Éthique à Nicomaque, Aristote

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Annales corrigées
Classe(s) : Tle S | Thème(s) : Le devoir
Type : Explication de texte | Année : 2014 | Académie : Amérique du Sud


Amérique du Sud • Novembre 2014

explication de texte • Série S

Aristote

Expliquer le texte suivant :

Pour tout homme, l’activité la plus désirable étant celle qui est en accord avec sa disposition propre, il en résulte que pour l’homme de bien, c’est l’activité qui correspond à la vertu. Ce n’est pas dans le jeu que consiste le bonheur. Il serait en effet étrange que la fin de l’homme fût le jeu, et qu’on dût se donner du tracas et du mal pendant toute sa vie afin de pouvoir s’amuser ! Car, pour le dire en un mot, tout ce que nous choisissons est choisi en vue d’une autre chose, à l’exception du bonheur qui est une fin en soi. Mais se dépenser avec tant d’ardeur et de peine en vue de s’amuser ensuite est de toute évidence quelque chose d’insensé et de puéril à l’excès ; au contraire, s’amuser en vue d’exercer une activité sérieuse, voilà la règle à suivre. Le jeu est, en effet, une sorte de délassement, du fait que nous sommes incapables de travailler d’une façon ininterrompue et que nous avons besoin de relâche. Le délassement n’est donc pas une fin, car il n’a lieu qu’en vue de l’activité. Et la vie heureuse semble être celle qui correspond à la vertu ; or, une vie vertueuse ne va pas sans un effort sérieux et ne consiste pas dans un simple jeu. Et nous affirmons, à la fois, que les choses sérieuses sont moralement supérieures à celles qui font rire ou s’accompagnent d’amusement, et que l’activité la plus sérieuse est toujours celle de la partie la meilleure de nous-mêmes ou celle de l’homme d’une moralité plus élevée.

Aristote, Éthique à Nicomaque, vers 335 avant J.-C.

La connaissance de la doctrine de l’auteur n’est pas requise. Il faut et il suffit que l’explication rende compte, par la compréhension précise du texte, du problème dont il est question.

Les clés du sujet

Dégager la problématique du texte

Qu’est-ce que l’homme poursuit quand il agit ? Qu’est-ce qu’il désire le plus ? S’il apprécie des activités ludiques, le jeu est-il pour autant une fin en soi ? Il semble que le bien que l’homme recherche soit une manière de réaliser ce qu’il y a de meilleur en lui, mais pour cela il ne va pas déployer toute une série d’efforts pour simplement s’amuser. L’homme de bien fait des efforts pour trouver son bonheur dans la vertu.

Mais qu’est-ce que le bien pour Aristote ? Le bien moral correspond-il au bien de l’homme, son bonheur ?

Et quelle peut être alors la fonction du jeu et pourquoi le recherche-t-on s’il nous éloigne de notre finalité principale ?

Repérer la structure du texte et les procédés d’argumentation

Tout d’abord, Aristote affirme que la finalité de l’homme vertueux n’est pas le jeu.

Il explique ensuite que le jeu est recherché non comme fin en soi mais comme moyen de délassement, qui permet de continuer ensuite l’activité sérieuse de recherche de la vertu.

En effet, l’homme de bien fait des efforts pour accomplir sa nature, pour son bien, et ne peut donc souffrir du sérieux de son activité.

Éviter les erreurs

Il y a plusieurs présupposés dans le texte qu’il convient de souligner pour ne pas rester dans des propos confus.

D’abord, Aristote affirme que chaque homme a une nature qui lui est propre, et son bonheur dépend de la réalisation de cette nature.

Ensuite, le bien recherché est à la fois le bien moral (l’exercice de la vertu) et le bien pour l’homme, c’est-à-dire son bonheur. Sa philosophie est un eudémonisme.

Enfin, l’idée de vertu désigne une excellence de son être et pas seulement une qualité morale.

Il est préférable de maîtriser les distinctions fin/moyen et en puissance/en acte pour comprendre le texte.

Corrigé

Corrigé

Les titres en couleur servent à guider la lecture et ne doivent en aucun cas figurer sur la copie.

Introduction

Conseil

Le plan énoncé dans l’introduction ne doit pas dévoiler toutes les ficelles de l’argumentation de l’auteur : la troisième partie est énoncée sous forme de question.

Ne cherchons-nous pas tous à nous amuser pour notre plus grand bonheur ? Il semblerait pourtant que le jeu ne soit pas la priorité de l’homme vertueux. En effet, selon Aristote dans cet extrait de L’Éthique à Nicomaque, l’homme trouve son bonheur dans l’accomplissement de sa nature. Or quelle serait la vie de l’homme vertueux ? Celle de réaliser la meilleure partie de lui-même, la plus sérieuse. Mais pourquoi alors aimer le jeu ? Est-ce incompatible avec l’exercice de la morale ? Ne peut-on pas être bon tout en s’amusant ? Aristote va d’abord montrer que le jeu ne peut pas constituer la finalité de l’homme vertueux. Mais il explique ensuite que le jeu n’est pas incompatible avec l’exercice sérieux de la vertu dans la mesure où il permet de supporter les efforts qu’il impose. Alors l’homme vertueux serait-il malheureux ? C’est à cette question qu’Aristote répond dans la troisième partie.

1. Thèse : la finalité de l’homme vertueux n’est pas le jeu

Si chaque homme cherche à réaliser sa propre nature, alors l’homme de bien recherche la vertu et non le jeu.

A. Si chacun désire ce qui permet de réaliser sa nature, alors l’homme de bien cherche la vertu

En effet pour Aristote, l’homme ne désire rien d’autre que de réaliser sa propre nature, « ce qui est en accord avec sa disposition propre ». Il a en lui une puissance, une nature en germe, qui ne demande qu’à se réaliser, qu’à s’actualiser. Le but, la fin de la vie d’un homme consiste à faire son œuvre. Celui qui est disposé à être médecin se réalisera en pratiquant la médecine, celui qui est disposé à être maître se réalisera en commandant, etc.

Qu’en est-il de l’homme de bien, l’homme moral ? Il se réalisera et trouvera son plein épanouissement en pratiquant la vertu. Mais qu’est-ce que la vertu ? Pour Aristote, la vertu a d’abord pour signification l’idée d’excellence dans un domaine, c’est-à-dire le fait de réaliser au mieux sa disposition. Mais dans ce passage, la vertu se rapporte à l’homme « de bien », donnant à ce mot un sens moral. La vertu prend alors son sens plus contemporain de qualité morale qui consiste à exercer de la bonté. Ces deux sens se confondent-ils ? Comment Aristote comprend la vertu dans ce texte ? Le bien est-il un niveau de perfection dans la réalisation d’une activité, un principe moral ou une conception du bonheur ?

B. Il serait absurde de faire du jeu une fin en soi au moyen de tant d’efforts

Mais Aristote poursuit avec une affirmation : « ce n’est pas dans le jeu que consiste le bonheur ». Le jeu désigne le fait de s’amuser grâce à une activité de l’ordre du loisir, et non du travail qui, même s’il peut être soumis à certaines règles (comme dans tout jeu de société par exemple), permet d’éprouver une satisfaction par l’idée de temps libre et la gratuité qui le caractérisent. Le jeu est donc de l’ordre du plaisir, état de satisfaction partiel et éphémère qui se distingue du bonheur, état de satisfaction totale qui est censée durer.

Le bonheur, qui est pour Aristote une fin en soi et non un moyen au service d’une autre fin, ne peut résider dans le jeu qui n’est qu’un moyen provisoire d’éprouver du plaisir. Le bonheur désigne donc le bien total de tout son être et constitue la seule fin en soi, le cortège des autres petits biens n’étant qu’une succession de fins se transformant rapidement à leur tour en moyens en vue d’une autre fin, jusqu’à cette fin finale que serait le bonheur, le souverain bien (agathon en grec), qui se suffit à lui-même.

Aristote donne un argument par l’absurde : si le jeu était la fin ultime, le bonheur recherché, alors il serait « étrange », voire contradictoire, que l’homme passe toute sa vie à fournir tant d’efforts pour atteindre ce moment du jeu qui se caractérise précisément par l’absence d’effort, le pur loisir.

Info

La transition reprend l’idée principale de la partie et lui apporte une objection, une question ou une nuance qui annonce la partie suivante. Il s’agit de dialoguer avec le texte en lui posant des questions, puis en trouvant les réponses dans les parties qui suivent.

[Transition] Ainsi l’homme de bien cherche la vertu, seul bonheur possible, et ce bonheur ne se confond pas avec le jeu. Mais le bonheur est-il pour autant incompatible avec le fait de s’amuser ? Il semble pourtant que tout le monde aime s’amuser…

2. Le jeu n’est qu’un moyen de délassement pour atteindre le bien

Beaucoup de personnes recherchent l’amusement, le divertissement, c’est un fait. Sont-ils simplement en train de se tromper sur ce que devrait être leur bonheur ?

A. Le jeu ne doit pas être une fin en soi mais un moyen pour agir sérieusement

Pour Aristote, fournir beaucoup d’efforts pour se divertir ensuite est soit « insensé », autrement dit l’œuvre d’un fou, soit le fait d’être « puéril », c’est-à-dire l’œuvre d’un enfant, donc en aucun cas l’œuvre d’un homme, animal en possession de toute sa raison ou d’une raison assez mûre. On imagine le pervers qui, pour « jouer », déploie des stratégies comme Lafcadio, dans Les Caves du Vatican de Gide, qui va tuer un vieillard en le jetant du train, juste pour le plaisir de jouer avec la police. On imagine aussi l’enfant qui déploie des trésors de mensonges et d’efforts compliqués pour pouvoir échapper au travail et aller s’amuser.

L’homme pleinement homme devrait-il renoncer au jeu ? Non, le jeu ne doit pas être la fin visée au moyen d’un travail sérieux, mais au contraire le moyen pour atteindre la seule fin possible pour l’homme raisonnable : avoir une activité sérieuse. En effet, tout travail demande un effort, une peine, et son étymologie nous le rappelle car il vient du latin tripalium qui signifie torture. Que le jeu soit au service de l’activité sérieuse, et non l’inverse, est « une règle à suivre ». Aristote adopte un ton prescriptif en donnant des règles pratiques de prudence.

B. Car le jeu n’est qu’une détente pour supporter l’action sérieuse

Attention

La référence à un autre auteur n’a de sens que si elle permet d’éclairer le texte en en montrant les enjeux.

En effet, l’effort ne peut se faire de « façon ininterrompue ». Aristote évoque ici un argument psychologique qui est le manque de résistance humaine fasse à la contrainte. Nous avons besoin de « relâche », de faire des pauses, comme l’homme éveillé a besoin de dormir. Le jeu devient alors ce moment de « délassement » qui n’existe qu’en vue de redynamiser l’activité. Ce n’est qu’un moyen et non une fin en soi. Le jeu est plus entendu ici comme détente, comme arrêt des activités contraignantes, que comme dispositif mis en place pour faire une partie d’un jeu avec ses règles précises. En ce sens, Pascal parle aussi du divertissement comme ce qui nous détourne de ce qui devrait nous préoccuper : garder une forme de lucidité sur nous-mêmes. Le divertissement devient condamnable quand on prend le jeu au sérieux et qu’il nous empêche de penser. Il est alors à l’origine d’une illusion, terme qui vient du latin il-ludere (que l’on retrouve dans l’adjectif « ludique ») et qui indique que quelque chose se « joue » de nous.

[Transition] Ainsi le jeu ne peut constituer une fin en soi mais pour autant il n’est pas à proscrire. Au contraire, il se révèle indispensable pour faire un temps de pause face à la contrainte qu’exerce sur l’homme l’activité sérieuse. Mais pourquoi vouloir alors l’action sérieuse si elle semble pénible ? N’est-elle pas incompatible avec l’idée de bonheur ?

3. L’homme de bien ne peut que vouloir le sérieux car cela correspond à la partie supérieure de son être

Aristote applique ses propos à l’étude plus spécifique de l’homme vertueux.

A. Si le bonheur réside dans la vertu, alors il implique l’effort plutôt que le jeu

Pour Aristote, le bonheur réside dans la vertu. Il affirme ainsi son eudémonisme. Mais on peut constater que la vertu exige des efforts : pour faire le bien, pour être gentil, honnête, généreux par exemple, il faut renoncer à ses intérêts particuliers. Pour savoir même où est le bien il faut chercher à juger une situation, à délibérer. Tout cela demande des efforts et n’est pas un simple jeu. En quoi cela conduit l’homme au bonheur ?

B. Le sérieux accompagne la meilleure partie de soi-même

Si l’homme se définit par son œuvre comme expression de ce qui lui est propre, alors l’homme vertueux cherche le bien et tout ce qu’il met en place pour y parvenir ne pourra que le rendre heureux, même si cela doit lui coûter des efforts. La contrainte n’est pas synonyme de malheur mais de passage nécessaire à la réalisation d’un bonheur. Et, plus sa moralité sera élevée, au sens où l’homme exercera son jugement pour déterminer le bien et trouver les meilleurs moyens d’y parvenir, plus il réalisera la meilleure partie de lui-même. Vouloir le bien, activité sérieuse qui se distingue du plaisir immédiat, est ce que veut l’homme par nature vertueux, et il n’en sera que plus heureux quand il l’aura trouvé.

Conclusion

Aristote a montré dans ce texte comment l’homme vertueux pouvait atteindre le bonheur. Il s’agit de fournir un effort pour actualiser sa nature, mais cet effort, qui semble s’opposer au jeu source de plaisir, est nécessaire à sa réalisation. Le bien qu’il y trouve est donc à la fois un principe moral, un niveau de perfection de son être et la source du bonheur.

En cela il s’oppose à une morale kantienne qui sépare morale et bonheur, et il se distingue aussi de toute philosophie qui ferait de la vertu une souffrance en s’appuyant sur le rejet du plaisir. L’effort vertueux n’est pas source de souffrance et trouve même son souffle dans une ponctuation par le jeu.