Eurybate tente de convaincre Agamemnon de renoncer au sacrifice d’Iphigénie

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re ES - 1re S | Thème(s) : L'écriture d'invention - Le théâtre, texte et représentation
Type : Écriture d'invention | Année : 2012 | Académie : Amérique du Nord
 
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet & Corrigé
 
Les moments d’indécision
 
 

Les moments d’indécision • Invention

Théâtre

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Amérique du Nord • Juin 2012

Séries ES, S • 16 points

Écriture d’invention

> Eurybate tente de convaincre Agamemnon de renoncer au sacrifice d’Iphigénie avant qu’il ne fasse amener sa fille par les gardes. Vous rédigerez, en prose, le dialogue théâtral entre les deux protagonistes. Dans les didascalies, vous indiquerez toutes les informations nécessaires au dispositif scénique de cette confrontation.

Comprendre le sujet

Faites la « définition » du texte à produire, à partir de la consigne.

Dialogue de théâtre (genre) entre Agamemnon et Eurybate (situation d’énonciation) qui argumentent sur (type de texte) la nécessité de sacrifier Iphigénie (thème) pour prolonger la délibération d’Agamemnon et dramatiser la situation (buts).

Chercher des idées

  • Arguments pour soutenir les deux thèses : les scènes 7 et 8 de Racine vous donnent des pistes. Exploitez la double identité d’Agamemnon (roi et père) qui le soumet à deux types de « lois » (lois familiales et lois politiques), sans oublier les lois humaines (privilégiées par Eurybate) et les lois divines (qui pèsent sur Agamemnon).

Le registre n’est pas précisé, mais l’identité des personnages suggère le tragique ; l’échange peut aussi être légèrement polémique.

  • Le contexte est celui de l’Antiquité grecque : ne commettez pas d’anachronismes. Vous pouvez en revanche tirer parti de vos connaissances de la mythologie (guerre de Troie).
  • Donnez à votre dialogue de la vivacité et du rythme. La personnalité, les sentiments des deux personnages doivent apparaître à travers leurs répliques : ceux d’Agamemnon sont à analyser dans le texte de Racine ; ceux d’Eurybate sont à « inventer ».
  • Niveau de langue : soutenu (à calquer sur le texte de Racine, même si la conversation n’est pas en vers). Attention : Eurybate ne parle pas comme un « domestique » mais comme un confident de tragédie (respect pour le roi, mais aussi certaine tenue dans le langage).

>Pour réussir l’écriture d’invention : voir guide méthodologique.

> Le théâtre : voir mémento des notions.

Corrigé

Jusqu’ici, Agamemnon s’est exprimé en aparté. Pendant ce temps, Eurybate le regarde avec insistance, intrigué. Après un temps de silence.

Eurybate. – Vous semblez troublé, seigneur.

Agamemnon – Le mot est faible, Eurybate. (Il semble ne se reprendre qu’à grand peine, mais dit fermement) Rassemblez la garde et amenez-moi ma fille Iphigénie.

Eurybate, stupéfait, après un temps. – Votre fille ?

Agamemnon, lui tournant le dos, avec effort. – Ma fille, Eurybate, oui ! Ma fille ! Allez, obéissez !

Eurybate, après un temps, saluant Agamemnon. – Seigneur (il esquisse un mouvement pour sortir, mais revient sur ses pas), Seigneur, veuillez considérer…

Agamemnon, vivement. – Un roi sur ces affaires ne prend aucun conseil !

Eurybate. – Quel crime a-t-elle donc commis ? La princesse ne saurait s’être rendue coupable d’une quelconque faute ! Pour une décision si grave, dans une telle conjoncture… Prenez le temps de la réflexion ! L’inculpée ne peut être coupable !

Agamemnon. – Là n’est pas la question, Eurybate. Iphigénie est innocente, je le sais.

Eurybate. – Les dieux n’approuveront pas ce sacrilège, seigneur. Ils ne le réclament que pour que vous le refusiez. Le sang de votre fille criera à l’injustice ; vous serez poursuivi pour ce crime, jamais les Érynies ne vous laisseront en repos. Vous-même l’avez dit à Calchas ! Cet ordre sanguinaire, inhumain, vous condamne !

Agamemnon. – Ces conseils ne sont plus de saison, Eurybate : ce sont d’autres motifs qui me forcent à agir et je ne peux m’y soustraire, hélas.

Eurybate. – Lesquels, Seigneur ?

Agamemnon. – Achille me menace. Il vient de m’annoncer qu’il me retire l’appui de ses Myrmidons si je refuse de céder, si je livre ma fille. La sédition menace tout le camp : Achille refusant la bataille ! Autant abandonner la guerre contre Troie. Quelle insolence ! Avoir osé me donner un ordre ! Le traître ! Je n’ai plus à consulter sur le sort de ma fille. En voulant la sauver, Achille a précipité son sort. (Rire amer.) N’est-ce pas ironique, Eurybate ? J’allais la faire fuir avec Clytemnestre, mais en me venant provoquer, Achille a tout perdu.

Eurybate. – C’est lui qu’il faut châtier, non pas Iphigénie, seigneur. Cela serait barbare. Assurément, Achille est en tort, assurément vous êtes offensé. Mais sacrifierez-vous votre propre sang à l’ire des dieux par la faute d’un traître qui vous provoque ?

Agamemnon. – Ils me l’ordonnent.

Eurybate. – Sacrifier Iphigénie à Hélène ? La vertu au vice ? Les dieux ne sauraient le vouloir !

Agamemnon. – Les dieux ne s’embarrassent plus guère de cela, Eurybate.

Eurybate. – Mais vous, céderez-vous à cet arrêt barbare ?

Agamemnon. – Je suis roi, Eurybate : le vice et la vertu n’ont guère à faire ici.

Eurybate. – Sacrifier votre fille, Seigneur, ne résoudra rien. La faire exécuter ne fera qu’attiser la fureur d’Achille.

Agamemnon. – Cela est vrai. (Il réfléchit quelques instants, mais se reprend.) Et si je cède ? Quel roi serai-je donc ? Devrai-je donc m’incliner devant les caprices de tous les traîtres à qui il plaira de me défier ?

Eurybate. – Considérez seulement votre fille, seigneur, non votre rang.

Agamemnon. – Le puis-je seulement, Eurybate ? Ah, vous ne savez pas ce que c’est qu’être roi. Au cœur de la nuit noire, sur le champ de bataille, devant la mort même, vous êtes redevable de ce rang, de ce bandeau royal. Rien n’importe plus : amour, amitié, liens du sang ! Même ma fille, entendez-vous ? (Il baisse d’un ton.) Même ma fille…

Eurybate. – S’il ne le fallait pas vraiment ? Si votre rang exigeait de vous de ne pas sacrifier votre fille, justement ? Si la grandeur royale exigeait de vous la clémence ?

Agamemnon. – Peut-être. Mais ce serait folie que de céder à Achille maintenant : tous en profiteraient, ce serait l’anarchie.

Eurybate. – Vous pouvez tout du moins renoncer à cette guerre. Ménélas n’a pas le droit d’exiger de vous un tel sacrifice !

Agamemnon, amèrement. – Ne suis-je pas lié par le serment que nous fîmes tous devant les dieux après le tirage au sort de l’époux d’Hélène ? Je n’en serai jamais défait : je dois aller à Troie, je l’ai juré.

Eurybate. – Seigneur, les dieux eux-mêmes le renient en vous donnant le choix !

Agamemnon, n’y tenant plus. – Les dieux, Eurybate ? Les dieux ! Ils me donnent le choix, dis-tu ? Non, ils jouent avec moi, Eurybate ! Les dieux n’ont que faire de nous ! Ils sont aveugles à tout, ils flattent nos désirs, mais les déçoivent enfin pour mieux en rire. (Quelques instants. Agamemnon tente de reprendre son calme et dit avec difficulté:) Du haut des cieux, ils nous regardent débattre et rient de nos douleurs. C’est tout.

Eurybate, après un temps. – Seigneur, je vois bien que je ne vous convaincs pas.

Agamemnon. – Vous êtes bon, Eurybate. Mais vous ne savez pas ce que c’est qu’une gloire à soutenir. Vous ne connaissez pas le poids d’une couronne. Vous pouvez faire ce que vous voulez de votre fille, vous. Le roi des rois ne le peut.

Eurybate, en une dernière tentative désespérée. – Ainsi vous préférez les lois humaines aux lois divines. Ainsi vous sacrifierez votre fille à…

Agamemnon, l’interrompant – Je le dois, Eurybate. (Avec beaucoup de difficulté.) Allez chercher ma fille.

Eurybate. – Vous le regretterez, Seigneur.

Agamemnon, avec un pauvre sourire – Je le sais, Eurybate. Allez chercher ma fille.