En quoi la littérature permet-elle de faire prendre conscience de certaines situations tragiques et de susciter ainsi la réflexion du lecteur ?

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re ST2S - 1re STI2D - 1re STL - 1re STMG | Thème(s) : La question de l'homme dans les genres de l'argumentation
Type : Dissertation | Année : 2015 | Académie : Polynésie française

 

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Polynésie française • Septembre 2015

La question de l’homme • 14 points

Prendre conscience des situations tragiques

Dissertation

 En quoi la littérature permet-elle de faire prendre conscience de certaines situations tragiques et de susciter ainsi la réflexion du lecteur ?

Vous appuierez votre développement sur les textes du corpus, les textes étudiés pendant l’année, ainsi que sur vos lectures et connaissances personnelles.

Les textes du corpus sont reproduits ici.

Les clés du sujet

Comprendre le sujet

« la littérature » = textes témoignant d’un travail sur la langue et d’une mise en forme.

« prendre conscience/réflexion » renvoie à la littérature argumentative.

« situations tragiques » renvoie à la question de l’homme.

« En quoi » suggère de chercher pourquoi la littérature est efficace, d’analyser ses atouts mais aussi ses moyens spécifiques.

Problématique : Pourquoi, comment la littérature est-elle efficace pour exprimer des idées sur la condition de l’homme ?

Scinder la problématique en sous-questions : D’où vient l’efficacité des genres de l’argumentation directe ? de l’argumentation indirecte ? À quels moyens ont recours les auteurs pour faire réfléchir sur la condition de l’homme ?

Chercher des idées

Réfléchir sur les « situations tragiques », c’est s’interroger sur la destinée humaine, sur les limites de l’homme, sa faiblesse, sa situation, sur les grands fléaux (maladie, guerre…).

Faites la liste des genres et des registres qui abordent la condition de l’homme. Pensez au roman, au théâtre, à la poésie.

 Pour réussir le commentaire : voir guide méthodologique.

 La question de l’homme : voir mémento des notions.

Corrigé

Corrigé

Les titres en couleur et les indications entre crochets ne doivent pas figurer sur la copie. Dans ce corrigé, les exemples doivent être développés.

Introduction rédigée

[Amorce] « – Dis donc, toi qui écris, tu écriras plus tard sur les soldats, tu parleras de nous, pas ? – Mais oui, fils, je parlerai de toi, des copains et de notre existence » (Barbusse, Le Feu). Ce dialogue indique l’importance du rôle de l’écrivain dans la réflexion sur la destinée humaine. [Problématique] D’où vient l’efficacité des œuvres littéraires pour faire réfléchir sur nos préoccupations existentielles ? Sans doute de la variété des formes et des moyens de la littérature pour mener cette réflexion. [Annonce des axes] L’argumentation directe, propre à convaincre, tire sa force de ressources [I] différentes de celles l’argumentation indirecte, plus propre à persuader [II]. Mais, pour donner à sa réflexion profondeur et efficacité, c’est en fonction du contexte et de son public que l’écrivain doit choisir sa stratégie argumentative [III].

I. Efficacité et ressources de l’argumentation directe

1. Quels genres pour convaincre ? Dans quel contexte ?

Ce sont les genres de l’argumentation directe : l’essai, le traité ou le discours, qui se prêtent à l’examen méthodique et didactique d’une notion, à l’exposé d’une thèse ; ils ont en général un titre clair [ex. : article « Autorité » de l’Encyclopédie ; Plaidoyer contre la peine de mort, de Victor Hugo.]

Ces formes sont pratiquées dans tous les siècles : au xviie siècle (texte de La Bruyère dans le corpus, Pensées de Pascal…). Mais elles sont privilégiées au xviiie siècle, préoccupé par des questions philosophiques, morales, politiques [ex. : L’Esprit des Lois, de Montesquieu ; Traité de la tolérance, de Voltaire].

2. Atout de ces œuvres : rigueur de la pensée et de l’argumentation

Ces auteurs font appel à la raison par une démonstration rigoureuse, proche des sciences. [Ex. : Contribution à l’Histoire des deux Indes de l’abbé Raynal, de Diderot (sur l’esclavage) ; article « Paix » de l’Encyclopédie.]

Ces œuvres s’inspirent des raisonnements mathématiques (« Disproportion de l’homme », Pensées, de Pascal), ou sont parfois plus proches des sciences expérimentales ou des sciences humaines : pour montrer la faiblesse de l’homme, Jean Rostand, dans les Pensées d’un biologiste, s’appuie sur des connaissances scientifiques et sur l’étude de l’évolution des espèces.

3. S’impliquer, impliquer son lecteur et parler à son imagination

Conseil

Faites-vous un « stock » de courtes citations sur les genres littéraires au programme ; elles servent d’arguments d’autorité aussi bien pour la dissertation que pour l’écriture d’invention, quand elle est argumentative.

Dans ces genres littéraires, l’auteur, homme lui aussi, vivifie la réflexion par son implication personnelle (Montaigne, Essais : « Chaque homme porte la forme entière de l’humaine condition »).

L’écrivain dispose aussi de moyens pour impliquer directement son lecteur (apostrophes, questions rhétoriques…) [ex. : La Bruyère, Les Caractères ; Voltaire, article « Guerre », Dictionnaire philosophique ; Zola, « J’accuse »).

Faire réfléchir, c’est aussi tenir compte de la dualité de son interlocuteur, être de raison et d’émotion, recourir à des images pour parler à son imagination : La Bruyère, dans le corpus, évoque les « veuves » et les « orphelins », les hommes qui « se dépouille[nt], se brûle[nt], se tue[nt], s’égorge[nt] » ; Pascal, dans « Disproportion de l’homme » (Pensées), emmène son lecteur dans la contemplation vertigineuse de l’infiniment grand et de l’infiniment petit.

II. Efficacité et ressources de l’argumentation indirecte

1. Atouts des genres narratifs, apologues et romans

Ils mettent en scène des personnages variés (parfois allégoriques) et des situations concrètes diverses qui font le tour de la condition humaine.

Les apologues abordent des sujets plus sérieux et existentiels que ne le laisse attendre leur fantaisie. Le conte philosophique (Voltaire, Zadig, Candide ou l’Optimisme, Micromégas) aborde les thèmes essentiels de la condition humaine : malheur/bonheur, guerre, pauvreté, injustice, pouvoir, place de l’homme dans l’univers, mort…

Les romanciers incitent à la réflexion par leur peinture concrète du monde qui a autant d’impact que les grands discours (Zola, misère des mineurs dans Germinal ; Beecher-Stowe, esclavage dans La Case de l’oncle Tom). Le roman autobiographique a valeur de témoignage : sur la Première Guerre mondiale, Le Feu (Barbusse), À l’Ouest rien de nouveau (Remarque) font vivre la guerre de l’intérieur ; sur les camps nazis, Si c’est un homme (Primo Levi) s’impose par la force du vécu.

Ces genres s’adressent à l’imagination et satisfont le goût pour les « histoires ». Exemples : chez La Fontaine, la théâtralité des fables est mise au service de la réflexion existentielle (« La Mort et le Mourant ») ou d’intentions satiriques (« Les Obsèques de la Lionne », « Les Animaux malades de la peste ») ; le texte de Montesquieu dans le corpus.

Ils sollicitent la participation du lecteur qui doit interpréter le récit et, par une démarche inductive, tirer lui-même la teneur de la réflexion.

2. Les dialogues : à voir et à entendre

Les dialogues qui mettent en scène favorisent la réflexion. La diversité des interlocuteurs permet la confrontation constructive et éclairante d’idées, les débats dialectiques : Voltaire, Dialogue du Chapon et de la Poularde sur la cruauté des hommes ; Giraudoux, La guerre de Troie n’aura pas lieu, discussion entre Andromaque et Priam ou Ulysse et Hector.

Le théâtre est le cadre idéal pour construire une réflexion sur l’homme parce que les idées, incarnées par les personnages, deviennent réelles et parce qu’il touche un large public (En attendant Godot, de Beckett ; Rhinocéros, de Ionesco ; le théâtre de l’absurde). Marivaux ou Beaumarchais, qui font une satire du monde politique ou social, donnent la parole aux « opprimés » (femmes, domestiques, esclaves) ; Ruy Blas, de Hugo, met en scène le peuple opprimé ; Ubu Roi, de Jarry, pose le problème de la tyrannie.

3. Atouts de la poésie comme réflexion sur les maux de l’homme

Le « moi » du poète s’y exhale avec force ; le lecteur s’y reconnaît lui-même (Hugo, « Quand je vous parle de moi, je vous parle de vous »).

La puissance, la suggestion, l’originalité des images, des symboles et le lyrisme de la poésie dessinent une image de l’homme (lyrisme dramatique des Chansons des rues et des bois, de Hugo, dans « Depuis six mille ans la guerre… » ; tableau épique de la guerre dans Le Mal, de Rimbaud).

III. L’écrivain doit tenir compte du contexte et du lecteur

1. Toucher la sensibilité : tragique, pathétique et élégie

Le pathétique et le tragique font ressentir directement la souffrance et le tragique de la condition humaine en créant une émotion forte contre laquelle la raison ne peut rien (Hugo, « Souvenir de la nuit du 4 », Les Châtiments).

Le lecteur s’identifie au personnage qui souffre et ressent de l’empathie (Hugo, « Melancholia » ; Malraux, « Discours du transfert des cendres de Jean Moulin au Panthéon »). Après l’émotion vient la révolte, le sursaut de dignité qui porte à l’action (Les Misérables, de Hugo ; agonie de Gervaise dans L’Assommoir, de Zola ; texte de Barbusse).

Susciter des émotions positives comme l’admiration est un moyen de critiquer (« Strophes pour se souvernir » où Aragon glorifie les valeurs humaines face à la barbarie nazie).

2. La distanciation : rire, satire et ironie pour dénoncer

L’humour désamorce le tragique de la condition humaine. Le décalage entre le ton comique et le tragique de la destinée humaine allège l’angoisse et libère l’homme (théâtre de l’absurde au xxe siècle).

Le rire est un signe de lucidité, il rend supérieur. L’insolence provocatrice du rire est une marque de résistance, une arme de contestation. Rire de l’oppresseur, c’est le rabaisser, d’où la force de la satire [exemples].

L’ironie est efficace, parce qu’elle sollicite les capacités à lire entre les lignes, à interpréter, même si elle est parfois difficile à saisir (l’ironie des textes du xviiie siècle, par exemple « De l’esclavage des Nègres », où Montesquieu feint de prendre le point de vue d’un esclavagiste, peut être mal interprétée).

Idéalement, pour donner toute sa portée à la dénonciation, il faut savoir combiner les stratégies : toucher la sensibilité du lecteur, mais aussi s’adresser à sa raison et à sa conscience (article « Torture » du Dictionnaire philosophique, de Voltaire, qui mêle genres et registres).

3. Des limites à l’efficacité de la littérature ?

Quelle que soit la stratégie adoptée, la littérature ne suffit pas à construire une réflexion sur la condition humaine. Certes elle témoigne, elle sert de déclencheur à la réflexion du lecteur. Mais elle doit être suivie de l’action.

Par ailleurs, le lecteur doit user de son esprit critique, ne pas se laisser trop influencer, construire sa réflexion personnelle sur l’homme.

Enfin, les œuvres littéraires touchent aujourd’hui moins de gens que par le passé ; elles sont concurrencées par l’image qui séduit des lecteurs moins sensibles à la littérature.

Conclusion

[Synthèse] Le véritable écrivain, homme parmi les hommes, éveille les consciences : il parle pour les hommes de son temps et sa réflexion transcende les époques pour devenir universelle. [Élargissement] Mais elle est d’autant plus riche qu’elle se nourrit à des sources artistiques diverses : La vie est belle, de Benigni, ne fait pas oublier Si c’est un homme, de Primo Levi ; les deux œuvres se complètent pour faire méditer efficacement sur l’homme.