En quoi les scènes de dispute sont-elles importantes dans leur dimension littéraire et scénique ?

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re STI2D - 1re STMG - 1re ST2S - 1re STL | Thème(s) : La dissertation littéraire - Le théâtre, texte et représentation
Type : Dissertation | Année : 2011 | Académie : Inédit
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet
 
Dispute et comique
 
 

Dispute et comique

Corrigé

15

Le théâtre

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Sujet inédit

le texte théâtral et sa représentation • 14 points

Dissertation

> Les scènes de dispute sont fréquentes dans les comédies. En quoi sont-elles importantes dans leur dimension littéraire et scénique ?

Vous répondrez dans un développement composé, en vous appuyant sur les textes du corpus, ceux que vous avez étudiés en classe ainsi que sur vos lectures personnelles.

Comprendre le sujet

  • Le thème précis est « la dispute ».

Dans la mesure où vous aurez à utiliser de nombreuses fois ce mot, constituez-vous une « banque » de mots synonymes qui vous éviteront de vous répéter au moment de rédiger.

dispute / se disputer ; antagonisme ; discorde ; opposition / s’opposer ; désaccord ; différend ; dissensions ; divergence / diverger ; adversaire ; rivalité/ rivaliser ; contestation / contester ; (se trouver) face à face ; controverse ; débat / débattre ; heurt / se heurter ; se battre ; combat / combattre ; guerre ; querelle / se quereller ; polémique / polémiquer ; en découdre ; résistance / résister ; concurrence ; invective / invectiver ; démêlés …

  • « Littéraire » et « scénique » indiquent que vous devez parler du texte théâtral mais aussi de la représentation. Pensez aux situations mais aussi à leur exploitation scénique, à la matérialisation de la dispute dans la mise en scène
  • Attention : il ne s’agit pas de se demander si oui ou non la dispute dans les comédies est importante, mais de se demander en quoi (= pourquoi) ses diverses formes ont un intérêt.
  • Reformulez la question : « Pour quelles raisons (et éventuellement par quels moyens ?) la dispute entre les personnages est-elle un élément important dans une comédie et rend-elle la pièce plus efficace ? »
  • Subdivisez cette question en variant les mots interrogatifs : Quel intérêt présentent les scènes de dispute ? ; Pourquoi sont-elles importantes ? ; Quels effets produisent-elles ? ; Comment peut-on en tirer profit dans la mise en scène ?

Chercher des idées

  • Répertoriez les diverses formes de disputes : scènes de ménage (cf. corpus), affrontement père/enfant(s), maître/valet, roi ou tyran/sujets, rivaux/amoureux…
  • Appuyez-vous sur des exemples de comédies.
  • Identifiez pour chaque exemple : qui s’oppose à qui (forces en présence : types de personnages ? relations entre les deux personnages ? contexte du conflit : famille, société, politique…) ; à quel sujet (enjeu du conflit : amour, argent, pouvoir, bonheur… ?) ; quelle est l’issue de la dispute.
  • Cherchez quel intérêt peut avoir la dispute : pour la compréhension des personnages, pour la visée de l’auteur, pour le message de sa pièce.
  • Réfléchissez aussi aux moyens dont disposent l’auteur, le metteur en scène, les acteurs (décor, costumes, objets, espace scénique, jeu des acteurs, etc.) pour donner à ces disputes toute leur efficacité.

> Réussir la dissertation : voir guide méthodologique.

> Le théâtre : voir lexique des notions.

Corrigé

Les titres en couleurs et les indications entre crochets servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Amorce] Curieusement, dans le théâtre grec, le mot qui désignait l’action d’une pièce (« agôn ») signifiait aussi le « concours », la « lutte », le « combat » ; ce terme marquait déjà clairement que le conflit et sa concrétisation, la dispute, sont primordiaux au théâtre. Pascal, au xviie siècle, affirme : « Les scènes contentes [c’est-à-dire où les personnages sont en harmonie] ne valent rien ». En effet, le texte théâtral exploite une gamme de conflits très large par la diversité des forces en présence, des enjeux, des champs d’action ou des issues. Mais c’est à la représentation que ces affrontements donnent toute leur mesure : les moyens dramaturgiques et les ressources de la mise en scène permettent de rendre ce type de situations concrètement visibles et par là plus efficaces que dans les autres genres littéraires, comme le roman.

[Problématique] Pourquoi les disputes, notamment dans la comédie, sont-elles un élément essentiel, voire primordial ?

[Annonce du plan] Elles ont de manière évidente une efficacité dramatique et donnent de l’intensité à l’action. D’autre part, elles peuvent aussi éclairer la psychologie des personnages et faire ainsi passer le public par des émotions variées. Enfin, plus profondément, elles permettent à l’auteur de susciter la réflexion, de transmettre un message et de faire partager sa vision du monde.

I. La dispute a un rôle dramatique et donne le ton

1. La dispute comme ressort de l’action

  • La scène de dispute permet d’exposer et d’éclairer une situation, un problème. Ainsi, Silvia et Lisette débattent du mariage dans la première scène du Jeu de l’amour et du hasard de Marivaux ; la première scène du Mariage de Figaro, dans laquelle les futurs époux se disputent légèrement, met en place la rivalité amoureuse du Comte et de Figaro ; dans la première scène des Femmes savantes, deux sœurs posent le problème de l’éducation et du rôle des femmes. À travers ces disputes, les auteurs exposent au lecteur ou au spectateur les raisons de l’opposition entre les personnages et précisent la nature de leur relation ou l’enjeu de l’action. C’est ce qui explique la fréquence des conflits et confrontations dans les scènes d’exposition au théâtre.
  • La dispute met aussi en évidence un rapport de forces, fait comprendre et éclaire les rapports entre les divers personnages. Ainsi le conflit amoureux peut prendre la forme de la dispute et dresser l’un contre l’autre deux prétendants à un même « objet » de leur amour. Beaumarchais construit son Mariage de Figaro sur ce schéma : le Comte Almaviva a des vues sur la servante Suzanne, promise au valet Figaro qui se trouve obligé de défendre sa fiancée contre celui qui avait juré de la lui donner (« Non, Monsieur le Comte, vous ne l’aurez pas ! »). Cette rivalité sert de ressort à la comédie et, au cours de la pièce, selon les scènes entre maître et son valet, le spectateur sent et apprécie tantôt la supériorité du Comte, tantôt celle de Figaro.
  • La dispute, normalement privée, apporte sur scène des révélations et fait ainsi progresser l’action. Dans L’Avare, Cléante, confronté à son père Harpagon qui lui révèle qu’il souhaite épouser la jeune Marianne, comprend la rivalité qui les oppose : la « guerre » pour la femme aimée est déclarée entre le père et le fils et l’action prend un nouveau tour. Ainsi, parfois la dispute porte à leur comble d’intensité les enjeux de la pièce.
  • La dispute est aussi l’occasion de faire jaillir la vérité, de baisser les masques : dans la fin du Mariage de Figaro, les dialogues conflictuels entre Figaro et le Comte dévoilent les supercheries, les tromperies, les hypocrisies… Enfin, les scènes de querelle laissent présager une éventuelle résolution du conflit ou la fin d’un malentendu. Dans L’Île des esclaves, Arlequin, le valet, et Iphicrate, le maître, se disputent mais, à la scène 9, ils se réconcilient et le conflit entre maître et valet est heureusement résolu.

Dans tous les cas de figure, la dispute crée la tension et permet l’alternance tension/détente, gage de l’efficacité dramatique d’une pièce.

2. La dispute donne le ton et crée le comique

  • La dispute « met de l’action », c’est-à-dire de la vivacité. Cette fonction est particulièrement évidente à la représentation, où l’affrontement peut se traduire par des injures (entre Sganarelle et sa femme dans Le Médecin malgré lui de Molière, par exemple) ou par des mouvements ou des coups (dans Les Fourberies de Scapin de Molière) : il y a de l’action et de l’animation sur scène, surtout si la représentation exploite toutes les ressources de la dispute (cavalcades, jets d’objets, hurlements, etc.). Ce sont parfois des joutes, non pas physiques, mais oratoires : la confrontation entre Bartholo et Figaro dans Le Barbier de Séville de Beaumarchais (acte II, scène 5) est d’une vivacité réjouissante pour le spectateur…
  • Ce type de confrontations donne lieu à toutes les formes du comique : le comique de mots à travers les scènes d’injures, le comique de gestes avec les coups de bâton, les mimiques, etc., et le comique de caractère qui révèle le contraste entre les personnages en opposition (par exemple Édouard et Agrippine ou M. et Mme Jourdain). Le dramaturge peut même, au sein de la confrontation, jouer sur de divertissants effets de symétrie entre deux personnages. Par exemple, dans L’Avare, le vieil Harpagon et sa fille Élise – dressés l’un contre l’autre – se font de feintes courbettes (acte I, scène 4) qui tournent presque au ballet ! Enfin, le comique naît des situations absurdes et extrêmes que suscite la dispute : ainsi le « duel » entre Lucien en habit de carnaval et Yvonne en chemise de nuit est grotesque.

II. La dispute éclaire la psychologie des personnages
et crée l’émotion

La dispute joue un rôle déterminant pour mieux faire appréhender les personnages et pour susciter des émotions dans le public.

1. La dispute éclaire la psychologie des personnages

  • La dispute favorise l’expression et l’éclosion des sentiments et éclaire le caractère des personnages ; c’est un « ressort » psychologique. Lorsqu’il y a dispute, les personnages dévoilent leur « moi » profond parce qu’ils ne se contrôlent plus : Agrippine, lorsqu’elle injurie Édouard, laisse sortir toute sa rancœur et son exaspération à l’égard de ce mari qui la délaisse, mais aussi son mépris pour lui.
  • C’est le contraste qu’implique la querelle qui met en évidence les émotions et sentiments qui s’opposent violemment dans ces situations paroxystiques : la nonchalance d’Édouard est mise en relief par la nervosité et l’hystérie d’Agrippine.
  • Les querelles permettent aussi d’explorer une large gamme de sentiments humains. Ainsi, la dispute amoureuse, en mettant en jeu deux amants, permet au dramaturge de peindre diverses facettes du comportement humain. C’est par exemple le dépit amoureux de Rosine dans Le Barbier de Séville quand elle accable d’injures le Comte Almaviva croyant qu’il l’a trahie (IV, 3). Par la suite, elle éprouve une joie extatique lorsqu’elle s’aperçoit de sa fidélité et enfin elle ressent de la honte quand elle avoue avoir elle-même, par dépit, créé le danger en dévoilant tout leur stratagème au vieux Bartholo, rival du Comte.

2. La dispute crée l’émotion dans le public

  • Génératrice de tension, la dispute suscite l’émotion du spectateur. Dans Le Misanthrope de Molière, Alceste, pourtant amoureux de Célimène, se dresse contre elle et sa jalousie le pousse à l’affronter pour la quereller. Au cours de ces « scènes » (au sens sentimental du terme), Célimène arrive à maîtriser Alceste en le réduisant à l’obéissance. Cette lutte d’influence va d’une tension extrême à un apaisement final et fait passer le spectateur par diverses émotions totalement opposées.
  • Toutes ces émotions sont exacerbées par le fait que l’œuvre théâtrale est relativement courte, donc condensée : l’intensité de la dispute, concrétisation du conflit, retentit plus fortement sur le spectateur.

III. La dispute donne souvent lieu à une réflexion

À travers ces querelles sur scène le dramaturge peut implicitement concrétiser et éclairer des idées, faire passer un message. Conscient de ce potentiel de la comédie, Molière fait sienne la devise : « corriger les vices des hommes par le rire ».

1. Réfléchir sur le conflit social et politique

  • Le personnage de comédie est souvent confronté sur scène à ceux qui le briment et se trouve au centre d’un conflit social qui débouche sur une critique ; le personnage devient alors un « représentant » de son rang et transmet des idées. Dans Le Mariage de Figaro, la querelle entre Figaro et le Comte s’élargit au conflit de classe : c’est à « Monsieur le Comte », au « grand seigneur » que Figaro s’adresse, mais aussi, à travers lui, aux puissants qui ne se sont donné que « la peine de naître, et rien de plus ».
  • Depuis la comédie antique en passant par les farces de Molière, jusqu’aux nombreuses combinaisons maîtres et valets dans les comédies de Marivaux, la critique sociale ou politique transparaît lors des scènes de dispute. Le théâtre de contestation du xviiie siècle trouve de ce point de vue son écho jusque dans le théâtre contemporain, avec Les Bonnes de Jean Genet par exemple. Ces confrontations sur scène témoignent du débat d’idées et invitent à la réflexion sur les inégalités de la société.
  • Du conflit social au débat politique, il n’y a qu’un pas. La farce d’Alfred Jarry Ubu Roi, en portant sur scène les querelles rendues grotesques entre Ubu et les nobles, dénonce les abus de pouvoir et la tyrannie, visant, au-delà de ce personnage comique, les dictatures modernes.

2. Réfléchir sur des problèmes moraux

  • L’intérêt de ce type de confrontation violente peut dépasser son contexte historico-social précis et donner une traduction visible des grands problèmes de l’homme.
  • Ainsi Molière porte sur scène des débats fondamentaux. Par exemple, il évoque les rapports hommes/femmes dans Les Femmes savantes. La pièce s’ouvre sur la dispute entre deux sœurs, Armande et Henriette, qui se querellent sur la condition et le rôle des femmes ; l’une soutient que sa destinée est d’élever des enfants et de se mettre au service de la famille, l’autre plaide pour l’émancipation des femmes ; c’est déjà le débat féministe qui agitera plus tard le xviiie siècle (on pense à la comédie La Colonie de Marivaux, ou au théâtre du xxe siècle).

3. Réfléchir sur la condition humaine

  • Enfin, la dispute, même dans une comédie, soulève parfois des interrogations existentielles. Au-delà du rire, la querelle interroge le spectateur sur sa propre condition humaine.
  • Dans les « grandes comédies » du xviie siècle, l’enjeu des altercations rejoint presque celui des tragédies. Ainsi, les divers « adversaires » de Dom Juan (son valet Sganarelle, Elvire, sa femme, les frères de celle-ci, ou son propre père), avec lesquels il multiplie les « disputes » (c’est-à-dire « discussions animées »), sont les représentants de son destin à venir et les porte-parole de la fatalité qui s’abat sur lui à la fin de la pièce. Les disputes successives concrétisent pour le public l’imminence de cette fatalité et l’amènent à réfléchir sur la catastrophe qui attend tout être humain obstiné dans le chemin du vice…

Conclusion

Dans la comédie, la dispute entre les personnages sur scène est primordiale, ce qui a fait dire à Eugène Ionesco : « Sans conflit, il n’y a pas de théâtre ». Mais elle ne prend toute sa mesure que dans la représentation qui en démultiplie l’efficacité. En effet, « toutes les comédies (= toutes les pièces) ne sont faites que pour être jouées », comme le rappelle Molière… La représentation donne plus d’intensité à l’affrontement, le rend plus comique parce qu’elle le concrétise et l’incarne : le spectateur l’appréhende directement puisqu’il voit et entend les personnages se disputer.

Utile dans la comédie, la dispute n’a pas les mêmes finalités que dans la tragédie, où elle sert avant tout à porter à son maximum d’intensité le conflit et à inspirer « terreur et pitié ».