En quoi l’évocation d’un monde très éloigné du sien permet-elle de réfléchir sur la réalité qui l’entoure ?

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re S - 1re ES | Thème(s) : Les procédés littéraires - La dissertation littéraire
Type : Dissertation | Année : 2011 | Académie : France métropolitaine

 En quoi l'évocation d'un monde très éloigné du sien permet-elle de réfléchir sur la réalité qui l'entoure ?
 Vous développerez votre argumentation en vous appuyant sur les textes du corpus, les œuvres que vous avez étudiées en classe et celles que vous avez lues.

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     LES CLÉS DU SUJET  

Comprendre le sujet

  • Le sujet comporte une question.

  • Le thème sur lequel vous devez disserter est : « Les récits ancrés dans un monde très éloigné ».

  • Elle comporte une thèse : « L'évocation d'un monde très éloigné permet de réfléchir sur la réalité ». Vous ne devez pas discuter cette thèse, vous devez la soutenir.

  • L'expression « En quoi ? » invite à trouver comment les récits mythiques ou utopiques qui dépaysent le lecteur éclairent le monde réel.

  • Vous devez donc chercher les atouts, les avantages de ces récits et analyser leur portée argumentative ou leur rôle didactique, ce qui les rend efficaces du point de vue argumentatif.

  • Reformulez la question avec vos propres mots :

    « En quoi les mondes utopiques, bien que très différents de notre réalité, l'éclairent-ils ? »

  • Subdivisez la question en sous-questions en variant les mots interrogatifs :

    « Pourquoi/par quels moyens les mondes utopiques éclairent-ils notre monde réel ? » ; « Quelles sont les intentions des auteurs de ces récits utopiques ? »

  • Définissez clairement pour vous :

    • « l'évocation d'un monde très éloigné » : c'est le corpus qui permet de comprendre ce que le sujet exige – mais ne désigne pas explicitement : les mondes utopiques (ou mythiques).

En effet, cette expression pourrait renvoyer à des « mondes éloignés » non utopiques (ex. : Balzac et la petite tailleuse chinoise qui se passe en Chine, loin de la France…). Ce monde peut être « éloigné » dans l'espace ou dans le temps (ou les deux) ;

  • « la réalité (qui l'entoure) » : le monde, la société, le mode de vie…

  • « réfléchir » : se poser des questions sur le monde qui nous entoure : ses qualités, ses défauts, ses valeurs… ; juger et éventuellement critiquer.

L'apologue : voir lexique des notions.

L'utopie : voir lexique des notions.

Pour réussir la dissertation : voir guide méthodologique.

Chercher des idées

  • Les arguments

    Analysez les différents éléments des mondes utopiques et répondez aux questions suivantes :

    • Quels sont les avantages du dépaysement ?

    • Que peuvent apporter les personnages de ces œuvres utopiques ?

    • Quel est l'intérêt de « l'œil neuf » ?

    • Pourquoi/par quels moyens l'utopie fait-elle réfléchir ? La comparaison implicite, la participation active du lecteur…

  • Les exemples

    Assortissez toutes vos remarques d'exemples précis et approfondis pour illustrer vos affirmations (une dissertation sans exemples n'est pas concevable).

    • Les mythes, notamment celui de l'âge d'or (Hésiode, Ovide, Virgile) ; les Troglodytes de Montesquieu…

    • « L'abbaye de Thélème » dans Gargantua, de Rabelais.

    • Certains contes philosophiques : Candide (chapitre 18 : l'Eldorado), Zadig, La Princesse de Babylone, Micromégas… de Voltaire ; Supplément au Voyage de Bougainville de Diderot.

    • Au théâtre : L'Île des Esclaves ou La Colonie de Marivaux.

    • Certains romans : Les Fourmis de Werber…

    • Pensez aussi aux contre-utopies, surtout au xxe siècle : 1984 et La Ferme des animaux d'Orwell, Farenheit 451 de Bradbury, Star Wars… ; au théâtre : Rhinocéros de Ionesco.

Corrigé

Nous vous proposons un plan détaillé, dont certains paragraphes sont rédigés. Vous pouvez y ajouter vos propres exemples ou vous exercer à rédiger ceux qui sont proposés.

Introduction [rédigée]

  • On trouve, dès la plus haute antiquité, des descriptions de lieux idylliques qui renvoient à une époque où l'homme vivait en harmonie avec les dieux et la nature (le poète grec Hésiode avec le mythe de l'âge d'or, la Bible avec le jardin d'Éden). L'Histoire véritable (en fait un tissu d'affabulations des plus fantaisistes) de Lucien (iie siècle) semble marquer l'inflexion de ces descriptions poético-religieuses vers des récits à portée satirique. Les humanistes y trouvent un support idéal à la réflexion morale et politique qu'ils mènent. Thomas More, avec son île d'Utopie, inaugure cette tradition littéraire européenne – qui va durer jusqu'au xxe siècle – de description de mondes dont la perfection (ou l'imperfection) sert de contrepoint critique ou prémonitoire à la société contemporaine de ces œuvres.

  • Comment ces évocations, pourtant marquées par l'éloignement par rapport à notre monde (dans l'espace, le temps ou le contexte social, politique…), permettent-elles néanmoins de porter une réflexion critique sur la réalité qui nous entoure ? Essentiellement en articulant les deux principes qui régissent les apologues : plaire par les séductions du récit, pour mieux instruire et encourager la réflexion personnelle.

I. Les utopies : des mondes très éloignés du nôtre pour nous dépayser

Utopie : étymologiquement : absence de lieu ou lieu qui n'existe pas.

1. Les modalités du dépaysement

  • Dépaysement géographique (récits de voyage dans des pays exotiques : Candide parcourt le monde, de l'Europe vers le cœur de l'Amérique du Sud, puis revient en Europe et s'arrête enfin en Turquie ; Supplément au Voyage de Bougainville).

  • Dépaysement temporel dans un passé mythique (textes de Fénelon et de Montesquieu) ou dans un avenir inquiétant (Le Meilleur des Mondes, 1984, Fahrenheit 451).

  • Dépaysement vers des lieux improbables : création de systèmes utopiques (de l'Utopie de More à L'Île des esclaves de Marivaux.

  • Le dépaysement s'inscrit souvent dans un univers totalement imaginaire. Il invite à découvrir des êtres différents, soit par leurs pratiques et leurs représentations, soit par leur nature même : géants, lilliputiens dans Les Voyages de Gulliver, animaux (La Planète des singes, Les Fourmis, La Ferme des animaux), les créatures du film Avatar.

2. Les séductions du récit

  • L'étonnement de l'« œil neuf »

    • La description de ces mondes se fait souvent au travers du regard d'un « étranger ».

      Exemples : regard d'un individu naïf par son caractère (Candide) ou par sa culture comme le Huron de L'Ingénu, ou d'un vieux Tahitien (Supplément au Voyage de Bougainville) ; regard plus sociologique d'un « étranger » évolué, comme les Persans des Lettres persanes, l'extraterrestre venu de Saturne ou de Sirius (Micromégas).

    • L'opposition entre ce monde nouveau et ce que connaît cet « œil neuf » favorise le développement de l'intrigue et la perception de l'étrangeté de l'univers décrit, par les réactions de surprise, de rejet ou d'admiration.

      Exemples : étonnement et admiration de Candide dans l'Eldorado, admiration de Gulliver devant la sagesse des Houyhnhnms (peuple d'étranges chevaux…) et son horreur devant la barbarie des Yahoos (hommes au comportement animal).

    • Le voyage devient un parcours d'initiation vers la sagesse.

      Exemples : Candide, à la fin de son parcours, a ouvert les yeux sur le monde et s'est débarrassé des a priori de Pangloss ; Scarmentado (Histoire de Scarmentado par lui-même) mérite désormais son nom qui signifie en espagnol « instruit par l'expérience ».

  • Des figures de sages

    Mise en scène de figures qui incarnent sagesse et philosophie parce qu'elles ont su se détacher des atteintes du monde ordinaire.

    Exemples : personnages de vieillards, d'ermites.

  • Des univers lointains qui font rêver ou cauchemarder…

    • Dimension poétique et esthétique de descriptions inédites : le lecteur est plongé dans des descriptions poétiques et esthétiques de mondes merveilleux et inconnus.

    • Une façon de se régénérer par la visite d'un monde où le mal que l'on constate chez l'homme semble, sinon évacué, du moins maîtrisé : pas de prison, pas de juge dans l'Eldorado, pas de prêtres non plus.

    • Plaisir du rêve : caractère merveilleux de l'Eldorado, douceur de l'exotisme et sensualité de l'Orient (Zadig, La Princesse de Babylone).

    • Mais dans les contre-utopies du xxe siècle, des univers angoissants, tout aussi dépaysants (Fahrenheit, Le Meilleur des Mondes).

Donc une vraie séduction, au sens étymologique du terme : l'utopie détourne du chemin habituel, elle conduit ailleurs.

II. Un dépaysement qui stimule la réflexion : les intentions derrière le récit

 Les récits utopiques fournissent une alternative efficace aux critiques directes d'une société formulées dans l'essai, le pamphlet, en jouant sur notre goût pour l'évasion.

La Fontaine dans « Le pouvoir des fables » : « Le monde est vieux, dit-on : je le crois, cependant/Il le faut amuser encor comme un enfant. »

Derrière le récit, des questions fondamentales sont abordées : l'exercice et la nature du pouvoir, la religion, les finalités du progrès technique qui asservit ou libère l'individu.

1. Proposer de notre société une image inversée permet de…

  • Renvoyer à notre société une image très différente de ce qu'elle croit être pour lui faire prendre conscience de son vrai visage ; l'habitude, la routine nous empêchent de voir l'absurdité de certaines de nos croyances, de certaines de nos pratiques.

    Exemple : dans Candide, description des marques de respect envers les rois en usage dans les cours d'Europe, par opposition à la familiarité, la proximité en usage dans l'Eldorado.

  • Suggérer qu'il y a d'autres manières d'être que celles en usage, faire voir des « contre-exemples », mais l'auteur n'a évidemment pas l'intention de remplacer notre monde par la réalité idéale de son utopie.

  • Mettre en évidence la relativité culturelle et lutter ainsi contre l'intolérance, le fanatisme.

2. Pour peut-être…

  • Corriger notre monde en lui faisant prendre conscience de ses défauts.

  • Proposer un modèle : politique, social, économique, religieux, philosophique.

  • Prévenir d'une menace qui pèse sur notre société.

    Exemple : cas de la contre-utopie : Le Meilleur des mondes annonce les dangers de la programmation génétique, Fahrenheit 451 et 1984 l'étouffement de la pensée par les régimes totalitaires.

3. Une dimension réaliste, même dans ce qui semble le plus lointain

  • La réalité se rappelle à nous par des effets de similitude, des allusions, de l'ironie : admiration de Candide pour les armées partant au combat (« rien n'était si beau, si leste… »).

  • L'univers lointain alerte sur le fait qu'il n'est qu'un outil, et non une fin en soi : l'usage des stéréotypes signalent son caractère artificiel.

    Exemples :

  • perfection matérielle, politique, morale de l'Eldorado dans Candide ; de même chez les Troglodytes ;

  • figures emblématiques de sages modèles : vieux Tahitien, héros de Voltaire tels Zadig, Micromégas ;

  • ou personnages caricaturaux par leurs défauts : Pangloss, le mauvais philosophe.

III. Les raisons de l'efficacité de cette démarche et ses limites possibles

1. Une démarche paradoxale

L'auteur détourne l'attention de son lecteur pour mieux le conduire à ses véritables fins : il le sort de son monde mais c'est pour que le lecteur y revienne plus riche de ce qu'il a découvert.

2. Un lecteur qui participe à l'élaboration du sens

  • Ce type de récit sollicite l'intelligence du lecteur par l'adoption d'une démarche inductive (« Les meilleurs livres sont ceux dont le lecteur fait la moitié », Voltaire).

  • L'univers inventé se présente comme une énigme dont il faut décrypter la signification.

    Exemple : motifs apparemment absurdes pour condamner les victimes de l'autodafé : « enlever le lard d'un poulet, épouser sa commère », en fait des raisons religieuses beaucoup plus sérieuses.

  • Attitude amusée, complice du lecteur qui prend du plaisir à cette élucidation qui le valorise.

3. De l'évasion par la fiction au retour critique sur la réalité

  • La stratégie du « détour » à travers le motif du voyage, du dépaysement :

    • ne vise pas à diminuer la portée de l'analyse critique ;

    • mais, au contraire, à la renforcer, notamment en jouant de la menace que fait peser la censure.

  • Critiques qui prétendent devoir se déguiser pour échapper à la censure, mais par des artifices qui ne trompent personne.

    Exemples : Candide sans nom d'auteur mais traduit par le docteur Ralph ; stratagème analogue pour les Lettres persanes.

  • Stimule le plaisir du lecteur à transgresser une interdiction qui pourrait peser sur l'ouvrage en raison de son pouvoir séditieux.

4. Des limites cependant à cette efficacité

  • Une stratégie qui exige de la part du lecteur un minimum de subtilité, car il pourrait penser n'avoir affaire qu'&a
    rave; un divertissement et non à un texte polémique.

    Exemple : Le Supplément au Voyage de Bougainville n'est pas un récit de voyage.

  • Une littérature qui peut sembler datée : nos repères ont changé.

Exemples : œuvres du xvie ou du xviiie siècle – et aussi le texte de Fénelon ; l'Orient, mis à la mode par les récits de voyage aux xviie et xviiie siècles et par la traduction des Mille et Une Nuits n'a plus la même séduction aujourd'hui où les confins de la terre sont à quelques heures d'avion.

Conclusion [rédigée]

  • Les évocations de contrées lointaines fournissent certes un dépaysement à même de procurer au lecteur le plaisir de l'évasion. Mais ce dépaysement est également un très bon moyen d'éclairer, par contraste, le monde du lecteur. Il s'agit précisément de s'éloigner de notre monde pour procurer la distance nécessaire à une réflexion authentique sur notre réalité.

  • On est loin ici de l'exotisme des romantiques qui ne cherchent dans l'ailleurs qu'un moyen d'échapper à leur mal-être et à la réalité du monde (Chateaubriand ; « Invitation au voyage », « Parfum exotique » de Baudelaire).

  • Le rapprochement des distances au xxe siècle, notre familiarité avec les pays les plus lointains grâce aux documentaires ont sûrement contribué à une certaine désaffection à l'égard des utopies. Mais le goût pour le dépaysement est resté intact : il s'exprime dans des épopées modernes situées dans des mondes extraterrestres, dans d'autres galaxies, comme celui de Star Wars… Aujourd'hui, ce goût peut être aussi d'une autre nature et correspondre mieux à nos angoisses et à notre perte de repères, s'exprimant dans d'autres formes d'étrangeté, comme celle dont témoigne L'Étranger de Camus.

  • Finalement, sous une forme métaphorique, la littérature est toujours la mise en œuvre d'un dépaysement qui permet une prise de distance et une découverte : « Par l'art seulement nous pouvons sortir de nous » (Proust).