En quel sens peut-on parler d'un travail de l'artiste ?

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Annales corrigées
Classe(s) : Tle S | Thème(s) : Le travail et la technique
Type : Dissertation | Année : 2014 | Académie : Nouvelle-Calédonie


Nouvelle-Calédonie • Novembre 2014

dissertation • Série S

En quel sens peut-on parler d’un travail de l’artiste ?

Les clés du sujet

Définir les termes du sujet

En quel sens peut-on parler

Se demander « en quel sens » on peut parler d’une chose c’est se demander dans quelle mesure il est possible d’en parler. Autrement dit, il s’agit de savoir si le travail de l’artiste présente une spécificité par rapport à d’autres travaux, et laquelle.

Travail

Travail vient du latin tripalium, qui désigne un instrument de torture à trois pals. Ce qu’indique ainsi l’étymologie, c’est l’effort, voire la souffrance inhérente à tout travail.

De façon générale, le travail désigne l’activité humaine de transformation de la nature, par laquelle l’homme, appliquant son effort à un matériau brut, lui imprime sa marque et le convertit en un objet propre à satisfaire ses besoins ou ses désirs.

Artiste

Étymologiquement, « art » vient du latin ars, qui désigne la technique. L’artiste se distingue de l’artisan en ce que, si tous deux disposent d’un savoir-faire et appliquent une technique, l’artiste seul viserait la beauté.

L’artiste se singularise donc par la nature de sa quête : affranchi de la recherche de l’utile, et de toute fin déterminée par avance, il crée des œuvres procurant un plaisir esthétique.

Dégager la problématique et construire un plan

La problématique

Le problème posé par le sujet réside dans l’association envisagée entre l’art et le travail. A priori, on aurait tendance à penser que l’artiste se livre à une activité libre plutôt qu’à un travail marqué par la souffrance et la contrainte. Pourtant, peut-on faire de l’artiste une sorte de démiurge créant sans effort, comme par nature ?

La problématique découle de ce problème central, puisqu’il s’agira de se demander ce qui fait de l’activité de l’artiste une certaine forme de travail. En quoi l’artiste peut-il être conçu comme un travailleur ? S’il se distingue au contraire par un don ou un talent particulier déposé par la nature, qu’est-ce qui peut attester de l’existence de ce don ? Et s’il n’est pas investi d’un don, si l’artiste n’est pas un génie, en quoi son activité est-elle foncièrement différente de celle de l’artisan ? Qu’est-ce qui fait le grand artiste : talent inné, ou maîtrise des règles et grand travail ?

Le plan

Dans un premier temps, nous verrons que si l’on peut parler d’un travail de l’artiste, c’est dans la mesure où il est impossible de faire de son activité une activité découlant de sa nature mystérieusement investie d’un don.

Dans une deuxième partie, nous verrons qu’il est possible d’envisager l’activité de l’artiste comme un travail, à condition de distinguer son travail de toute activité productrice.

Enfin, nous verrons qu’on peut parler du travail de l’artiste à condition de définir le vrai travail comme une activité de formation de soi.

Éviter les erreurs

Pour traiter ce sujet, il est nécessaire d’en identifier le présupposé : on ne vous demande pas s’il est possible de parler d’un travail de l’artiste, mais « en quel sens » on peut en parler, c’est-à-dire qu’on présuppose que l’artiste fournit un travail.

Corrigé

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Les titres en couleur servent à guider la lecture et ne doivent en aucun cas figurer sur la copie.

Introduction

Se demander « en quel sens » on peut parler d’un travail de l’artiste, c’est se demander dans quelle mesure il est possible d’en parler. Autrement dit, il s’agit de savoir si le travail de l’artiste présente une spécificité par rapport à d’autres travaux, et laquelle. A priori, on aurait tendance à penser que l’artiste se livre à une activité libre plutôt qu’à un travail marqué par la souffrance et la contrainte. Pourtant, peut-on faire de l’artiste une sorte de démiurge créant sans effort et comme par nature ?

Info

Cette idée d’une souffrance propre au travail est également présente dans le récit biblique, qui fait du travail l’effet d’une malédiction divine.

Travail vient du latin tripalium, qui désigne un instrument de torture. Ce qu’indique ainsi l’étymologie, c’est l’effort, voire la souffrance inhérente à tout travail. De façon générale, le travail désigne l’activité humaine de transformation de la nature, par laquelle l’homme, appliquant son effort à un matériau brut, lui imprime sa marque et le convertit en un objet propre à satisfaire ses besoins ou désirs. Étymologiquement, art vient du latin ars, qui désigne la technique. L’artiste se distingue de l’artisan en ce que si tous deux disposent d’un savoir-faire et appliquent une technique, l’artiste seul viserait la beauté. L’artiste se singularise donc par la nature de sa quête : affranchi de la recherche de l’utile, et de toute fin déterminée par avance, il crée des œuvres procurant un plaisir esthétique. Il s’agira donc de se demander ce qui fait de l’activité de l’artiste une certaine forme de travail.

En premier lieu, nous verrons que si l’on peut parler d’un travail de l’artiste, c’est dans la mesure où il est impossible de faire de son activité une activité découlant de sa nature mystérieusement investie d’un don. Puis, nous verrons qu’il est possible d’envisager l’activité de l’artiste comme un travail, à condition de distinguer son travail de toute activité productrice. Enfin, nous verrons qu’on peut parler du travail de l’artiste à condition de définir le vrai travail comme une activité de formation de soi.

1. Un travail de l’artiste au sens où son activité ne s’explique que par la technique et l’effort

A. Parler de génie suppose une croyance

A priori, on aurait tendance à envisager le grand artiste comme un être inexplicablement doué : ses œuvres couleraient pour ainsi dire de lui sans donner lieu à un quelconque effort. Pourtant, qu’est-ce qui pourrait expliquer un tel don ? Selon Kant, le grand artiste se définit comme un génie, c’est-à-dire un être naturellement investi d’un talent particulier qui excède la maîtrise de la technique : « Le génie, dit-il, est la disposition innée de l’esprit par laquelle la nature donne ses règles à l’art ».

Autrement dit, le caractère exceptionnel et exemplaire de l’œuvre du grand artiste sépare clairement son activité du travail, dans la mesure où le travail, comme simple application et maîtrise de technique, ne peut rendre compte de la singularité de la création artistique. Mais comment expliquer ce don ?

Info

Comme le souligne Kant, dans la Critique de la faculté de juger, « génie » est dérivé du latin genius, qui désigne une divinité attachée à un lieu.

C’est précisément ce problème que soulève la critique nietzschéenne de la notion de génie : cette notion, dit-il, ne peut faire ­l’objet que d’une croyance. Ainsi, l’existence du génie est indémontrable, et le grand artiste ne peut s’expliquer que par son grand travail.

B. Le grand artiste est un grand travailleur

Ce que Nietzsche met ainsi en évidence, c’est le fond psychologique sur lequel se développe une telle croyance – elle nous rassure, dit-il, en nous faisant croire à des natures supérieures avec lesquelles nous n’aurions pas les moyens de rivaliser. Si nous n’avions pas besoin de nous rassurer, explique Nietzsche, nous devrions admettre que rien ne peut soutenir l’hypothèse de natures supérieures créant par facilité. Au contraire, tout tend à prouver que le grand artiste est un « grand travailleur » : « Le génie, dit-il, ne fait rien que d’apprendre d’abord à poser des pierres, ensuite à bâtir, que de chercher toujours des matériaux et de travailler toujours à y mettre la forme ».

Marquée par l’effort, l’échec, le labeur, l’activité artistique n’est conçue comme une activité facile que sous l’effet d’un fantasme enfantin qui consiste à ne pas vouloir voir, dit Nietzsche, la « genèse » de l’œuvre, et à préférer l’envisager comme un miracle.

Conseil

Dans un sujet de ce type, c’est-à-dire non dialectique, vous pouvez opposer dans une même partie la conception kantienne du génie à la critique qu’en fait Nietzsche : la dynamique du devoir peut se nourrir d’oppositions.

[Transition] Pourtant, si l’on peut parler d’un travail de l’artiste au sens où l’œuvre résulte d’un processus laborieux, il reste que son travail apparaît bien différent d’un travail moderne conçu comme fondamentalement extérieur à lui-même.

2. Un travail de l’artiste au sens où ce travail n’est pas production mais création

A. Le travail artistique n’est pas de l’ordre du travail productif

Dans un second temps, on peut ainsi se demander si l’activité de l’artiste peut encore s’identifier à du travail dès lors que l’on entend par travail une activité productrice au sens où l’entend Marx : produire, c’est produire un objet extérieur à soi, un objet dans lequel je ne me reflète pas, je ne me reconnais pas, et qui ne vise pas la satisfaction de mes besoins propres. Le travail moderne, dit productif, que Marx distingue du « vrai travail », ne peut correspondre à l’activité artistique, dans la mesure où il est précisément marqué par le désinvestissement personnel et la perte de l’effort : facilité par l’automatisation, il transforme la nature extérieure à soi sans que cette transformation n’implique en retour transformation et dépassement de soi. Or, il semble bien que l’activité artistique se caractérise au contraire par le travail sur soi effectué par l’artiste.

B. L’artiste crée

Si l’artiste est un travailleur, c’est donc dans la mesure où il reste lié à l’essence du travail, conçu par Marx comme activité de réalisation de soi

Au « travail réel » lié au développement de l’industrialisation et à la division du travail, Marx oppose ainsi le « vrai travail », conçu comme activité proprement humaine de réalisation et de dépassement de soi, activité qui peut être celle de l’artisan comme de l’artiste. En effet, la singularité de l’artisan se reflète dans le résultat de son travail comme la singularité de l’artiste se reflète dans ses œuvres : s’ils peuvent se reconnaître dans le résultat de leur travail, c’est que leur activité coïncide avec l’essence du travail défini comme activité humanisante.

[Transition] Mais alors, si l’activité de l’artiste est comme celle de l’artisan, à la fois faite d’effort et de dépassement de soi, qu’est-ce qui fait la spécificité du travail de l’artiste par rapport au travail artisanal ?

3. Un travail de l’artiste au sens où son activité est sans finalité

A. Le travail de l’artiste est sans finalité extérieure à lui

Enfin, il semble qu’il y ait bien une spécificité du travail de l’artiste par rapport à l’ensemble des autres travaux : c’est que l’artiste, comme le souligne Nietzsche, se livre à une activité non finalisée. Autrement dit, l’artiste crée pour créer, comme le séducteur séduit pour séduire, ou le voyageur pour voyager. La finalité de son travail est donc interne : son travail n’est pas contraint par la fin qu’il se fixe et qui l’épuise. Au travail mercenaire de l’artisan, Nietzsche oppose cet ensemble d’activités libres car non finalisées qu’il appelle « travail », et auxquelles seuls les artistes, les voyageurs, les séducteurs, les chasseurs, savent se livrer.

B. Le travail de l’artiste est formation de soi

C’est que le travail, le vrai travail, et non ce travail où nos individualités s’épuisent, est avant tout, selon Nietzsche, formation de soi, retour à soi. Ainsi, l’œuvre de l’artiste n’est pas son produit, son résultat, mais le simple résidu de sa force créatrice, ce par quoi passe son art pour se déployer. Les artistes, les séducteurs, les contemplatifs, dit-il, « tous cherchent le travail et la peine lorsqu’ils sont mêlés de plaisir, et le travail le plus difficile et le plus dur, s’il le faut. Sinon, ils sont décidés à paresser, quand bien même cette paresse signifierait misère, déshonneur, péril pour la santé et pour la vie. Ils ne craignent pas tant l’ennui que le travail sans plaisir (…) ». Autrement dit, l’activité de l’artiste n’est pas l’activité facile et libre qui s’opposerait au travail, mais la vraie nature du travail, qui est à la fois effort et plaisir de la formation de soi.

Conclusion

En définitive, on peut dire que non seulement l’artiste se livre à un travail, mais que le travail artistique correspond en somme à l’essence du travail. Laborieuse et non portée par un inexplicable don, non productrice mais créatrice, l’activité de l’artiste correspond à un travail qui forme et réalise l’homme, plutôt qu’elle ne forme un objet extérieur à lui.

On peut ainsi parler de travail de l’artiste au sens le plus fort du terme « travail » : activité humanisante de formation de l’homme, le travail est alors ce par quoi l’homme réalise sa singularité.