Est-ce un devoir d’être heureux ?

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Annales corrigées
Classe(s) : Tle ES | Thème(s) : Le devoir
Type : Dissertation | Année : 2008 | Académie : Nouvelle-Calédonie

dissertation • Série ES

Les clés du sujet

Définir les termes du sujet

Devoir

  • Le devoir, qui apparaît à première vue comme contraignant, peut être de nature morale ou sociale. Au sens moral, il est une obligation, les impératifs moraux s’exprimant sous la forme prescriptive du : « tu dois »/« tu ne dois pas ».
  • En ce sens, l’obligation morale est donc à distinguer de la contrainte, qui s’impose à moi depuis l’extérieur et indépendamment de ma volonté. Au contraire, quand je dis que je « dois » faire une chose, cela signifie que je ne le fais ni par contrainte ni par nécessité, mais seulement parce que quelque chose en moi (ma conscience morale, ma raison…) me dit de le faire.

Heureux

  • S’il est impossible de le définir par son contenu (les mêmes choses ne nous rendent pas tous heureux), il est pourtant possible d’esquisser une définition du bonheur en le distinguant, par exemple, du plaisir ou du désir. Le bonheur correspondrait ainsi à un état de satisfaction durable, à un sentiment de plénitude excluant tout manque, ou tout trouble.
  • Étymologiquement, bonheur vient de augurium, qui en latin signifie « chance » : il y a dans l’idée de bonheur l’idée selon laquelle le bonheur nous advient par hasard, indépendamment de notre volonté et d’une quelconque maîtrise.

Dégager la problématique et construire un plan

La problématique

  • Le problème posé par le sujet tient à l’association devoir/bonheur. A priori, on aurait tendance à dissocier le devoir, pensé comme contraignant ou indépendant de l’intérêt personnel, d’un bonheur pensé comme objet d’une tendance naturelle et épanouissement égoïste.
  • L’ensemble de la problématique découle de ce problème central, puisqu’il s’agit donc de se demander si le bonheur fait l’objet d’une prescription, ou peut fonder une règle d’action.
  • Mais si, au contraire, le bonheur est ce à quoi nous tendons naturellement, n’est-il pas absurde de se le donner pour devoir ? Par ailleurs, n’est-il pas vain de faire de ce qui nous advient par hasard l’objet d’un impératif ? Ai-je le choix d’être heureux ou d’être malheureux ? Il s’agit en somme de se demander en quoi la quête personnelle du bonheur pourrait faire l’objet d’une règle d’action morale.

Le plan

Une première hypothèse pourrait être la suivante : le bonheur ne peut être l’objet d’une prescription morale en ce qu’il est un idéal de l’imagination et un mobile égoïste. Mais alors, il serait possible de remettre en cause cette première hypothèse en montrant en quoi le bonheur individuel est lié à un bonheur collectif, ce bonheur relevant d’une obligation morale. Enfin, il s’agira de dépasser cette alternative en démontrant que la quête personnelle du bonheur relève avant tout d’une exigence éthique et, par là, d’un souci de soi.

Éviter les erreurs

Que le contenu empirique du bonheur soit difficilement déterminable ne peut pas vous dispenser d’un effort de définition et de problématisation. Trop souvent, le bonheur n’apparaît dans les copies que sous la forme d’une évidence, et à travers des remarques du type : « chacun a sa définition du bonheur, le bonheur est subjectif, etc. », qui paralysent votre réflexion.

Corrigé

Les titres en couleurs servent à guider la lecture et ne doivent en aucun cas figurer sur la copie.

Introduction

Se demander si être heureux est un devoir, c’est s’interroger sur la nature de ce qui nous porte à chercher le bonheur, à supposer que nous le cherchions.

A priori, on aurait tendance à opposer le devoir, pensé comme contraignant ou, d’autre part, désintéressé, au bonheur, associé à l’idée d’une spontanéité égoïste. Pourtant, il semble bien que le bonheur fasse l’objet, tout au moins, d’un impératif social, et que le malheur fasse l’objet, lui, d’une négation : qu’on le cache, ou qu’on entende nous en soigner. Mais s’il semble absurde de se donner pour règle d’action d’être malheureux, est-ce pour autant un devoir que d’être heureux ?

Car le devoir peut d’abord s’entendre dans ses multiples acceptions : quand je « dois » faire une chose, c’est qu’on m’en donne l’ordre (impératif social), que ma nature me le prescrit (nécessité naturelle), ou que ma faculté morale produit en moi un impératif (obligation morale). Mais il peut sembler paradoxal d’associer le bonheur, qui se définit comme un état de satisfaction durable, ou encore comme un accomplissement de notre nature, à un devoir.

En effet, puis-je faire du bonheur un objet de ma volonté, dès lors qu’il est à la fois ce vers quoi je tends naturellement, et ce qui est lié au hasard ? Avons-nous seulement le choix d’être heureux ? Et si le bonheur est réellement ce à quoi nous tendons naturellement, n’est-il pas superflu de se le donner pour devoir ? Enfin, en quoi la quête personnelle du bonheur aurait-elle une dimension morale ?

Nous verrons, dans un premier temps, que le bonheur ne peut être l’objet d’une prescription morale en ce qu’il est un idéal de l’imagination et un mobile égoïste. Mais alors, peut-il faire l’objet d’une quête morale en tant que bonheur collectif ? Nous verrons enfin en quoi la quête personnelle du bonheur relève d’une exigence éthique.

1. Être heureux n’est pas un devoir

A. Car on ne choisit pas d’être heureux : 
tout ce qu’on peut choisir est d’être vertueux

Dans un premier temps, il semble que le bonheur ne puisse faire l’objet d’un devoir défini comme obligation morale, dans la mesure où il correspond à la satisfaction de nos penchants, tendances dont nous ne sommes pas maîtres, qui sont de nature particulière et ne peuvent donc correspondre à aucun impératif univoque. Force est de constater, d’ailleurs, qu’un homme peut être vertueux et malheureux, ou mauvais et heureux. Le bonheur doit-il être le but de notre vie, dès lors que sa quête peut nous inciter au vice, comme à la vertu ?

C’est cette question que pose Kant, en soulignant le caractère accidentel du bonheur. Comme l’indique son étymologie, le bonheur ne dépend pas de nos forces, et ne peut donc faire l’objet d’une quête morale. Il serait absurde, en effet, de se donner le bonheur comme principe d’action, dès lors qu’il advient indépendamment de notre volonté et de nos choix moraux. Par ailleurs, puisqu’il ne peut exister aucun accord sur sa définition (son contenu est subjectif), il ne peut prétendre réguler notre action.

B. Car le bonheur n’est pas notre fin naturelle

Mais surtout, le bonheur ne saurait être une obligation morale correspondant à la finalité que nous aurait assignée la nature. Car si la nature nous avait faits de telle sorte que notre but soit le bonheur, pourquoi nous aurait-elle dotés d’une raison ?

En effet, le devoir, c’est « la nécessité, imposée immédiatement à l’homme par la raison, d’agir conformément à une loi de cette dernière ». Ce n’est que lorsque nous obéissons par devoir que nous montrons notre capacité à nous extraire du déterminisme naturel, et à agir conformément à notre raison : nous manifestons par là notre vocation d’êtres moraux, c’est-à-dire que nous nous élevons au-delà de notre animalité. Cela exige que nous sachions nous déterminer indépendamment de mobiles sensibles. Il faut donc agir moralement en ayant pour unique but de faire son devoir (le propre du devoir étant de n’avoir pas d’autre fin que lui-même), c’est-à-dire agir de façon désintéressée, et non en ayant pour but de devenir heureux.

Le bonheur est ainsi défini comme un idéal de l’imagination, auquel par conséquent ne saurait s’ordonner notre action. Le bonheur se voit par ­conséquent rejeté dans un horizon incertain : il s’agit, pour reprendre les termes de Kant, de devenir « digne d’être heureux », c’est-à-dire vertueux, sans que rien ne garantisse ce bonheur qui peut advenir ou non.

[Transition] Mais la quête du bonheur est-elle nécessairement égoïste ? Par ailleurs, il semble que se détourner du bonheur pour travailler seulement, comme le dit Kant, à atteindre la « dignité d’être heureux », implique de négliger les conséquences pour nous de nos critères d’action. En quoi serait-il impossible de faire de la quête du bonheur un critère d’action morale ?

2. Être heureux est un devoir

A. Car la quête du bonheur n’est pas égoïste

Tout d’abord, pourquoi rapporter le bonheur à un bonheur égoïste ? S’il peut être égoïste, le bonheur peut également être un bien partagé, commun, qui doit l’emporter sur nos égoïsmes. C’est là le principe fondateur de l’utilitarisme : le seul critère valable de l’action morale est le bonheur, parce qu’il peut être collectif (il n’y a pas d’antagonisme entre le bonheur particulier et le bonheur collectif, dès lors qu’il réside en la poursuite de l’utile). Le bonheur particulier doit de surcroît, s’il est bien compris, s’accorder au bonheur collectif, celui-ci pouvant exiger, selon le principe d’agrégation défini par l’utilitarisme, que l’on sacrifie le bonheur de quelques-uns pour le bonheur de tous.

B. Car la quête du bonheur est universelle

Par conséquent, le caractère égoïste du bonheur, qui empêchait de l’inscrire dans une quête morale, se trouve ici remis en cause par l’universalité de la quête du bonheur. « Agis toujours de manière à ce qu’il en résulte la plus grande quantité de bonheur » (principe du bonheur maximum) : la formule utilitariste entend valoir universellement. Nos vies étant régies par la recherche du plaisir et l’évitement de la souffrance, la quête du bonheur s’impose naturellement à nous comme une règle d’action valable universellement. Elle est par conséquent de nature morale : maximiser le bien-être n’est pas seulement une recommandation, mais bien un devoir.

[Transition] Mais en quoi la quête du bonheur serait-elle d’essence morale, ou, comme le démontre Kant, immorale ? Dans les deux cas, il semble que ce qui prévale soit l’impératif moral, qu’il implique ou exclue le bonheur. Or, le bonheur ne doit-il pas faire avant tout l’objet d’une exigence personnelle ? Si le bonheur correspond à un état de plénitude lié à la réalisation de notre nature, être heureux est une exigence de notre nature.

3. Être heureux est mon seul devoir

A. Car la poursuite du bonheur n’est pas une quête égoïste, 
et la vertu n’est pas contraignante

Car pourquoi la quête personnelle du bonheur serait-elle égoïste ? Dans l’Éthique, Spinoza explique comment, puisque la vertu est le fait de se ­conformer à ce que veut notre nature, et que « la Raison ne demande rien contre la Nature », alors la raison ne peut produire d’impératifs contraignants ou pénibles, qui seraient contre nature et, en tant que tels, douloureux. En effet, notre nature nous pousse avant tout à chercher ce qui nous est utile en vue de conserver et d’accroître notre puissance d’agir : elle nous porte ainsi à entrer en relation avec autrui, afin d’additionner sa puissance à la nôtre. La recherche de notre utile propre coïncide donc avec la recherche de ce qui est utile aux autres. Par conséquent, être vertueux (être juste, honnête, charitable…) n’est pas contraignant pour nous, mais nécessaire pour réaliser notre bonheur. La quête du bonheur n’est pas une quête égoïste, puisqu’elle implique les autres et leur propre bonheur. Le devoir et le bonheur, loin d’être exclusifs l’un de l’autre, s’impliquent donc mutuellement, à condition de concevoir le devoir comme ce que me demande ma raison.

B. Car nous sommes faits pour être heureux

J’ai ainsi le devoir d’être heureux dans la mesure où c’est là ce à quoi je tends naturellement, sans que le bonheur me soit pourtant donné immédiatement.

C’est ce qu’implique la définition épicurienne du bonheur comme absence de trouble du corps et de l’âme, c’est-à-dire comme ataraxie. Le bonheur est donc tout à fait susceptible d’être défini et, par là, d’être érigé en principe d’action. Il est le « souverain bien », c’est-à-dire la nécessité qui ne peut être ignorée qu’au risque de s’aliéner, autrement dit de devenir autre que ce pour quoi nous sommes faits. Par ailleurs, que je puisse choisir d’être heureux, que je dispose des moyens d’atteindre le bonheur, c’est ce qu’affirme Épicure, en proposant dans la Lettre à Ménécée une méthode du bonheur. Si le bonheur s’apprend, c’est qu’il repose d’abord sur un effort de connaissance, qui vise à nous mettre en accord avec notre nature. La nécessité de philosopher correspond ainsi à la nécessité d’avoir une vie heureuse. L’homme malheureux est donc celui qui, par ignorance et par négligence, perd le souci de lui-même.

Conclusion

En définitive, être heureux ne peut être l’objet ni d’une obligation morale ni d’un impératif social. Pourtant, être heureux est bien un devoir, si j’entends par devoir le souci de me conformer à ma propre nature. Mais ce devoir, alors, ne relève pas tant d’une règle d’action morale que d’une exigence éthique. En somme, être heureux est ce que je dois exiger de moi : c’est là mon seul devoir.