En quoi la poésie permet-elle de porter un regard renouvelé sur le monde qui nous entoure ?

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re ES - 1re S | Thème(s) : Écriture poétique et quête du sens
Type : Dissertation | Année : 2016 | Académie : Pondichéry

Dissertation

En quoi la poésie permet-elle de porter un regard renouvelé sur le monde qui nous entoure ?

Vous répondrez à cette question en vous fondant sur les textes du corpus ainsi que sur les textes et œuvres que vous avez étudiés ou lus.

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Les clés du sujet

Comprendre le sujet

« Le monde qui nous entoure » = objets, phénomènes de la nature, habitudes imposées par la société, activités de la vie.

Le sujet propose une thèse : la poésie permet de modifier notre vision du monde, de nous le faire voir autrement, de lui donner un nouveau visage.

La forme interrogative « En quoi permet-elle… ? » exclut la discussion de ce présupposé : le plan ne doit donc pas être dialectique.

La problématique est : comment et pourquoi le poète change-t-il le regard du lecteur sur le monde qui l’entoure ?

Chercher des idées

Scindez cette problématique en plusieurs sous-questions : « Par quels moyens poétiques, pour quelles raisons le poète voit-il le monde d’une façon inhabituelle ? Comment explique-t-il/perce-t-il les secrets du monde ? Comment le transfigure-t-il ? »

Cherchez des exemples de poèmes qui prennent leur sujet dans le monde réel : choses, objets (Ponge, Le Parti pris des choses) ; activités de tous les jours : le travail (« Page d’écriture » ou « Le Cancre » de Prévert)… ; situations ordinaires (le vieillissement, Ronsard, « Quand vous serez bien vieille » ; Baudelaire, « Les petites vieilles ») ; réalisme cru (Villon, « Ballade des Pendus » ; Baudelaire, « Une charogne »…) ; maux du monde (la guerre : Hugo, « Depuis six mille ans la guerre… » ; Rimbaud, « Le Mal »…)

Corrigé

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Les titres en couleur et les indications entre crochets servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Amorce] C’est un lieu commun d’imaginer le poète comme un doux rêveur, incapable d’appréhender le monde tel que les autres le vivent. [Annonce du plan] Mais si l’on abandonne les clichés et les préjugés, on s’aperçoit que les poètes jettent sur le monde un regard particulier : ils le voient différemment et renouvellent ainsi la vision du lecteur [1] ; mieux encore, ils en percent les mystères grâce aux ressources du langage poétique [2]. Au-delà même, ils se servent de cette réalité qui les entourent comme d’un tremplin en la transfigurant pour mener une réflexion sur l’homme ou créer un monde nouveau [3].

I. Le poète, attentif au monde, le « voit » différemment

1. Le poète puise ses sujets dans le monde qui l’entoure

Délaissant les exploits épiques, la célébration des dieux ou les voyages vers des mondes exotiques ou rêvés, le poète s’inspire de la réalité ordinaire où il vit : il s’empare d’objets et de lieux familiers comme Francis Ponge qui, dans Le Parti pris des choses, s’intéresse au pain ou à un cageot ; il s’attache aux phases obligées de la vie humaine (Ronsard se peint proche de la mort dans « Je n’ai plus que les os… ») ; il observe la réalité sociale dans sa banalité (dans « Melancholia », Hugo décrit le travail quotidien des enfants au xixe siècle). Le poète Blaise Cendrars résume cette attention que le poète porte au monde quotidien par une jolie métaphore : « Je ne trempe pas ma plume dans un encrier mais dans la vie. »

2. Mais il le voit différemment

Son regard n’est pas superficiel. Le poète regarde le monde en artiste, grâce à la mobilisation de ses sens, de ses émotions et de sa sensibilité. Baudelaire, qui a aussi été un éminent critique de peinture (l’un de ses poèmes s’intitule « Le Désir de peindre »), insiste sur l’importance du regard dans la poésie ; le poète Jean Cocteau (1889-1963) dans Le Rappel à l’ordre, paru en 1926, décrit sa propre conception de la poésie qui montre « nues, sous une lumière qui secoue la torpeur, les choses surprenantes qui nous environnent et que nos sens enregistraient machinalement. » Le poète se réapproprie les objets ou les moments de la vie quotidienne et les redynamise, les montre sous un aspect nouveau, inattendu. Selon l’anecdote imagée de R. Caillois un aveugle, s’il est poète, n’écrit pas sur sa pancarte un banal « Aveugle de naissance » mais : « Le printemps va venir, je ne le verrai pas »…

3. Les ressources du langage poétique pour « montrer » différemment le monde

Pour montrer différemment le monde qui l’entoure, le poète met en évidence les qualités particulières des gens et des choses et les éléments qui frappent l’imagination, grâce au langage poétique. Il ne faut pas seulement décrire, mais évoquer irrésistiblement au lecteur l’objet du poème grâce au langage et réaliser par les mots ce que le calligramme impose à la vue du lecteur : Apollinaire pour « parler » de « La pluie » dessine sur la page, avec ses lettres, de longues traînées de pluie. C’est parfois par l’humour et la fantaisie que le poète parvient à jeter un regard nouveau sur la vie de tous les jours. Dans « Inventaire » (Paroles), Prévert peint dans un bric-à-brac d’éléments quotidiens, par une suite de coq-à-l’âne, un monde fantaisiste où la présence saugrenue de raton(s) laveur(s) finit par paraître l’élément le plus logique.

II. Le poète « voyant », « déchiffreur » de la réalité profonde

Le poète réussit ainsi non seulement à voir et décrire différemment le monde, mais plus que cela : il en pénètre la réalité profonde et en perce les mystères. « Déchiffreur », il propose au lecteur un voyage au cœur de la réalité.

1. Le regard du poète « redynamise » le monde

Le poète fait voir au lecteur le connu sous la forme de l’inconnu, « ce sur quoi son cœur, son œil glissent chaque jour, sous un angle et une vitesse tels qu’il lui paraît le voir et s’en émouvoir pour la première fois ». C’est cette fonction créatrice que Mallarmé assigne à la poésie, quand il affirme qu’évoquer une fleur dans un poème, c’est non seulement en parler, mais façonner par la magie du langage un objet nouveau : « Je dis, une fleur ! et hors de l’oubli où ma voix relègue aucun contour […] musicalement se lève, idée même et suave, l’absente de tout bouquet. » La poésie posséderait donc un pouvoir d’évocation propre pour atteindre l’essence même des objets, les dégager de leur existence triviale.

2. Le poète « voyant » « dévoile » les mystères du monde

La poésie, parce que le poète est « voyant », permet au lecteur de deviner le monde insoupçonné qui se cache derrière le mur de la réalité quotidienne. La poésie devient alors un mode de connaissance plus approfondi du monde. Baudelaire, dans « Correspondances », traduit par un jeu d’images et de synesthésies les liens invisibles du monde caché et les sensations que l’on ne saurait exprimer :

« Il est des parfums frais comme des chairs d’enfants

Doux comme les hautbois, verts comme les prairies… »

Le lecteur peut ainsi se rapprocher de la réalité de manière peu habituelle et dialoguer avec les éléments qui la composent, comme dans « Élévation » où le même Baudelaire affirme que la poésie permet de comprendre « Le langage des fleurs et des choses muettes ».

3. Le poète donne une valeur allégorique au monde qui l’entoure

D’une façon plus générale, à travers l’évocation poétique d’un objet, se dessine une allégorie : le monde quotidien devient alors réflexion sur la condition humaine. Ainsi « L’Horloge » que décrit Baudelaire dans un de ses poèmes, n’est plus un simple objet. Elle devient un « dieu sinistre, effrayant, impassible », qui menace, chuchote, harcèle le poète (« Remember ! souviens-toi ! prodigue ! esto memor ! ») et, en fin de compte, s’impose comme une allégorie du temps qui passe et conduit inéluctablement à la mort.

III. Le poète utilise le monde comme tremplin pour créer un monde nouveau

Le regard particulier que le poète porte sur le monde dépasse la simple peinture et utilise l’évocation de l’univers quotidien comme tremplin. La description d’un objet ou d’une réalité en poésie est davantage une étape qu’une fin et, comme le dit de façon imagée Apollinaire, « un mouchoir qui tombe peut être pour le poète le levier avec lequel il soulèvera un univers ».

1. La poésie comme transfiguration du monde par les mots

Le poète a le souci de transfigurer le monde et de le recréer. Il dispose pour cela des ressources originales de l’écriture. « La création poétique est d’abord une violence faite au langage. Son premier acte est de déraciner les mots » (Octavio Paz). En jouant sur les mots, les sons, les rythmes et les sensations, le poète recrée le monde. Il le peut visuellement par la mise en page, la typographie (exemples : les vers et les strophes, les calligrammes…), mais aussi au plan sonore (exemples : les jeux sur les sonorités, les mots à la rime…). Il recourt aussi aux images insolites (comparaisons, métaphores…) : il substitue à notre perception routinière une nouvelle vision. De la Tour Eiffel, Apollinaire fait une bergère (« Bergère ô Tour Eiffel, le troupeau des ponts bêle »)… Pour Éluard, « La terre est bleue comme une orange » (L’Amour, la poésie). Le poète a le pouvoir d’animer l’inanimé, notamment les objets. Rimbaud donne vie à un meuble, « Le Buffet », Verlaine à un instrument de musique. Francis Ponge dans Le Parti pris des choses tisse des liens étranges entre les petites choses du quotidien et le vaste cosmos : le pain, avec sa « croûte », devient une terre qui cuit dans le « four stellaire ». « La bicyclette » de Jacques Réda s’envole dans le ciel et devient un élément du firmament.

2. Le poète transforme la laideur en beauté

Le regard poétique va jusqu’à transformer, comme ferait un alchimiste, la laideur en beauté et un monde souvent sordide en un monde qui fait rêver. Baudelaire explique cette capacité de la poésie par une métaphore frappante : « Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or ». Mieux encore, comme le suggère l’étymologie du mot « poésie » (du grec poiein, « créer »), le poète, à partir de son observation du monde, peut créer un univers nouveau, inexploré, par le recours aux images et par la juxtaposition de réalités diverses, voire hétéroclites. Le poète baroque Théophile de Viau fait descendre le lecteur dans un monde étrange, cauchemardesque, où un « ruisseau remonte en sa source » et « Un aspic s’accouple d’une ourse » (« Un corbeau croasse »). Rimbaud crée un monde féerique où « les pierreries regard[ent] » et « une fleur […] dit son nom » (« Aube »). André Breton évoque sa « femme au dos d’oiseau qui fuit vertical » (« L’Union libre »). Tous ces univers irréels se dessinent comme s’ils existaient sous les yeux du lecteur.

Conseil

Ajoutez aux textes du corpus des exemples personnels qui témoignent de votre culture littéraire et artistique. Ne vous bornez pas à citer des titres, commentez : un exemple non commenté n’a pas valeur de preuve.

Conclusion

Le poète, par sa sensibilité et l’acuité de son regard, mais aussi par le langage poétique, parvient à peindre le monde en le dégageant de ce que Ponge appelle la « routine ». Plus encore, il saisit le monde dans son essence même. Mais, au-delà, en transformant ce qui nous entoure, il « crée » des mondes nouveaux qui permettent de s’évader de ce que notre vie peut avoir de banal. [Ouverture]. La poésie nous fait aimer le monde qui nous entoure, elle murmure secrètement à notre conscience que même si le monde est parfois dur et cruel, il faut l’aimer.