Eugène Labiche, La Cagnotte, acte II, scène 3

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re STI2D - 1re STMG - 1re ST2S - 1re STL | Thème(s) : Le théâtre, texte et représentation - Le commentaire littéraire
Type : Commentaire littéraire | Année : 2011 | Académie : Hors Académie

Le comique

 Commentaire

 Vous ferez le commentaire du texte de Labiche en vous aidant du parcours de lecture suivant :
 a) Étudiez les oppositions entre le serveur et les clients.
 b) Montrez comment l'auteur fait une satire de la bourgeoisie provinciale.

Se reporter au document B du corpus.
 

     LES CLÉS DU SUJET  

Trouver les idées directrices

  • Appuyez-vous sur les deux pistes indiquées dans le parcours de lecture.

  • Pour alimenter vos axes, faites aussi la « définition » du texte.

Scène de comédie-vaudeville (genre), dans laquelle des bourgeois de province commandent à un serveur leur menu au restaurant (thème), comique, satirique (registres), contrastée (adjectif), pour faire rire le public et faire la satire des bourgeois de province (buts).

Pistes de recherche

Première piste : des personnages contrastés

  • Récapitulez les composantes des personnages : statut, milieu social, nom, façon de parler, caractère.

  • Comparez, sur ces différents points, le serveur et les clients, et dites ce qui les oppose.

Deuxième piste : la satire des bourgeois de province

  • La satire est une critique humoristique ou comique d'un groupe ou d'une institution.

  • Cette partie pourra donc être construite dans deux directions : 1. D'où vient le comique de la scène ? 2. Quels reproches (ou critiques) l'auteur adresse-t-il, implicitement, à ces bourgeois ?

  • Aidez-vous de vos réponses aux questions (sujet 13) qui vous ont déjà amené à rechercher l'origine du comique de la scène et la nature des traits de caractère de ces bourgeois provinciaux.

  • Imaginez que vous assistez à la représentation : quelles seraient vos réactions ?

Pour réussir le commentaire : voir guide méthodologique.

Le théâtre : voir lexique des notions.

Corrigé

Les titres en couleur et les indications en italique servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.
 

Introduction

Amorce : À partir du Second Empire se répand la vogue d'un type de comédie populaire légère, burlesque, pleine de rebondissements, de situations osées et de quiproquos. Parmi les auteurs les plus à la mode, Labiche se spécialise dans ce qu'il définit lui-même comme l'« art d'être bête avec des couplets ».

Présentation du texte : Ainsi, dans La Cagnotte, comédie-vaudeville en cinq actes, un groupe de bourgeois provinciaux décide d'aller à Paris dépenser l'argent d'une cagnotte qu'ils ont amassée lors de leurs parties de cartes. Ils se rendent dans un restaurant et passent commande.

Annonce des axes : La scène prend toute son efficacité à la représentation, d'abord par le jeu des contrastes, notamment entre les personnages, mais aussi par son comique et sa portée satirique.

I. Des personnages contrastés

La scène est dynamisée par l'opposition entre les deux groupes de personnages, disproportionnés d'une part, en contraste dans leur personnalité et leur façon de parler d'autre part.

1. Le déséquilibre du plateau

Les deux groupes de personnages qui animent la scène sont inégaux.

  • Leur nombre d'abord crée un déséquilibre - un serveur fait face à cinq convives -, ainsi que leur statut : le serveur est présenté dans l'exercice de ses fonctions, les bourgeois sont en goguette, lors d'un voyage d'agrément.

  • Leur région d'origine et leur nom les opposent aussi : l'un est Parisien et est désigné par un prénom assez représentatif de sa fonction (proche du valet), presque significatif - Benjamin signifie « le plus petit » ; les autres arrivent de leur province et sont affublés de noms peu communs : Léonida, sœur de Champbourcy, a une consonance antique (et à l'époque était peu courant).

2. Le serveur, un individu normal

  • Benjamin, dans son travail, se montre poli, cérémonieux et solennel : il utilise « je puis » à la place de « je peux » (l. 47) ; il s'adresse à ses clients avec révérence par des formules comme « Ces dames » (l. 1) ; « monsieur » (l. 12).

  • C'est un spécialiste de la gastronomie qui emploie les termes techniques de son métier (l. 34-36).

  • Enfin, raisonnable et lucide, il discerne le ridicule des clients qu'il qualifie - par-devers lui - d'« acrobates », l. 58) : il a le regard du bon sens, celui d'un individu normal et est par là complice du public.

3. Les clients, un groupe de « ploucs »

Benjamin, par contraste, sert de repoussoir à ceux qu'il qualifie d'« acrobates ».

  • Leur enthousiasme et leur exubérance se marquent dans la modalité de leurs phrases, souvent exclamatives, dans leurs interjections (« Oh oui !... », l. 2 et 44 ; « Ah ! », l. 31) et sont signalés par les didascalies qui indiquent leur ton (« vivement », l. 5 ; « se mettent à rire », l. 52).

  • Ce sont des personnages de l'excès, sans raffinement, qui sont capables aussi bien d'« explosion[s] de rires » que de « coups de poing ».

  • Leur attitude manque de distinction et leur langage est émaillé de mots familiers (« ces gaillards-là », l. 6 ; « J'ai eu bon nez », l. 22 ; « Dame ! », l. 50).

II. La théâtralité d'une scène qui fait rire

« J'ai beau faire, je ne peux pas prendre l'homme au sérieux », disait Labiche : en effet, à la représentation, la scène tire son efficacité de son comique.

1. Comique de répétition

Labiche crée le comique en exploitant le procédé que Bergson appelle « du mécanique plaqué sur du vivant » (Le Rire).

  • Le serveur ressemble un peu à un robot, presque à un automate : il répète les mêmes formules (« Bien, monsieur », l. 12, 25, 42), il recourt aux mêmes modalités de phrases (les interrogations, l. 1, 4, 12) ; ses phrases, très longues, sont contournées, dites d'un seul trait (l. 34-36, 47-48).

  • Les clients, eux, se comportent comme des marionnettes sans personnalité : ils parlent en chœur et répètent les mêmes mots à l'unisson (« c'est pour rien », l. 9 ; « Ça n'est pas cher », l. 20-21 ; « Oui, oui », l. 14 et 17 ; cf. « tous », l. 31, 39, 52, 55). Ils agissent par mimétisme et accomplissent les mêmes gestes : « regardant la carte » (l. 6-7), « lisant sur la carte » (l. 13).

2. Comique de mots

Labiche recourt aussi au comique de mots.

  • Les noms des personnages forment des jeux de mots : le pharmacien s'appelle Cordenbois (corde en bois) ; le riche fermier Colladan (colle à dents) ; ils sont aussi presque naïvement symboliques : Blanche, fille de Champbourcy est... candide !

  • Les noms des plats du menu, par leur complication ou leur niaiserie, font rire (« Tournedos à la plénipotentiaire », « coup-de-vent à la Radetzki », « froufrou à la Pompadour »).

  • On s'amuse des jeux de mots sans grande finesse des bourgeois : « Allons, donnez-nous un coup-de-vent pour cinq... un fort coup-de-vent [...] - Une tempête !... » (l. 53-54).

III. Une satire des bourgeois de province

Labiche, bourgeois lui-même, déclarait s'être « adonné presque exclusivement à l'étude du bourgeois, du philistin » : « C'est une perle de bêtise qu'on peut monter de toutes les façons. » La scène donne une représentation très juste de l'univers de la petite bourgeoisie du milieu du xixe siècle.

1. Le snobisme

  • Les bourgeois ont une prétention au raffinement, à la délicatesse : il leur faut « quelque chose d'extraordinaire... de délicat... » (l. 26-27), « Tournedos à la plénipotentiaire » (l. 30), « pas de charcuterie » (l. 28, alors qu'ils viennent d'en commander...).

  • Ils utilisent un ton précieux (Léonida demande « une petite chatterie », l. 43) et se laissent tenter par les termes ronflants : « à la Radetzki » (maréchal autrichien, l. 47) et « à la Pompadour » (l. 48) suggèrent l'aristocratie ; ces plats sont pour eux une sorte de moyen d'accéder à la noblesse qu'ils n'ont pas.

2. La vulgarité et le manque de finesse

Mais tout dans leur attitude dément l'apparence qu'ils veulent se donner.

  • Leur vulgarité apparaît dans leurs jurons (« Mâtin ! », l. 37), dans les images peu appropriées qu'ils utilisent (« Je vote pour ça ! », l. 38), dans la niaiserie du mot « chatterie » (friandise, l. 43) ou dans leurs plaisanteries stupides (« un fort coup de vent », l. 54 et 56). Elle s'accompagne de sans-gêne : ils parlent, rient, gesticulent, satisfaits d'eux-mêmes.

  • Plus profondément, Labiche se moque de leur bêtise et de leur crétinerie : ils se fient au nom d'un plat pour l'apprécier : après avoir dit : « [Terrine de Nérac] [...] j'aime assez ça », Colladan avoue, avec une naïveté prétentieuse déconcertante : « je ne sais pas ce que c'est, mais j'aime assez ça ! » (l. 14-15). Plus loin, après la description d'un mélange peu ragoûtant (l. 34-36), il s'écrie : « que ça doit être bon ! » (l. 37).

  • Enfin, ils « fonctionnent » sur des a priori et stéréotypes : aux femmes sont réservées les douceurs, aux hommes le « roquefort » (l. 45).

3. La mesquinerie d'un monde étriqué

Plus sérieusement, Labiche dénonce à travers eux l'obsession de l'argent, préoccupation première de la bourgeoisie provinciale.

  • Les mots du champ lexical de l'argent émaillent toute la scène : on parle de « prix » (l. 6, 23) et on donne des montants précis : « un franc » (l. 7) ; « deux francs » (l. 19, 23).

  • Ils choisissent les plats pour leur prix, soucieux de ne pas dépenser, plus que par goût : « Voyons le prix » (l. 6), « C'est pour rien » (l. 9) « Combien ? » (l. 18), « pas cher » (l. 20-21)...

Conclusion

Cette scène comique est sans grande prétention : il ne faut pas faire de La Cagnotte une pièce engagée ou sérieuse ; c'est tout au plus un moment de détente aux dépens de gens bien humains et banals, semblables à ceux qui nous entourent. Elle remplit cependant la fonction que les dramaturges comme Molière assignaient à la comédie : « Critiquer tout en faisant rire ». Et ces bourgeois provinciaux ridicules sont un peu les héritiers d'un M. Jourdain (Le Bourgeois gentilhomme).

De nos jours, ce sont les spectacles de comiques comme Anne Roumanoff ou Gad Elmaleh qui remplacent ce type de comédie et qui égratignent les mœurs.