Eugène Ionesco, Rhinocéros, scène finale

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re STI2D - 1re STMG - 1re ST2S - 1re STL | Thème(s) : La question de l'homme dans les genres de l'argumentation - L'épreuve orale
Type : Sujet d'oral | Année : 2011 | Académie : Inédit
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet
 
Eugène Ionesco, Rhinocéros

Oral • La question de l’homme

Corrigé

40

Sujets d’oral

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Sujet d’oral n° 4

La question de l’homme

> Comment Ionesco met-il en scène et modernise-t-il la lutte tragique de l’homme contre le monde et contre son destin ?

Document

Rhinocéros

Les habitants d’une petite ville, atteints de « rhinocérite », se sont tous transformés en rhinocéros ; seul Bérenger, incarnation symbolique du « résistant », refuse cette situation. En proie au doute, il se demande s’il ne va pas à son tour être gagné par l’inquiétant conformisme de la « rhinocérite ».

[…] Ce sont eux qui sont beaux. J’ai eu tort ! Oh ! comme je voudrais être comme eux. Je n’ai pas de corne, hélas ! Que c’est laid, un front plat. Il m’en faudrait une ou deux, pour rehausser mes traits tombants. Ça viendra peut-être, et je n’aurai plus honte, je pourrai aller tous les retrouver. Mais ça ne pousse pas ! (Il regarde les paumes de ses mains.) Mes mains sont moites. Deviendront-elles rugueuses ? (Il enlève son veston, défait sa chemise, contemple sa poitrine dans la glace.) J’ai la peau flasque. Ah, ce corps trop blanc, et poilu ! Comme je voudrais avoir une peau dure et cette magnifique couleur d’un vert sombre, une nudité décente ; sans poils, comme la leur ! (Il écoute les barrissements.) Leurs chants ont du charme, un peu âpre, mais un charme certain ! Si je pouvais faire comme eux. (Il essaye de les imiter.) Ahh, ahh, brr ! Non, ça n’est pas ça ! Essayons encore, plus fort ! Ahh, ahh, brr ! non, non, ce n’est pas ça, que c’est faible, comme cela manque de vigueur ! Je n’arrive pas à barrir. Je hurle seulement. Ahh, ahh, brr ! Les hurlements ne sont pas des barrissements ! Comme j’ai mauvaise conscience, j’aurais dû les suivre à temps. Trop tard maintenant ! Hélas, je suis un monstre, je suis un monstre. Hélas, jamais je ne deviendrai rhinocéros, jamais, jamais ! Je ne peux plus changer. Je voudrais bien, je voudrais tellement, mais je ne peux pas. Je ne peux plus me voir. J’ai trop honte ! (Il tourne le dos à la glace.) Comme je suis laid ! Malheur à celui qui veut conserver son originalité ! (Il a un brusque sursaut.) Eh bien tant pis ! Je me défendrai contre tout le monde ! Ma carabine, ma carabine ! (Il se retourne face au mur du fond où sont fixées les têtes des rhinocéros, tout en criant :) Contre tout le monde, je me défendrai ! Je suis le dernier homme, je le resterai jusqu’au bout ! Je ne capitule pas !

rideau

Eugène Ionesco, Rhinocéros, acte III, scène finale, 1959,
© Éditions Gallimard.

Préparation

> Tenir compte de la question

  • Les mots clés de la question sont : « met en scène », « modernise », « lutte », « tragique ».
  • Vous devez utiliser ces mots dans les intitulés de vos axes.

> Trouver les idées directrices

Utilisez les pistes que vous ouvre la question mais composez aussi la « définition » du texte.

Monologue, dénouement d’une pièce du théâtre (genre) de l’absurde (mouvement), délibératif (type de texte) et dénonciateur (du totalitarisme), tragique et pathétique (registres), où Ionesco met en scène un individu en proie à une crise existentielle, pour exposer sa conception de la ­condition humaine (but).

Première piste : un monologue théâtral entre classicisme et modernité

  • Recherchez ce qui, dans la scène, relève de la tradition théâtrale (forme et fond).
  • Relevez et analysez ce qui donne sa modernité au monologue.

Deuxième piste : la lutte de l’individu contre le groupe

  • Analysez comment apparaît le combat entre l’individu et le groupe.
  • Quelles en sont les conséquences sur l’être humain ?

Troisième piste : le tragique d’une crise d’identité

  • Comment la délibération passionnée de Bérenger se traduit-elle ?
  • D’où vient le tragique du texte ?
  • Quelle conception de la vie Ionesco expose-t-il ? Le dénouement est-il optimiste ou pessimiste ?

Pour bien réussir l’oral : voir guide méthodologique.

Les genres de l’argumentation : voir lexique des notions.

Présentation

Introduction

[Amorce et présentation du texte] Au xxe siècle, le théâtre de l’absurde se lance dans la recherche de la nouveauté. Ainsi, Ionesco cultive la volonté de témoigner, de dénoncer et de contester. En réaction à l’invasion de la Roumanie par l’idéologie nazie, dans Rhinocéros, en 1959, il met en scène le processus du totalitarisme sous forme métaphorique : les habitants d’une petite ville se sont tous transformés en rhinocéros ; seul Bérenger, incarnation symbolique du « résistant », refuse cette situation. À la fin de la pièce il prononce un ultime monologue…

[Lecture et annonce des axes] Dans ce monologue à cheval entre tradition et modernité théâtrales, Ionesco met en scène la lutte tragique de l’individu contre le groupe et l’absurde de la condition humaine, et révèle sa vision de l’homme et du monde.

I. Un monologue théâtral entre tradition et modernité

1. La reprise de la tradition du monologue délibératif

  • Ionesco reprend la tradition théâtrale du monologue, forme d’expression de la solitude, qui illustre une situation tragique traditionnelle : celle d’un personnage confronté à une crise d’identité (« c’est moi, c’est moi ») et à une décision vitale.
  • Bérenger s’exprime comme un héros tragique traditionnel : nombreuses phrases exclamatives, interjections tragiques (« hélas ! »), rythme heurté et répétitions, et même quelques alexandrins (« les hurlements ne sont pas des barrissements », avec rimes intérieures ; « Mes mains sont moites. Deviendront-elles rugueuses ? » ; « J’ai la peau flasque. Ah, ce corps trop blanc et poilu ! ») avec un jeu sur les sonorités (comme dans la tragédie classique : « Leurs chants ont du charme, un peu âpre, mais un charme certain »).

2. Mais le refus de la tradition théâtrale

  • Mais Ionesco modernise la situation : le tragique et le destin prennent la forme métaphorique du rhinocéros, qui donne lieu à une irruption du fantastique à travers l’évocation des transformations en rhinocéros (« corne » qui « pousse », « (mains) rugueuses », « peau flasque »/« dure », « couleur d’un vert sombre »…).
  • La théâtralité de la scène repose sur l’importance du jeu et des éléments visuels, que signalent les nombreuses didascalies : le décor est précis ; les accessoires (la « carabine », le miroir), les jeux de scène, les gestes sont aussi significatifs que la parole.
  • Le langage aussi est modernisé : on note des onomatopées inattendues (barrissements), des références à des éléments modernes (« carabine »).
  • La structure et le rythme du monologue (crise d’identité, renversements des valeurs, tentative pour abjurer et échec, mais surtout sursaut final et refus de capituler) composent un dénouement ouvert, inhabituel dans la tragédie.

II. L’image de l’individu face au totalitarisme

1. L’individualisme contre l’instinct grégaire

L’opposition est dramatisée par les mots et les éléments de mise en scène.

  • La lutte de l’individu contre la pression du groupe est matérialisée par le jeu des pronoms personnels : « eux », « tout le monde » (pluriel indivisible) contre le « je », marque de l’identité et de la singularité.
  • Bérenger insiste sur le risque de déshumanisation s’il se joint au mouvement : en effet les rhinocéros ont tous la même tête.
  • C’est la lutte de la laideur contre la beauté (relever les mots en opposition).

2. La dénonciation du conditionnement social

  • Le poids du groupe conduit à l’inversion et à la perversion des valeurs esthétiques et morales : tous les éléments inesthétiques dans notre système de valeurs (désignés par des termes péjoratifs : « peau rugueuse, dure », « couleur vert sombre, nudité […] sans poils », « chants [au charme] âpre », « barrissements ») deviennent des canons de beauté (mots emphatiques : « très belles », « magnifique », « charme »).
  • La pression du groupe engendre le doute (« c’est moi » répété deux fois comme pour se persuader, « peut-être », phrases interrogatives), la honte (« J’ai trop honte »), la culpabilité et la solitude absolue (forme du monologue ; des tableaux muets comme interlocuteurs ne sont qu’une illusion de présence, témoignage muet du miroir), enfin la perte d’identité.
  • Bérenger semble impuissant à pouvoir et à vouloir : « il essaye de », « essayons », « je voudrais », « je voudrais bien… » (valeur du conditionnel), « si je pouvais… », « je ne peux plus » ; il faut noter aussi l’abondance des négations.

III. La crise d’identité d’un héros moderne

Le dénouement est contrasté et rend compte à la fois de l’« émerveillement d’être et de [l’]horreur de vivre » (Ionesco).

1. Le mal existentiel de l’homme

  • L’émotion et le désespoir sont rendus sensibles par les groupes ternaires, les phrases déstructurées, sans verbes [exemples].
  • Bérenger exprime son besoin fondamental d’être : on note l’abondance de l’emploi du verbe être (au sens fort d’« exister »), des pronoms personnels de la 1re personne.
  • Autant qu’entre l’individu et le groupe, c’est le divorce entre le corps et la volonté [exemples] qui crée le mal existentiel.
  • Le monologue souligne l’absurdité de l’existence, la misère et la solitude de l’homme en proie à un monde inhumain, contaminé mentalement au point de vouloir abjurer.

2. Le sursaut final : la victoire du résistant

  • Mais Bérenger assume son humanité et lutte face à face (didascalie : « face au mur du fond ») contre la figure du mal (les tableaux de rhinocéros), le dos tourné à la glace.
  • Son énergie est marquée par les futurs, les répétitions (« je me défendrai »), l’affirmation de soi (double pronom personnel : « je me »), du verbe « je suis » (identité retrouvée), par le geste symbolique du résistant (« carabine »).
  • Ce geste est le défi de l’humanisme, protestation presque classique face à un monde absurde : « Je suis le dernier homme, je le resterai jusqu’au bout ! » est un écho du « Et s’il n’en reste qu’un, je serai celui-là » de Hugo (Les Châtiments).

3. Au-delà, une vision noire : le vide de l’absurde

  • Cependant la décision finale, prise après un « Tant pis » dévalorisant (ce n’est pas de l’héroïsme, mais du fatalisme), semble bien dérisoire : « je ne capitule pas » est au présent, mais laisse un vide angoissant ; la situation semble être arrivée à un paroxysme irréversible.
  • Le monologue définit le tragique moderne : l’homme est menacé dans son bien le plus valeureux, la liberté ; au mieux, il est condamné à la solitude (s’il n’est pas vaincu). Bérenger n’est pas un héros, mais simplement un homme.
  • Le dénouement, ambigu, est à la fois optimiste et pessimiste : l’homme est condamné à vivre et à mourir.

Conclusion

À un nouveau type de théâtre correspond un nouveau type de héros, profondément humain, pas si éloigné pourtant du classicisme (valeurs que Ionesco ne renie pas). Mais il refuse le héros hors du commun, il propose une tragédie de l’humain plus que du héros.

Entretien

Question

L’examinateur pourrait débuter l’entretien par la question suivante.

Qu’entend-on par « question de l’homme » ?

  • La réponse à la question doit refléter la réflexion que vous avez menée sur cet objet d’étude : elle reprend en partie votre cours. Mais vous ne devez pas le « réciter » purement et simplement, vous devez rendre sensible votre propre interprétation et donner des exemples personnels.
  • Expliquez et alimentez chaque remarque d’exemples personnels qui l’illustrent.

Pour réussir l’entretien : voir guide méthodologique.

Les genres de l’argumentation : voir lexique des notions.

Pistes pour répondre à la question
(à alimenter d’exemples personnels)

La « question de l’homme » est très vaste ; elle implique des interrogations sur :

  • la nature humaine : celle-ci est-elle unique ou multiple ? Qui est « moi » ? Qui est « l’autre » ? Cela implique une réflexion sur les rapports avec autrui, sur le pouvoir ;
  • les « composantes » d’un être humain : le corps, l’être affectif, l’esprit, la conscience ;
  • l’idéal de vie : qu’est-ce que le bonheur ? quelles règles morales faut-il suivre ?
  • la destinée humaine : la fatalité existe-t-elle ? L’homme est-il libre ? La vie humaine est-elle absurde ?
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