Émile Zola, Au bonheur des dames

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re STI2D - 1re STMG - 1re ST2S - 1re STL | Thème(s) : Le roman et ses personnages : visions de l'homme et du monde - Le commentaire littéraire
Type : Commentaire littéraire | Année : 2011 | Académie : Inédit
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet
 
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6

Le roman

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Sujet inédit

Le personnage de roman • 14 points

Commentaire

> Vous ferez le commentaire du texte d’Émile Zola.

a) Comment Zola rend-il compte de la réalité de la vente et du comportement de la foule ?

b) Montrez que le romancier transforme aussi cette vente en un véritable spectacle.

c) Quelle vision de l’homme et du monde le texte révèle-t-il ?

Trouver les idées directrices

  • Appuyez-vous sur les trois axes du parcours de lecture, dont vous analyserez précisément les termes.
  • Faites aussi la « définition » du texte pour en tirer des pistes de recherche.

Extrait de roman (genre) naturaliste (mouvement littéraire) qui décrit (type de texte) une journée de grande vente dans un grand magasin (thème), épique, presque fantastique (registres), réaliste et en même temps visionnaire (adjectifs), qui rend compte des sensations du personnage qui a organisé l’événement (thème) pour donner un aperçu de l’évolution du commerce et rendre compte de l’atmosphère fiévreuse de la vente (buts).

Pistes de recherche

Première piste : l’évocation réaliste d’une foule fébrile

  • Analysez la description de la vente.
  • Relevez et étudiez les éléments réalistes qui permettent de s’imaginer l’événement : lieux, produits, techniques de vente, personnages.
  • Relevez les procédés par lesquels Zola rend compte de la foule (procédés grammaticaux, rythme des phrases…).

Deuxième piste : la métamorphose de la scène : Zola visionnaire

  • Montrez comment Zola dépasse le réalisme, transforme la scène.
  • Étudiez les images : à quels domaines sont-elles empruntées ?
  • Quelle vision donnent-elles : de Mouret ? de la foule ?
  • Quels rapports ces images établissent-elles entre Mouret et la foule ? Comment Mouret considère-t-il les femmes et la scène ?
  • Déterminez le point de vue, la focalisation qu’adopte Zola.
  • Analysez la nature des sensations et des sentiments de Mouret.

Troisième piste : la vision de l’homme et du monde

  • Quelle portée plus générale et plus profonde peut prendre la scène ?
  • Quelle vision de l’homme et du monde révèle-telle ?
  • Comment Zola rend-il compte des changements fondamentaux de la société (dont Mouret tire profit) ?
  • Quelle conception de la femme cette scène révèle-t-elle ?
  • Montrez aussi l’importance du corps et de ses désirs.

> Pour réussir le commentaire : voir guide méthodologique.

> Le roman : voir lexique des notions.

Corrigé

Les titres en couleurs servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Amorce] La saga des Rougon-Macquart, histoire d’une famille dans la deuxième moitié du xixe siècle, illustre les transformations économiques, sociologiques, industrielles de la France du Second Empire. Zola prétend appliquer à la littérature la méthode de l’expérimentation scientifique : après avoir récolté, le plus souvent sur le terrain, une documentation précise, il décrit les milieux dans lesquels évoluent ses personnages pour mieux étudier l’interaction entre l’homme et son milieu.

[Présentation du texte] Ainsi, dans Au Bonheur des dames, Zola rend compte du passage du commerce de détail traditionnel au commerce de masse, ancêtre de la grande distribution. Ce bouleversement est incarné par Octave Mouret, inventeur du premier grand magasin. À la fin d’une journée de « grande vente », il contemple le spectacle de son magasin livré aux femmes enfiévrées par la profusion des étoffes, admire avec fierté son œuvre et savoure son triomphe.

[Annonce du plan] Dans ce passage, Zola peint une réalité sociologique de son époque, celle d’un grand magasin un soir de « grande vente ». Mais, s’écartant des principes du roman naturaliste, il métamorphose par la puissance des images la scène contemplée par Mouret. Et, à travers cette métamorphose presque fantastique, il rend compte de l’évolution des mentalités et des valeurs, qu’il décrit non pas en sociologue mais en visionnaire.

I. L’évocation naturaliste d’un grand magasin

Zola décrit le grand magasin avec le regard scientifique du naturaliste.

1. Les lieux et la marchandise

Le vocabulaire technique, précis, permet la mise en scène concrète du décor.

  • Les termes « comptoirs », « caisse », « rayon » rendent compte de l’organisation des lieux dans leur fonctionnement traditionnel. En contraste, Zola décrit précisément l’architecture résolument moderne du grand magasin (architecture industrielle), à travers les mots « bazar », « charpente mécanique », « escaliers suspendus », « ponts volants ».
  • Les articles sont mentionnés dans leur diversité et désignés par les termes « étoffes », « marchandises », « meubles », « ganterie », « articles de Paris ».

2. Les techniques de vente

Zola rappelle les méthodes nouvelles inventées par Mouret pour assurer le succès de cette « journée de grande vente » (sorte de soldes) : il a veillé à l’« entassement continu de marchandises », il joue sur « sa baisse des prix et ses rendus », sur « sa galanterie et sa réclame ».

3. Les clientes

  • Enfin, les clientes qui se pressent à la vente sont évoquées de deux façons : soit d’une façon neutre (« la clientèle », « Mme Marty, Mme de Boves… »), soit d’une façon métaphorique (« cette mer de corsages »…).
  • L’impression de foule est rendue par le pronom indéfini « on » (l. 5), les pluriels (« les ombres noires », « les têtes »), les accumulations (énumération des noms des clientes) ou le singulier générique (« la femme »), le rythme ample des phrases (l. 3-5, 13-16 ; l’avant-dernière phrase s’étend sur 5 lignes).

II. Une scène métamorphosée en vision épique

Mais Zola dépasse l’esthétique naturaliste et, par la force des images, métamorphose la scène pour en donner une vision épique.

1. Sa majesté Octave Mouret

De nombreuses métaphores transforment le commerçant en un personnage épique.

  • Mouret est métamorphosé en conquérant victorieux, comme en témoigne le champ lexical de la royauté qui file la métaphore (« un despote », « régnait », « caprice », « maître », « conquis »). Il a pour ses clientes le cynisme et le mépris du tyran pour ses sujets : il « les [tient] à ses pieds ».
  • Mouret prend aussi une dimension religieuse : Zola le compare à un dieu créateur (« sa création »), à un prêtre (« culte »).

2. Un soir de bataille

L’événement, une banale journée de soldes, est amplifié par la métaphore guerrière.

  • La scène est vue comme un tableau, une peinture de ville incendiée, avec des jeux de contrastes lumineux dramatiques : « flamboiements » contraste avec « ombres noires » et « fonds pâles » en une sorte de clair-obscur.
  • Le magasin est sens dessus dessous, « saccagé » comme si y avaient déferlé des hordes barbares (= les femmes). Cette métaphore jette une ombre négative sur la scène (signe ou présage d’une défaite ?). Pourtant, Mouret se réjouit de ce désordre qui, paradoxalement, témoigne du succès de son entreprise : ce sont les clientes qui sont responsables du « saccage », Mouret, lui, est le vainqueur de cette bataille et emporte le butin (« l’or »).
  • Si l’image n’est pas très cohérente, c’est parce que la scène est décrite à travers la méditation-rêverie de Mouret, comme en témoignent le vocabulaire de la victoire et de la défaite (« il les tenait à sa merci ») et l’emploi de termes péjoratifs pour décrire les clientes (« un peuple de femmes », « la bande », « un bétail »), vaincues sans gloire qui « vagabond[ent] », s’en allant « à moitié défaite[s] », « dépouillée[s] », « violée[s] ».
  • Pour donner l’impression d’épidémie, de fébrilité, Zola recourt à des ­comparaisons empruntées au domaine médical : « fièvre », « frissonnantes », « vertige »…

3. L’impression d’immensité naturelle

Enfin, par une amplification et un élargissement saisissants, Zola métamorphose cet univers urbain en un univers naturel, marin, aux horizons infinis à travers la métaphore filée de la mer (« longs remous », « roulant la houle », « mer » de corsages).

III. Une vision de l’homme et du monde

Cette scène épique révèle également une vision du monde inspirée par le matérialisme du xixe siècle.

1. Le recul de la religion et le triomphe d’un ordre nouveau

  • Mouret tire les conséquences du recul religieux qui marque l’époque, recul dû à l’influence du positivisme : le vide laissé par la perte de vitesse de la foi doit être remplacé par une autre religion, celle du « culte du corps » et de sa beauté.
  • Pour mettre l’accent sur les changements fondamentaux qui affectent l’époque, Zola multiplie les mots qui rendent compte de ces transformations, de l’ordre nouveau qui triomphe. Deux lexiques se combinent : celui de la religion qui recule (« dévote », « foi chancelante », « église », « religion », « confessionnal », « autel », « au-delà divin ») et celui des repères temporels ou des expressions qui marquent le changement, auquel Mouret sait répondre (« nouvelle », « remplacées », « jadis », « désormais » « depuis dix ans », « désertait peu à peu »).

2. La vision de la femme

L’image de la femme que révèle le passage est double.

  • La femme est présentée comme un être qui ne peut résister à la tentation, sorte d’Ève moderne dont le tentateur est Mouret à travers les marchandises, les étoffes du Bonheur des dames. C’est là l’image traditionnelle de la femme, depuis l’époque médiévale.
  • Mais son image est aussi celle que renvoie la médecine psychiatrique dont les débuts se situent à l’époque de Zola : la femme est une hystérique, une créature nerveuse soumise aux caprices de son corps.

3. L’importance du corps et de ses désirs

Enfin, la scène est marquée par l’omniprésence du corps et de ses désirs.

  • Les termes renvoyant à la sensualité sont multiples : « violée », « volupté assouvie », « désir contenté », « lui qui les possédait », « Battant de désirs », « culte du corps » et « de la beauté ».
  • Ces termes sont l’expression des fantasmes de Mouret, de l’homme, qui ne serait donc que volonté de puissance et de jouissance.

Conclusion

[Synthèse] Ce passage, comme de nombreux autres dans les différents romans des Rougon-Macquart, témoigne de la dualité du génie de Zola : naturaliste par raison – et par système –, romantique et visionnaire par tempérament. C’est lorsqu’il met de côté les principes naturalistes et permet à son imagination de se déployer librement, qu’il réussit le mieux à créer un monde et des personnages qui s’imposent durablement à l’imaginaire du lecteur. En nous faisant témoins de l’apothéose de Mouret, il nous présente un personnage pleinement en phase avec son époque dont il incarne les valeurs matérialistes et l’ambition.

[Ouverture] Mais Mouret, créateur et marchand de rêve, intelligent et ambitieux, n’est-il pas à l’image de Zola, le romancier qui, dans les nombreux volumes des Rougon-Macquart, a voulu enserrer toutes les facettes d’une époque complexe en y faisant vivre des centaines de personnages ? N’est-il pas aussi l’incarnation de ce que l’homme Zola n’est pas toujours et qu’il voudrait être ?