Eugène Ionesco, La Leçon

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re ES - 1re L - 1re S | Thème(s) : La question de l'homme dans les genres de l'argumentation - Le commentaire littéraire
Type : Commentaire littéraire | Année : 2011 | Académie : Inédit
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet
 
L’incommunicabilité
 
 

L’incommunicabilité • Commentaire

Corrigé

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Question de l’homme

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Sujet inédit

la question de l’homme • 16 points

Commentaire

> Vous ferez le commentaire du texte d’Eugène Ionesco.

Trouver les idées directrices

Composez une « définition » du texte pour trouver des idées directrices ou « axes » de commentaire.

Scène de comédie (genre) du théâtre de l’absurde (mouvement) au sujet de la phonétique et de la langue (thème), comique, dramatique (registres), mouvementée, tendue, inquiétante, (adjectifs) pour peindre les deux personnages, pour faire rire mais aussi inquiéter, pour rendre compte de l’incommunicabilité entre les êtres (buts).

Pistes de recherche

Première piste : le Professeur, une caricature

  • Cherchez ce qui fait rire chez le Professeur. Pensez au texte mais aussi à la représentation de cette scène.
  • Quels traits du Professeur font de lui une caricature : traits exagérés ? traits déformés ?
  • Analysez sa façon de parler.
  • Classez ce que vous avez relevé par ressemblances autour de deux ou trois aspects majeurs.

Deuxième piste : une scène inquiétante : quel sens lui donner ?

  • Cherchez, au-delà du comique, ce qui peut faire peur dans cette scène.
  • Analysez la tension dramatique ; étudiez quelle image la scène donne de l’homme, des rapports entre les gens, du savoir, de la langue.
  • Dégagez la vision du monde qu’elle révèle.
  • Pour éviter les répétitions, avant de rédiger, constituez-vous une réserve de mots ayant un rapport avec l’idée directrice de vos axes, en en variant la nature grammaticale (verbes, noms, adjectifs…).

 

> Pour réussir le commentaire : voir guide méthodologique.

> Les genres de l’argumentation : voir lexique des notions.

Corrigé

Les titres en couleur et les indications en italique servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Amorce] Le xxe siècle est marqué par les traumatismes de l’histoire (deux guerres mondiales, régimes totalitaires) et la perte des repères (religieux, moraux…) traditionnels. Le théâtre de l’absurde, et notamment Ionesco, s’en fait l’écho. Prenant le contre-pied du théâtre traditionnel, il se caractérise par un mélange des registres très dérangeant : le spectateur se prend à rire, mais en même temps se sent mal à l’aise.

[Présentation du texte] Dans La Leçon (1951), Ionesco met en scène un vieux professeur qui reçoit chez lui une jeune élève : après l’avoir testée, il lui donne un cours d’arithmétique, puis passe à l’étude des langues. Au fur et à mesure de la leçon, le Professeur perd son calme devant son élève qui se déconcentre en raison d’un mal de dents opiniâtre.

[Annonce des axes] Le Professeur, personnage ridicule, fait rire le spectateur par son aspect caricatural. Mais la scène dépasse la dimension comique et installe une atmosphère inquiétante, débouchant sur une vision pessimiste de l’homme et du monde.

I. Le Professeur, un personnage ridicule et caricatural

1. Un tyran

  • Au lieu de se montrer affable et encourageant, il maintient froidement les distances : son adresse à l’Élève (« Mademoiselle »), si elle est polie, ne marque aucune cordialité. Le Professeur est en effet très peu enclin au dialogue : brusque et autoritaire, il multiplie les ordres et les défenses, et son mode favori est l’impératif. Il refuse de donner la parole à l’Élève et la réduit impérieusement au silence : « Taisez-vous », « ne m’interrompez pas ».
  • En dehors des relations pédagogiques, sur le simple plan humain, il est totalement insensible à la douleur de la jeune fille, et même méchant : aux plaintes de l’Élève, il répond sèchement : « Ça n’a pas d’importance », « Continuons ».
  • Il semble même vouloir la terrifier : l’expression « jusqu’à l’heure de votre mort » résonne comme une menace gratuite et peu opportune dans la situation. Son discours est émaillé d’allusions à la mort propres à créer l’angoisse : pour lui, les oreilles sont « les tombeaux des sonorités ».

À travers ce Professeur tyrannique qui tire profit de son statut, Ionesco dénonce la tyrannie entre les êtres humains.

2. Un faux savant, pédant, solennel et burlesque

Le personnage, sur le plan pédagogique aussi, est caricatural : il s’agit d’une grimace de savant.

  • Le fond de son cours est creux et absurde : il multiplie les affirmations évidentes, les lapalissades, comme : « toute langue n’est en somme qu’un langage ». Il énonce des idées simplistes, formulées avec des périphrases inutiles qui en compliquent la compréhension : ainsi, une idée aussi banale que « il faut écouter » est exprimée par « les sons doivent être saisis au vol ».
  • Le Professeur tente de masquer ce vide par une forme oratoire. Il multiplie les effets rhétoriques : phrases longues et pompeuses, rythme qui se veut ample et se perd dans du galimatias. Son discours est une parodie du langage pédagogique : assertif, il recourt au présent de vérité générale (« Seuls tombent les mots… »), aux affirmations péremptoires (« Toute langue n’est en somme qu’un langage », il parle de « principe fondamental »). Il donne à son discours une allure de démonstration, multipliant les articulations logiques (« par conséquent, de cette façon, mais justement pour cela… »), mais celles-ci sont inadéquates et la démonstration est vide. Enfin, les mots compliqués (« phonèmes ») et les phrases jargonnantes rendent son cours tout à fait hermétique.
  • Ionesco s’amuse à dresser une caricature grotesque de cours. Les métaphores du Professeur ne sont que des amalgames de mots qui n’ont rien à voir les uns avec les autres. Ainsi, les « sons » deviennent des objets (ils sont « remplis d’air chaud ») puis, par le biais d’une métaphore filée farfelue qui complique inutilement une notion simple, des sortes d’insectes volants : « saisis […] par les ailes », ils « voltigeront, s’agripperont », etc. Quant à ses exemples, ils sont totalement inadéquats et illogiques : aucune des expressions fournies pour illustrer les règles de « liaisons » ne correspond aux lettres qu’il a mentionnées (l. 42-46).

3. Un personnage caricatural, un pantin

Sous ses dehors de savant, se cache un être vide, fait de mots et de gestes.

  • Le spectateur voit s’agiter devant lui un personnage qui n’existe que par ses gestes, ridicules et caricaturaux. Ses expressions mêmes indiquent un mime grotesque de la parole (l. 15-17, 20-22) et permettent d’imaginer la mise en scène et la gesticulation qu’elle nécessite : « vous voyez », « regardez », il lève « très haut le cou et le menton », « sur la pointe des pieds », le tout dessinant une sorte de volatile qui prend son envol.
  • Il donne l’impression de retourner en enfance : ses mots n’entretiennent aucun véritable rapport logique, mais il s’en gargarise comme un enfant qui apprend à parler. La séquence « papi papa » (l. 22) fait-elle écho au « pipi caca » ? C’est un personnage qui n’a pas grandi.

À travers le Professeur, Ionesco fait la satire des pédants, des faux savoirs.

[Transition] Mais ce personnage ridicule est aussi inquiétant, et ce, d’autant plus qu’il a le pouvoir, notamment celui de la science et du savoir.

II. Une scène inquiétante à jouer

Cette étrange leçon crée, à la représentation, le malaise et l’angoisse.

1. Une crise de folie

  • Cette leçon peut être vue comme une crise de folie qui va en empirant. Le spectateur assiste à la progression de cette crise au cours de laquelle le Professeur, qui a charge d’âmes, sombre dans l’incohérence et la démence.
  • L’aspect inquiétant de cette crise prend toute sa mesure à la représentation : il faut imaginer les jeux de scène et les mimiques du Professeur qui peuvent être particulièrement terrorisants, notamment lorsqu’il évoque « l’heure de [la] mort » de l’Élève (cette expression est signalée par des italiques, ce qui suppose une intonation spécifique). Ailleurs, il se ­contorsionne comme pour attraper les mots au vol.

2. Une scène cruelle de torture

  • Mais il faut aussi prendre en compte le personnage de l’Élève : la scène apparaît alors comme une véritable séance de torture. L’Élève est réduite au silence, comme en témoignent la disproportion des répliques entre elle et le Professeur et les multiples injonctions de se taire qu’il lui adresse : la parole lui est refusée, le savoir lui est imposé (« ne m’interrompez pas ») et elle se trouve réduite à une soumission servile (« Oui, Monsieur », « Bien, Monsieur »).
  • Ionesco marque la progression du supplice par le décalage entre le discours poli du début (le Professeur s’adresse à elle avec des « Mademoiselle » répétés et la vouvoie) et la cruauté des rapports réels.
  • Enfin, la scène est ponctuée par les protestations de souffrance physique de l’Élève qui a mal aux dents, mais qui voit, une fois encore, sa douleur niée. Les didascalies : « L’Élève a l’air de souffrir » et « aura l’air de souffrir de plus en plus » indiquent à l’actrice qui interprète le rôle qu’elle doit rendre la douleur sensible par des mimiques et des gestes significatifs, qui dramatisent à la représentation l’atmosphère de la scène.

III. Une vision pessimiste de l’homme et du monde

À travers cette leçon un peu folle, Ionesco révèle sa conception de l’homme et du monde, marquée par l’absurdité que les événements de la première moitié du xxe siècle ont concrètement soulignée dans la réalité.

1. La vanité de tout enseignement et de la logique ?

  • Par cette parodie de leçon, Ionesco tourne en dérision toute tentative d’enseignement et montre la vanité de tout apprentissage, immanquablement voué à l’échec.
  • Même la logique, pourtant considérée comme un gage de certitude rassurant, devient absurde. Pour en montrer l’inanité, Ionesco se joue du principe d’analogie et de la règle de non-contradiction : ainsi le Professeur énonce-t-il avec le même aplomb deux propositions totalement contradictoires : le vicomte « avait un défaut de prononciation assez grave : il ne pouvait pas prononcer la lettre f. Au lieu de f, il disait F. Ainsi au lieu de “fontaine, je ne boirai pas de ton eau”, il disait “fontaine, je ne boirai pas de ton eau” » (l. 61-62).

2. Les rapports entre les hommes

  • Il faut lire entre les lignes : implicitement, Ionesco, en donnant à voir l’évolution rapide et inattendue de quelqu’un qui sombre dans la folie, semble indiquer que, dans la vie courante (le Professeur est en effet un personnage qui fait partie du quotidien), toute situation, même la plus banale, peut sans crier gare dégénérer et apporter le danger.
  • Le monde humain de Ionesco semble divisé en deux catégories : à travers les réactions du Professeur, il souligne l’indifférence à la douleur de l’autre et l’inexistence de toute sympathie, au sens propre du terme, entre les humains. Pire encore, l’homme, lorsqu’il est en position de supériorité, se transforme volontiers en bourreau et se laisse aller au sadisme. Les autres êtres, par désir de plaire et de se conformer à ce que le bourreau attend d’eux, se présentent comme des victimes toutes désignées. L’Élève, soumise, met tout son zèle à terminer les phrases du Professeur, pour montrer qu’elle connaît sa « leçon ».
  • Enfin, par le contraste entre le discours du Professeur et sa cruauté, Ionesco laisse comprendre que, dans la vie, les apparences sont le plus souvent trompeuses (ce que la fin de la pièce confirmera).

3. La communication et le langage en danger

  • Le propos de Ionesco est aussi plus philosophique : la scène marque l’impossibilité des êtres humains à communiquer. Les discours des deux personnages sont parallèles et ne se répondent qu’en apparence. Certes, l’Élève termine à propos les phrases du Professeur, mais celui-ci refuse de tenir compte de ses interventions, pourtant pertinentes : le dialogue ne fonctionne pas, les répliques ne se répondent pas.
  • Les mots eux-mêmes sont en danger. Ionesco, à travers la métaphore poétique des paroles qui « crèvent comme des ballons », suggère la vanité et l’impuissance des mots, qui ne « vivent » plus. Les répliques tombent dans « la pire confusion », les lettres – les « consonnes » – ne sont plus elles-mêmes : c’est le constat implicite que le langage – qui distingue l’être humain des bêtes et permet la réflexion – est inopérant.

Ionesco donne ainsi l’image d’un monde absurde, qui ne peut qu’engendrer le néant et la mort, et annonce par là la fin de la pièce.

Conclusion

Le théâtre moderne abolit la distinction traditionnelle entre la comédie et la tragédie, et propose un mélange de tons qui déstabilise, un humour noir et grinçant. Il nous fait rire de ce qui fait notre misère. Le théâtre remplit alors sa double fonction : divertir et porter à la réflexion sur la condition de l’homme.