.

2. Les visées d’un romancier naturaliste

Derrière ce narrateur se profile le naturaliste qui a une mission.

  • Le passage répond bien aux visées de Zola dans les Rougon-Macquart : peindre son époque et ses divers milieux. Ici, le modèle à peindre est double : le narrateur prend « sur le vif » – notamment par les paroles rapportées et la description précise – le milieu aristocratique et le monde du grand commerce avec ses meneurs. Il se fait le témoin d’un phénomène nouveau à son époque, dont il révèle les rouages.
  • En même temps, Zola porte un regard critique et dénonciateur sur le monde et s’en prend au manque de scrupules des hommes d’affaires (Mouret), à la vanité des aristocrates (le baron), à la faiblesse et à la futilité dépensière (les femmes) de milieux qui ignorent ce qu’est le travail pénible et la pauvreté.

Conclusion

Zola met ici en scène un ambitieux mégalomane et ses « victimes ». À travers ces personnages en phase avec leur époque aux valeurs matérialistes, l’auteur rend compte de la société dans laquelle il vit, mais il transmet aussi une vision du monde sans complaisance, pour « nous aider », comme le souhaitait Mauriac, « à mieux nous connaître et à prendre conscience de nous-mêmes ».