Emmanuel Roblès, Montserrat, acte III, scène 1

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re ES - 1re S - 1re L | Thème(s) : Le théâtre, texte et représentation - L'épreuve orale
Type : Sujet d'oral | Année : 2011 | Académie : Inédit
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet & Corrigé
 
emmanuel roblès, Montserrat

Oral

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Sujet d’oral n° 2

Le texte théâtral et sa représentation

> À quoi tiennent l’intensité et l’efficacité dramatiques de la scène ?

Document

Montserrat, jeune officier rallié à la cause de Simon Bolivar1, a été fait prisonnier par les troupes du roi d’Espagne. Izquierdo, premier lieutenant, est chargé de lui faire avouer l’endroit où se cache Bolivar. Chaque heure, il fait donc exécuter un otage, en exigeant que Montserrat révèle son secret.

ACTE III, SCÈNE 1

Montserrat, Izquierdo, Moralès, le marchand, le père Coronil, la mère, Elena, le comédien, moines, soldats

Au lever du rideau, Montserrat est à droite, appuyé à la table.

Izquierdo est assis sur l’un des tabourets, au milieu de la scène.

Soldats devant la porte.

Izquierdo. – Eh bien ! Ce pauvre potier ! Il laisse cinq orphelins !… Tu ne dis rien ?… (Derrière le mur, les tambours battent en sourdine, par moments.) Montserrat, tu es toujours convaincu qu’il faut sacrifier ces gens-là pour sauver Bolivar ? Tu es sûr de ne pas te tromper ? Ce serait monstrueux, n’est-ce pas, si tu te trompais ?… (Silence.) Bon ! Moralès ! Continuons ! (À Montserrat.) Souviens-toi que je suis aussi entêté que tu peux l’être !

Des otages gémissent. Quand Moralès s’avance vers eux, ils reculent et se serrent les uns contre les autres. Moralès semble embarrassé pour choisir. Tous le regardent intensément. Il désigne le marchand.

Moralès. – À toi !… Allons, avance !

Le marchand. – Pourquoi à moi ?

Moralès. – Je te dis d’avancer !

Un des soldats donne une bourrade au marchand, qui gémit.

Le marchand, atterré. – Non ! C’est impossible !… C’est impossible !

Izquierdo. – Ne dis pas de bêtises !

Le marchand. – Je vous dis que c’est impossible ! que je ne peux pas mourir ainsi ! (Il continue à gémir en pétrissant ses mains fébrilement.)

Izquierdo. – Montserrat ! Ce n’est pas beau un homme qui a peur de mourir ! Regarde-le donc, ce malheureux ! Si notre ami le potier n’avait pas été fusillé, cette plainte et ce visage lui auraient inspiré une de ses plus belles jarres. Ne crois-tu pas aussi ?

Le marchand. – J’ai toujours été fidèle au roi. On peut demander à mes voisins. Interrogez-les, vous verrez ! Beaucoup de gens me ­connaissent, dans cette ville ! Interrogez-les !

Izquierdo. – Donc, te fusiller est doublement injuste ? D’abord, tu n’as rien fait… Et, de plus, tu es loyal envers nous ! C’est cela ?

Le marchand, illuminé par un espoir fou. – Oui. C’est cela, monsieur l’officier !

Izquierdo, sarcastique2. – Tu entends, Montserrat ? Ce cas est intéressant. Tu devrais y réfléchir avec plus d’attention que pour les autres ! (Au marchand.) Tu sais bien que ce n’est pas moi qu’il faut convaincre ! Mais lui… Moi, je te comprends, je te comprends parfaitement ! (À Montserrat.) Tu ne dis rien ? La vie d’un brave commerçant t’importe peu ? (Au marchand.) Tant pis pour toi. Je regrette ! As-tu quelque chose de plus important à dire avant de mourir ? Essaie de trouver quelque chose ! Défends-toi donc !

Le marchand balbutie. – Monsieur l’officier…

Izquierdo. – Parle plus haut ! Nous t’écoutons !

Emmanuel Roblès, Montserrat, acte III, scène 1, Le Seuil, 1948.

2 Sarcastique : ironique, diabolique.

 Simon Bolivar (1783-1830), général et homme politique, est l’inspirateur des guerres d’indépendance en Amérique du Sud, territoire occupé par les Espagnols depuis le xvie siècle. Dans sa pièce Montserrat, Emmanuel Roblès évoque les événements du Venezuela en 1812.

1 Simon Bolivar (1783-1830), général et homme politique, est l’inspirateur des guerres d’indépendance en Amérique du Sud, territoire occupé par les Espagnols depuis le xvie siècle. Dans sa pièce Montserrat, Emmanuel Roblès évoque les événements du Venezuela en 1812.

2 Sarcastique : ironique, diabolique.

Préparation

Tenir compte de la question

  • La question vous fournit la thèse à soutenir : « La scène a une forte intensité dramatique ».
  • Les mots clés sont : « intensité et efficacité dramatiques ». Le mot « dramatique » suggère que vous parliez du texte mais aussi de la représentation, de l’effet produit sur scène.
  • « Intensité » : demandez-vous ce qui donne sa force, sa violence, sa puissance à cette scène.
  • « Efficacité » : demandez-vous quelles questions pose cette scène, quelles idées elle suggère. Comment fait-elle passer un « message » ?
  • Pensez à utiliser dans vos « intitulés » d’axes les mots importants de la question.

Trouver les axes

  • Utilisez les pistes que vous ouvre la question, mais composez aussi la « définition » du texte (voir guide méthodologique).

Scène de tragédie (genre) qui met en scène un interrogatoire avant une exécution (thème), pathétique et tragique (registres), angoissant (adjectif).

  • Utilisez les éléments de la « définition » pour trouver des axes.

>Première piste : tragique et pathétique pour émouvoir le spectateur

• Quel est l’effet sur scène de ce « huis clos » ? Analysez les jeux de scène, la brutalité.

• Qu’est-ce qui crée l’émotion ? Qu’est-ce qui crée la tension ?

• Analysez l’identité des personnages et leurs rapports : les tortionnaires et leurs victimes. Relevez les contrastes violents dans la scène.

>Deuxième piste : une réflexion plus profonde

• Précisez quels enjeux humains sont ici exposés.

• Que représente chacun des personnages ?

• Relevez et analysez quelques phrases indiquant la conception que chacun a de la vie.

• Réfléchissez sur l’enjeu politique.

Pour bien réussir l’oral : voir guide méthodologique.

Le théâtre : voir mémento des notions.

Présentation

Introduction

[Amorce] les périodes historiques tourmentées engendrent un théâtre souvent poignant. Au contexte tendu correspond une production théâtrale tragique.

[L’œuvre] l’action de Montserrat, pièce écrite en 1948, se situe en juillet 1812 au Venezuela, lors d’une sanglante répression espagnole contre ceux qui, aux côtés de Simon Bolivar, luttent pour la liberté de leur pays, aidés par Montserrat.

[Le texte] Montserrat tombe aux mains d’Izquierdo, un lieutenant cruel qui veut que Montserrat lui livre Bolivar. Six innocents sont arrêtés au hasard : si Montserrat ne parle pas, ils seront exécutés.

[Annonce des axes]

I. L’intensité dramatique : tragique et pathétique sur scène

1. Un huis clos dramatique à voir et à entendre

  • L’espace clos accroît la tension : tous les protagonistes sont rassemblés, concentrés dans le même espace, victimes survivantes et bourreaux ; tous sont visibles sur la scène.
  • Les jeux de scène sont expressionnistes : les « otages se serrent les uns contre les autres » (l. 9) ; la scène insiste sur l’intensité des regards ; le déplacement de Moralès est porteur de sens.
  • L’atmosphère sonore est inquiétante : des moments de silence, puis la scène se sonorise : « Des otages gémissent » (l. 8), on entend les battements des tambours « en sourdine, par moments » (l. 3).
  • La brutalité des soldats est suggérée par le marchand qui se tord « les mains » (l. 15).
  • Le hors-scène (= les coulisses : « Derrière le mur », l. 2) est aussi un lieu dramatique, celui où sont exécutés les otages. C’est un ailleurs lointain où se cache Bolivar, dont la présence invisible est la cause du drame auquel on assiste.
  • L’urgence du temps qui passe (à « chaque heure » Izquierdo fait exécuter un otage) crée la tension : le tragique se rapproche.

2. Contrastes et oppositions : un univers manichéen

  • Izquierdo est un bourreau odieux. Il manie l’ironie et l’humour noir : il feint de regretter la mort du « pauvre potier » (l. 1) qu’il vient de faire fusiller et d’admirer en esthète le spectacle de la terreur, de trouver de la beauté dans l’horreur : « Ce n’est pas beau un homme qui a peur » (l. 17) et « une de ses plus belles jarres » (l. 20). Il feint d’entrer dans la logique de l’argumentation désespérée du marchand (« je te comprends », l. 31). Il monopolise la parole, varie ses interlocuteurs, mais toutes ses paroles s’adressent en réalité à Montserrat.
  • Les otages, victimes innocentes, constituent un groupe (le père Coronil, la mère, Elena, le comédien, le marchand). Mais ce groupe n’est pas uniforme : ce sont des individus anonymes qui se distinguent par leur profession (l’article défini leur donne plus de poids : « le potier », « le comédien », « le marchand »), ou par leur fonction sociale (« la mère ») ; deux otages sont individualisés par leur prénom (plus affectif) ou un titre.
  • Entre ces deux « pôles », on trouve des personnages intermédiaires : Montserrat oppose son silence mais les apostrophes d’Izquierdo l’impliquent dans la scène ; Moralès paraît moins mauvais que son chef : il semble en effet embarrassé pour choisir les otages.

II. L’efficacité dramatique : une mise en scène au service d’une réflexion plus profonde

Derrière le suspense créé par le chantage d’Izquierdo et l’angoisse des spectateurs qui se sentent impuissants (Monserrat va-t-il céder ? Effectivement, quand la mère est emmenée, il hésite), ce sont des questions essentielles qui nous sont posées.

  • Quelle est la valeur de la vie humaine ? Certaines vies ont-elles plus de valeur que d’autres : « sacrifier ces gens-là pour sauver Bolivar » (l. 4) ?
  • Les rapports entre intérêt particulier et intérêt général : sont en balance le bonheur de tout un peuple visé par la révolution bolivarienne et la vie d’un individu.
  • Une réflexion sur l’action politique, notamment dans des situations exceptionnelles (révolution, guerre) : tous les moyens sont-ils acceptables pour faire triompher les idées que l’on croit justes ?
  • Une réflexion sur la noirceur des hommes : les circonstances exceptionnelles mettent les êtres à nu. Izquierdo, personnage odieux, joue avec les otages comme un chat avec une souris.
  • Tous les hommes ne sont pas nés pour être des héros : le marchand est un personnage simplement humain.

Conclusion

La pièce, écrite en 1948, est marquée par les souvenirs récents et douloureux des pratiques de l’occupation allemande (otages). Roblès dit lui-même : « L’auteur aurait pu situer le sujet de sa pièce dans l’Antiquité romaine, l’Espagne de Philippe II, la France de l’Occupation, etc. » Cette situation est encore d’actualité, malheureusement.

À travers une situation historique théâtralisée, l’auteur propose une réflexion philosophique et morale dans l’esprit de la tragédie classique : « plaire et instruire ».

Entretien

L’examinateur pourrait débuter l’entretien par la question suivante :

Comment le théâtre permet-il de persuader et d’émouvoir ?

  • Il s’agit d’une question de cours.
  • Mais il ne faut pas le « réciter » purement et simplement. Vous devez expliquer chaque remarque et l’illustrer par des exemples personnels.

Pour réussir l’entretien : voir guide méthodologique.

L’entretien pourra se poursuivre dans diverses directions, par exemple :

> Quelles pièces de théâtre connaissez-vous ?

> Avez-vous assisté à des représentations théâtrales ?

> Comment mettriez-vous en scène cette scène de Montserrat ?

> Pour vous, qu’est-ce qu’un bon acteur ?

> Selon vous, un metteur en scène a-t-il le droit de moderniser une mise en scène et de transposer une pièce dans une époque différente de celle où se déroule l’action ?

Pistes pour répondre à la première question

1. Le théâtre, un genre « à histoires » : une « histoire » qui émeut et captive mais qui a en même temps valeur d’exemple

1. Une action en direct.

2. Une intrigue qui « court », surprend et entraîne l’adhésion du spectateur [exemples].

3. Sans être la vie, c’est bien un peu la vie sous toutes les couleurs que montre le théâtre [exemples].

2. Des personnages accessibles et émouvants : 
si différents, mais si proches de nous

1. Des personnages simplifiés et passionnés auxquels on s’attache et on s’identifie, ou bien qu’on déteste [exemples].

2. Des personnages symboliques au langage stylisé [exemples].

3. Le spectacle : magie incantatoire, force de l’illusion 
et de l’incarnation ; un art vivant

1. Éléments matériels et mise en scène entraînent l’adhésion physique et affective [exemples].

2. Des êtres en chair et en os, une histoire incarnée [exemples].

3. La présence du public, personnage collectif ; la position privilégiée du spectateur.

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