En usant des procédés de l'ironie, vous transposerez le texte d'Érasme de nos jours

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re L | Thème(s) : Humanisme et Renaissance - L'écriture d'invention
Type : Écriture d'invention | Année : 2012 | Académie : Hors Académie

Les valeurs humanistes

 Écriture d'invention

Document

 En usant des procédés de l'ironie, vous transposerez le texte d'Érasme de nos jours, en commençant par : « Depuis longtemps je désirais vous parler des puissants de ce monde. »

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     LES CLÉS DU SUJET  

Comprendre le sujet

« Définition » du texte à produire, à partir de la consigne (« définition » très proche de celle du texte d'Érasme, seul le thème diffère).

Discours (genre) qui décrit (type de texte) la vie et le comportement des puissants (thème), qui argumente sur/blâme leurs travers (thème), ironique, satirique, burlesque (registres), allégorique, fantaisiste et sérieux à la fois, bien construit (adjectifs), pour amuser le lecteur et critiquer les puissants (buts).

 

Trouver des idées et faire des choix

Comme votre écriture d'invention doit être une « transposition », un pastiche du texte d'Érasme, vous devez l'analyser avec précision pour en reprendre la construction, le ton et les visées. Mais il faut le moderniser.

Le fond

  • L'identité des puissants : banquiers, PDG de grandes entreprises, cadres supérieurs, députés, ministres, chefs d'État... tous ceux qui ont une charge importante.

  • Les aspects de leur charge : poids du travail, des responsabilités, stress, sollicitations multiples (mondanités, presse, requêtes...), tentatives de corruption, gestion de son image, critiques...

  • Leurs travers : l'ambition, la soif de pouvoir, l'orgueil, le narcissisme, le goût du luxe, la soif de richesse, la vénalité, l'hypocrisie, la malhonnêteté...

Les registres

  • Votre texte doit être majoritairement ironique et satirique.

    • L'ironie consiste à se moquer de sa cible et implique un décalage entre ce qui est dit et ce qui est pensé, une distance entre l'énonciateur (celui qui parle) et l'énoncé (ce qu'il dit).

    • Les procédés de l'ironie sont l'antiphrase, la litote (ex. : « On ne peut pas dire que cette femme est une beauté »), la prétérition (qui consiste à dire quelque chose en disant qu'on ne le dira pas ; ex. : « Je ne te dirai pas que tu as tort »), l'hyperbole, l'ajout d'un commentaire absurde (ex. : « Pangloss fut pendu, bien que ce ne fût pas la coutume », Voltaire, Candide).

  • Il peut aussi être didactique : on y trouvera les procédés de la généralisation (fréquents dans le texte d'Érasme) : mots abstraits, temps verbaux, tournures impersonnelles, adverbes, vocabulaire du savoir, questions rhétoriques.

Les faits d'écriture :
un à la manière d'Érasme, et la construction du texte

  • Il s'agit d'un discours, d'une prosopopée (procédé qui consiste à faire parler un mort, un animal, une chose, une abstraction). C'est la « Folie » qui parle.

  • Outre ceux qui sont mentionnés ci-dessus, on trouve dans le texte d'Érasme :

    • des énumérations ;

    • des termes péjoratifs, mais aussi emphatiques ;

    • des périphrases permettant de mettre en valeur certains travers ;

    • des expressions comme « à vrai dire », « en vérité », « je pense » qui marquent la subjectivité du discours, modalisent apparemment l'expression de la pensée mais introduisent des jugements dénonciateurs ;

    • des constructions en parallélisme, des phrases rhétoriques.

  • Le texte d'Érasme suit une construction rigoureuse : 1. Les rois, s'ils connaissaient le poids et les efforts qu'exige le bon exercice de leur charge, y renonceraient ; 2. mais ils sont fous et se comportent mal, pervertissent leur fonction. Vous pouvez garder ce même mouvement.

    •  Pour réussir l'écriture d'invention : voir guide méthodologique.
Corrigé

Depuis longtemps je désirais vous parler des puissants de ce monde. De la belle ouvrage, ma foi : je dirais même de l'orfèvrerie, un chef-d'œuvre à ma mesure. Ou à ma démesure, comme il vous plaira.

Car il faut bien le dire : rien ne leur est épargné. Ils s'enfuiraient à toutes jambes, s'ils considéraient seulement une seconde le sort qui les attend : tracasseries, compromissions, efforts, pour arriver au bout de quarante ans d'existence à une fonction, quelle qu'elle soit. Tout cela pour quoi, je vous le demande ? Pour des problèmes incessants, des dossiers à classer, des cas à examiner, des gens à recevoir, des visites continuelles, des dîners ennuyeux, des conférences de presse à n'en plus finir. Administrer une banque, une ville, une organisation, une multinationale, un pays ? Mais aussi s'occuper de la sécurité locale, nationale, que sais-je encore... Ils sont sans cesse sollicités par des grippe-sous, des malhonnêtes, des ambitieux, parfois par d'honnêtes gens : que faire alors ? Rester ferme face aux revendications d'une minorité ? sévir ? Au nom de quel principe ? Qui écraser ? Qui sauver ? Où envoyer l'armée ? Qui soutenir dans tel ou tel conflit ? Toujours les mêmes questions, tout en sachant qu'ils se coucheront à deux heures du matin pour se lever à cinq et prendre l'avion pour le Japon sinistré, ou parcourir la presse pour se tenir au courant de l'actualité mais surtout savoir ce qu'on pense d'eux. Voilà de quoi en réjouir plus d'un ! Tout est publié de leurs balbutiements ou de leurs lapsus lors de leur dernière prise de parole. Une expression, un mot, un geste de travers, et les voilà enregistrés, transmis, reçus, renvoyés : de quoi discréditer n'importe qui en moins d'une demi-minute. La moindre incartade, et c'est la curée : tout le monde sait tout, et personne ne se prive d'en parler. C'est alors un concert de récriminations, de critiques, un déversement incessant de bile, une pluie de coups de poignard dans le dos. Objets de risée de par le monde, cibles perpétuelles pour des journalistes en mal de scandale, les puissants n'ont pas de repos. Nul besoin de miroir pour se voir : la télévision fait amplement l'affaire. En vérité, vouloir tout cela, est-ce avoir le sens commun ?

C'est précisément là que le bât blesse : le sens commun. J'en fais mon affaire, moi, je le chasse et les puissants s'en réjouissent. Comme tout bon Narcisse, se voir partout les comble. On les voit, ils sont heureux : le regard de l'autre leur suffit, même si eux ne le voient pas, même s'ils ne font que le deviner à travers les caméras et les appareils photo. Mieux, c'est ce regard qui les fait exister, respirer, vivre, passant ainsi leur vie sous les feux de la rampe. Les puissants se montrent, et mènent une vie digne de cet éternel spectacle qu'ils font d'eux-mêmes. Ils voyagent, s'habillent chez les plus grands couturiers, se font payer leurs déplacements par on ne sait trop qui, se font livrer cigares et denrées exotiques avec on ne sait trop quel argent, en un joyeux embrouillamini administratif et financier dont ils n'ont que faire. Les secrétaires sont là pour ranger les dossiers, ou les classer - dans un sens comme dans l'autre. Chaque jour voit une nouvelle manœuvre pour détourner des fonds, ou une information. Il en sort de somptueuses villas bourgeonnant au bord de la Méditerranée, et dont personne ne viendra les déloger : ils ont de gros dossiers, eux, sur bien d'autres de leurs semblables. Tous se tiennent, tout se tient. Et tout cela, ils le paient de quelques promesses de campagne électorale : ne sont-ce pas là les personnes les mieux payées au monde ? Ma foi, c'est qu'ils se payent eux-mêmes : c'est logique. Ainsi va la vie.