Emile Zola, Germinal

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re ES - 1re S | Thème(s) : La question de l'homme dans les genres de l'argumentation
Type : Commentaire littéraire | Année : 2015 | Académie : Nouvelle-Calédonie

Situations difficiles pour réfléchir • Commentaire

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Question de l’homme

42

Nouvelle-Calédonie • Novembre 2015

Séries ES, S • 16 points

Situations difficiles pour réfléchir

Commentaire

Vous ferez le commentaire du texte de Zola (document B).

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Les clés du sujet

Trouver les idées directrices

Faites la « définition » du texte pour trouver les axes (idées directrices).

Extrait de roman (genre) naturaliste (mouvement) qui décrit et raconte (types de texte) une manifestation de mineurs en grève (thème),épique, tragique (registre) spectaculaire, pictural, presque cinématographique, esthétique, réaliste, violent, visionnaire, plein d’émotion (adjectifs), pour émouvoir le lecteur, pour rendre compte des conditions des mineurs et de leur détermination (buts).

Pistes de recherche

Première piste : Une scène spectaculaire, esthétiquement travaillée

Essayez de visualiser la scène.

Qu’est-ce qui en fait un véritable tableau ? Quels en sont les différents « sujets », les composantes ? les différents « plans » ? les différentes couleurs ?

Un tableau en mouvement : étudiez par quels moyens Zola donne vie à ce tableau ? Pourquoi ce texte serait-il facile à transposer à l’écran ?

Deuxième piste : L’horreur et l’amplification d’une épopée symbolique et prophétique

Montrez la dimension épique de la scène.

Quels sont les éléments visionnaires, merveilleux ? Analysez les images, les transformations presque fantastiques des éléments de la scène.

Étudiez les procédés de l’amplification.

De quoi ce cortège est-il symbolique ? À quel événement historique fait-il allusion ?

De quoi cette scène est-elle annonciatrice ?

Pour réussir le commentaire : voir guide méthodologique.

La question de l’homme : voir mémento des notions.

Corrigé

Corrigé

Les titres en couleurs et les indications entre crochets ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Amorce] Dans la deuxième moitié du xixe siècle, la révolution industrielle bouleverse les rapports sociaux et suscitent des conflits dont les romanciers, conscients des enjeux et du rôle de la littérature, se font l’écho. Dans son cycle Les Rougon-Macquart, Zola est à la fois témoin de son époque et porte-parole des opprimés. [Présentation du texte] La dernière partie de son roman Germinal qui appartient à ce cycle relate la longue grève menée par des mineurs du Nord de la France. Le mouvement a tourné à la révolte et un cortège furieux « déboule » sous le regard affolé de bourgeois cachés. [Annonce des axes] Fidèle aux principes qu’il expose dans son Roman expérimental, Zola peint une scène réaliste spectaculaire, qui serait aisément transposable à l’écran [I] ; mais pour mieux émouvoir son lecteur, il dépasse l’objectivité qu’il revendique et communique à cet épisode le souffle de l’épopée. L’évocation de la révolte n’a plus seulement valeur documentaire : elle prend une dimension symbolique et même prophétique [II].

I. Une scène spectaculaire, esthétiquement travaillée

1. Le jeu sur les points de vue

La description joue sur différents points de vue.

Au début, le cortège est décrit de façon objective comme s’il s’agissait d’un documentaire : « Les femmes avaient paru […], les hommes […] ».

Mais, au fur et à mesure, le tableau reflète le regard de l’auteur, puis celui, très subjectif, de ses « vrais » spectateurs : les bourgeois cachés derrière la porte d’une grange, implicitement désignés par le pronom impersonnel « on » (« on ne distinguait que… », « on voyait seulement… ») ; les termes péjoratifs qui qualifient les mineurs révèlent leur mépris : « affreuses », « furieux », « bandits »…

[Transition] Zola recourt aux ressources de tous les arts pour mieux frapper le lecteur.

2. Le regard du peintre

Avant d’être romancier, Zola rêvait d’être peintre. De cette première vocation, il garde une sensibilité artistique qui transparaît ici.

Comme sur une toile, il travaille les lignes, les volumes, « balaie » le cortège de son pinceau. Sont successivement décrits, avec un souci de l’équilibre des masses, les « femmes » (les mères, puis les « plus jeunes », enfin les « vieilles ») ; puis « les hommes… ».

Le tableau comporte différents plans : au premier plan, les mineurs, au second les bourgeois « Négrel » et « Mme Hennebeau » ; enfin, après une succession de plans picturaux choisis, le « soleil » couchant et la « route qui sembl[ait] charrier du sang » forment la toile de fond du tableau.

Zola choisit soigneusement ses couleurs et privilégie le rouge : les « rayons […] d’un pourpre sombre » du soleil couchant qui « ensanglant[ent] la plaine » enveloppent la scène d’une luminosité flamboyante, donnent du relief aux formes et contrastent avec les couleurs ternes des « culottes » « déteintes » ; les hommes forment une « uniformité terreuse », avec leurs « bouches noires ».

[Transition] Si Germinal a été de très nombreuses fois adapté au cinéma, c’est que Zola est un auteur particulièrement « cinématographique » avant l’heure.

3. Le regard d’un cinéaste avant l’heure

Après avoir placé le cortège au milieu de la scène, il déplace son « objectif » sur les bourgeois, dont il retranscrit les paroles affolées et dont les verbes « balbutia » et « dit entre ses dents » suggèrent les visages apeurés. Dans le dernier paragraphe, Zola revient alors aux mineurs, mais vus à travers les yeux des observateurs.

Le romancier varie les plans et effectue des va-et-vient entre plans d’ensemble et plans plus rapprochés : certains groupes sont décrits de plus près, avec notamment des gros plans marquants sur des « gorges », des « cous décharnés », des « têtes », des « bouches », des « mâchoires » ou, de façon encore plus saisissante, sur la « hache ».

La scène est animée. Les mouvements, violents, barbares, sauvages, sont signalés avec précision par des verbes d’action en cascade, dans des énumérations ou des accumulations qui traduisent le rythme effréné du défilé : « soulevaient, agitaient, brandissaient, déboulèrent, passa charrier, galoper ».

Zola a aussi recours aux ressources de la musique et anime la scène d’une « bande-son » tumultueuse : des hurlements (« hurlaient ») comme des cris de guerre précèdent le moment où éclate le chant de La Marseillaise, au milieu d’un bruit bestial confus (le « mugissement » de ce troupeau, le « claquement des sabots »). Zola ménage une pause, avec les répliques de bourgeois, transcrites au style direct, qui ressortent dans ce tohu-bohu comme des solos dans un morceau de musique. Il va jusqu’à jouer sur les sonorités suggestives : il mentionne les « gorges de guerrres » ou un « mugissement confus, accompagné par le claquement… » Il s’agit là de véritables arrangements sonores.

[Transition] Zola s’inspire d’un événement réel pour composer une scène esthétiquement très travaillée mais, conscient que, pour frapper son lecteur, il faut dépasser l’aspect documentaire, il la transforme en une vision digne d’une épopée.

II. L’horreur et l’amplification d’une épopée

1. Un réalisme effrayant

Les détails physiologiques réalistes (« peau nue, nudités de femelles, enfanter, gorges gonflées, cordes de leurs cous décharnés […] [qui] semblaient se rompre […], trous des bouches noires […], mâchoires ») s’accompagnent de précisions effrayantes : les femmes ont les « cheveux épars, dépeignés », les « visages [sont] atroces », « les yeux brûlaient ». C’est un cortège de « bandits »…

Des termes violents accentuent le côté tragique de la scène, notamment les nombreux verbes (« agitaient, brandissaient, hurlaient, rompre, déboulèrent, débandade enragée, charrier »), le vocabulaire qui insiste sur la misère des mineurs (« meurt-de-faim », « décharnés », « en loques », « la faim », « souffrance »)… La fréquente référence au sang (« rouge », « pourpre sombre », « ensanglantaient », « charrier du sang ») ; tout cela donne une coloration funeste au cortège.

Enfin, la technique de description par touches des manifestants (« cous, bouches, yeux ») donne l’impression qu’ils sont disloqués en « morceaux d’hommes ».

[Transition] Ce réalisme – composante usuelle de l’épopée – correspond aux principes du naturalisme, mais Zola le dépasse et recourt dans sa description à d’autres ressources du registre épique.

2. Le « merveilleux »

Des images visionnaires (comparaisons et métaphores) transforment les manifestants et créent le merveilleux.

Les mineurs sont animalisés : les hommes deviennent des « bêtes fauves », les femmes ont des « nudités de femelles » ; déshumanisés, ils forment un troupeau au « mugissement » inquiétant, qui « galopent » et font résonner leur « sabots ».

Ailleurs, ils forment une vraie armée, une troupe de « bandits » hors-la-loi, composée aussi de « guerrières » dont les « bâtons » se sont transmués en « armes » et les « hache[s] » en « étendard ». Les « enfants » sont métamorphosés en objets symboliques, « drapeau[x] de deuil et de vengeance ».

Enfin, les hommes, « masse compacte qui roulait d’un seul bloc », semblent une masse minérale qui, par son « uniformité terreuse » rappelle la mine, ses dangers, et s’apparente à une force naturelle élémentaire.

3. Le souffle de l’épopée

Toute la scène est marquée par l’amplification épique.

Le mouvement ample des phrases qui rebondissent au gré des énumérations ou des accumulations, l’intensité du vocabulaire, le temps des verbes (le plus souvent à l’imparfait qui exprime la répétition ou au passé simple qui traduit des actions soudaines) donnent à la description un souffle épique.

Comme dans l’épopée, le héros de l’épisode est un personnage puissant, parce que collectif. Les pluriels (« les femmes, les hommes »), l’absence d’individualisation (les personnages ne sont pas nommés), les termes indéfinis (« quelques-unes », « d’autres », « des »), les noms collectifs généralisateurs (« masse compacte »), le chiffrage approximatif (« millier »), tout cela estompe toute individualité et donne l’impression que la force de ce héros, sujet de presque tous les verbes d’action, est décuplée. Face à lui, les bourgeois, nommés et bien identifiés, ont pour seule arme la parole (encore est-elle en sourdine) et semblent d’une présence dérisoire.

La rage des hommes s’étend à la nature entière et donne à la scène une dimension presque cosmique. Le décor naturel semble réglé au diapason de la révolte : « le soleil se couchait […] les derniers rayons ensanglantaient la plaine », « la route charri[e] du sang ».

4. Un texte symbolique et prophétique

La révolte, localisée dans les faits (Marchiennes est une petite commune), prend sous la plume de Zola une grandeur symbolique, chaque élément, significatif, est à interpréter.

Les « guenilles », « les coups décharnés », « les culottes déteintes, […] les tricots de laine en loques » sont, comme Zola l’indique à la fin du texte, autant d’images de « la faim », de la « souffrance » et de la misère des mineurs. La « hache », les « bâtons », la « guillotine », les références au « sang » traduisent leur détermination violente et « enragée ».

Plus généralement, la scène symbolise la lutte entre deux classes sociales : le symbolisme du rouge, la mention de la Marseillaise qui l’orchestre et de la « guillotine » sont des rappels historiques explicites de la Révolution de 1789.

Le soleil couchant donne au cortège un caractère prophétique effrayant, annonciateur de la fin d’une société. Mais le texte, éclairé par le souvenir de 1789 et par le titre du roman qui renvoie à la germination, ouvre aussi sur la perspective d’un monde nouveau, d’une renaissance après la « tuerie ».

Conclusion

[Synthèse] Ce passage est l’un des plus connus de Germinal, sans doute pour sa force d’évocation, le combat social qu’il représente et le travail artistique qu’il manifeste. [Ouverture] Il marque aussi un tournant du roman ; rien ne pourra plus être comme avant : la libération des mineurs est en marche. Zola espère que, par le biais de telles fresques visionnaires, il fera aussi progresser la société. Pour lui, comme pour Sartre, « l’écrivain engagé sait que la parole est action : il sait que dévoiler c’est changer […] Il a abandonné le rêve impossible de faire une peinture impartiale de la société et de la condition humaine » (Qu’est-ce que la littérature ?).