Expliquer ses actes par l'inconscient, est-ce ruiner la morale ?

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Annales corrigées
Classe(s) : Tle ES - Tle L - Tle S | Thème(s) : L'inconscient
Type : Dissertation | Année : 2012 | Académie : Nouvelle-Calédonie

     LES CLÉS DU SUJET  

Définir les termes du sujet

Expliquer

Ce verbe renvoie à l'action de développer. Il s'agit de montrer comment des phénomènes sont nécessairement liés entre eux. L'explication est fondée sur la relation de cause à effet.

Acte

Un acte est la réalisation d'une intention. Ces deux dimensions composent la nature de l'action. L'acte est la mise en œuvre d'un projet.

L'inconscient

Ce terme est un adjectif substantivé. D'ordinaire, « inconscient » se rapporte à un sujet. Le fait de mettre un article défini en fait un nom. Il désigne alors un ensemble de phénomènes qui agiraient en permanence dans l'esprit. Ce n'est plus un état passager mais une réalité permanente faite de pulsions ou de tendances porteuses de représentations.

Ruiner la morale

Le sens de cette expression est très fort. La morale est-elle totalement détruite par les explications se réclamant de l'inconscient ? La morale dicte des conduites en fonction de principes. Sa ruine signifie donc la destruction des fondements sur lesquels s'appuient ses règles et ses valeurs.

Dégager la problématique et construire un plan

La problématique

Elle résulte de la confrontation entre une idée qui met l'accent sur ce qu'il y a d'involontaire ou d'irréfléchi en nous (l'inconscient) et une autre qui n'a de sens que si l'homme est libre et conscient de ses actes (la morale). Si l'inconscient explique ce que nous faisons, n'est-ce pas admettre que nous ne sommes pas en mesure de choisir nos buts ? Or si nos décisions sont toutes commandées par des pulsions obscures, il est vain de vouloir punir ou récompenser quelqu'un. Toute responsabilité disparaît. Cependant, il est difficile de considérer que notre conduite ne nous appartient pas. Elle reste la nôtre quoi que nous fassions. Dès lors, il faut se demander si le recours à l'inconscient est à prohiber comme trompeur ou s'il peut trouver une place dans une réflexion sur notre responsabilité.

Le plan

Dans un premier temps, nous étudierons les notions d'acte et de morale pour pouvoir comprendre ensuite comment l'inconscient peut s'avérer être un danger pour la théorie de la responsabilité.

Pour finir, nous conclurons en deux temps. Nous nous pencherons tout d'abord sur la position d'Alain qui accuse la doctrine de l'inconscient de ruiner la morale, et nous verrons que cette thèse mérite d'être nuancée.

Éviter les erreurs

Il faut être sensible au caractère radical de la question. Elle touche les principes de la morale, c'est-à-dire sa condition de possibilité. Une erreur fréquente et très dommageable consiste à confondre l'inconscient et l'inconscience.

Corrigé

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Introduction

Le jugement est une des dimensions fondamentales de la morale. Or, celui-ci n'est possible que si la personne est considérée comme l'auteur responsable de ses actes. Dès lors, tout ce qui semble contester cette possibilité semble ruiner la morale. N'est-ce pas le cas justement des explications de notre conduite par le recours à l'inconscient ? Cette notion désigne des phénomènes psychiques qui se produisent en nous sans que notre volonté le décide. Il semble donc que nous soyons commandés de l'intérieur par des forces obscures. Cependant, cela revient à dire que notre comportement n'est pas réellement le nôtre. Cette affirmation est-elle logiquement cohérente ou relève-t-elle d'un désir de se mettre hors de cause pour ne pas assumer ce que nous faisons ? Il importe de déterminer les relations entre l'inconscient et les fondements de la morale.

1. Le sens moral de l'acte

A. Acte et Instinct

Comprendre la nature de l'acte demande que nous éclairions d'abord celle de l'action dont il est une dimension. Avant de réaliser quelque chose nous commençons par le stade du projet ou de l'intention. Nous formons la représentation d'un but à atteindre, puis nous passons à l'acte pour y parvenir. Cette attitude est même, selon Kant, le propre de l'homme, comparé aux animaux qui sont mus par l'instinct. Ce dernier terme désigne une ­conduite innée, inconsciente, qui pousse irrésistiblement l'animal vers ce qui lui est nécessaire.

À l'inverse, l'homme a la capacité de former des idées de ce qu'il désire et de réfléchir aux meilleurs moyens de l'atteindre. L'action est donc liée à la conscience, celle que l'homme prend de lui-même et de son environnement. Il est donc légitime de demander à quelqu'un d'expliquer la cause de ses actes. Il y répondra en faisant valoir ses mobiles et ses motifs. On dira par exemple que l'acte a été commandé par la colère dont l'objectif était de dénoncer une loi injuste. On pourra alors juger l'acte selon les intentions du sujet et les conséquences qu'il a eues sur les autres.

B. Morale et Liberté

Le lien à la morale apparaît ainsi. La morale est tout d'abord l'ensemble des mœurs dominantes d'une époque. Dans un sens plus universel, elle prétend édicter des lois valables pour tous les hommes, comme l'interdiction de tuer ou de faire de faux témoignages. Dans les deux cas, elle implique que les hommes connaissent les règles à suivre et sachent ce qu'ils font quand ils y obéissent ou non. La morale présuppose la conscience et la liberté de choix sans lesquelles il serait vain de récompenser ou de punir quelqu'un. Il faut estimer que la personne qui a agi d'une certaine façon aurait pu agir autrement car elle était libre de choisir ses mobiles et ses motifs.

C'est notamment la position de Sartre qui soutient que nous « découpons », dans l'ensemble des données d'une situation, les éléments qui deviennent pour nous des raisons d'agir. Sartre cite le cas d'un homme qui décida de s'engager dans les ordres suite à des drames familiaux doublés d'échecs sociaux et sentimentaux. Son acte résulte de la façon dont il a librement interprété sa situation car il aurait pu prendre une autre décision. Il s'ensuit que rien ne l'a déterminé si ce n'est sa propre conscience c'est-à-dire sa liberté. Il est donc entièrement responsable de son choix.

2. Le concept d'inconscient

A. L'inconscient n'est pas l'inconscience

Dans ce contexte, quel peut être l'effet du recours à l'inconscient pour rendre compte de nos actes ?

« Inconscient » est d'abord un adjectif qualificatif associé à un sujet. Dire à quelqu'un « tu es inconscient » c'est lui signifier qu'il ne se rend pas compte des dangers que comporte sa décision dans une situation donnée. Mais ce phénomène est passager. Il est dû, par exemple, à un excès de fatigue ou un abus d'alcool. Tout ceci correspond au terme d'inconscience, un état physique ou psychologique momentané.

Tout autre est le sens de « l'inconscient ». Le mot a un poids sémantique plus fort en devenant un nom. Les analyses de Freud présentent l'inconscient comme une dimension présente en permanence dans toute vie humaine. Il s'agit d'un ensemble de phénomènes regroupés sous le nom de pulsions qui prennent leur origine dans notre nature physique mais se manifestent dans la vie de l'esprit et dans la société.

B. Le concept de pulsion

Plus exactement, Freud refuse de séparer l'esprit du corps et considère que nous sommes indissociablement des êtres de nature et de culture. Le concept de pulsion est complexe. Il n'a pas la rigidité de celui d'instinct car une pulsion est susceptible d'évoluer quand elle entre en relation avec le réel. Par exemple, la sexualité est orientée, canalisée par les normes sociales. En même temps, la pulsion est une poussée dont la source échappe à la décision volontaire. Freud ajoute que, prises en elles-mêmes, les pulsions primaires ignorent le temps, la réalité, et le principe de non ­contradiction. Bref, elles expriment la part asociale de l'homme, le refus de se soumettre aux règles. Seule compte la « charge affective » dont sont investies les représentations portées par les pulsions.

Dans ces conditions, il semble logique d'affirmer qu'une explication de nos actes par l'inconscient ruine la morale. Nous pourrions toujours dire que nous n'avons pas été libres de décider car la pression des représentations issues des pulsions était trop forte. L'expression courante : « c'est plus fort que moi » explique bien cette situation. La conscience apparaît désarmée face à la puissance des pulsions qui sape le principe du libre-arbitre. Notre volonté n'aurait aucune indépendance. Il serait même illusoire de croire que nous voulons réellement quelque chose. Le fait d'être conscient n'y change rien. Il permettrait tout au plus de réaliser à quel point nous sommes toujours déterminés par des forces involontaires, qui nous traversent et font de nous des sujets, des êtres assujettis.

Transition


Cette thèse présente toutefois une difficulté majeure. Comment admettre que notre conduite n'est pas la nôtre ? Est-il cohérent d'affirmer qu'il existe en nous un principe rendant notre conduite comme étrangère à nous-mêmes ?

3. Inconscient et Responsabilité

A. La critique de l'inconscient

Dans les Éléments de Philosophie, Alain critique avec force un certain usage de l'idée d'inconscient. Il souligne que le poids du mot nous conduit à personnifier des phénomènes, somme toute normaux. Le rêve, le désir sexuel, les envies soudaines n'ont rien de stupéfiant si on pense correctement le fait d'avoir un corps et des tendances dont l'origine est inconsciente et que nous découvrons à l'occasion de certains actes. Mais la psychanalyse a le tort d'inventer un monstre caché en nous, qu'elle nomme l'inconscient, c'est-à-dire « un autre Moi, une sorte de mauvais ange, diabolique conseiller ». L'inconscient serait donc une sorte de Mr Hyde qui, de l'intérieur de l'esprit, déterminerait nos actes.

Alain souligne que cette position est plus qu'une erreur intellectuelle. C'est une faute morale car elle introduit la fatalité dans la vie de l'homme. Personne n'a plus à répondre de ses actes puisque nos intentions nous sont cachées et que notre volonté ne peut rien y changer. Contre cette attitude d'excuse, Alain fait valoir que des pensées inconscientes sont impossibles. Comment pourrait-on former des représentations ayant un sens sans savoir qu'on les forme ? Alain reconnaît que « L'homme est obscur à lui-même », car notre caractère se forme en partie sans que nous y réfléchissions et parce que nous ne pouvons nous empêcher de rêver ou de ressentir. Mais il rejette la facilité consistant à mettre sur le compte de l'inconscient des actes dont nous sommes toujours les auteurs. « Il n'y a point de pensée en nous sinon par l'unique sujet Je ; cette remarque est d'ordre moral. » Nous ne pouvons légitimement rejeter notre conduite hors de nous-mêmes.

B. Inconscient et Liberté

L'invocation de l'inconscient comme principe d'explication est ainsi, selon Sartre, une attitude de « mauvaise foi ». Est-ce cependant aussi simple ? Rendons d'abord justice à Freud, qui n'a jamais conçu l'inconscient comme un autre Moi. Freud parle du « Ça » pour marquer le caractère impersonnel des pulsions. Admettre l'inconscient, c'est reconnaître que notre vie psychique est traversée par des relations entre des représentations que notre volonté n'arrive pas à maîtriser, ni notre conscience à éclairer suffisamment.

Dans son essai Le Doute de Cézanne, Merleau-Ponty s'intéresse à l'ouvrage de Freud, Un souvenir d'enfance de Léonard de Vinci. Léonard affirme avoir vu, étant enfant, un vautour se poser sur le bord de son berceau et lui tapoter les lèvres de sa queue. Or, un de ses tableaux d'adulte a l'air de reproduire ce fantasme. Il est alors tentant d'affirmer que l'inconscient explique cette toile à la manière d'une démonstration scientifique qui procède par enchaînements nécessaires de cause à conséquence. Mais, s'il y a un rapport en tout homme entre ses fantasmes et ses choix, ceci ne signifie pas que l'inconscient nous entraîne à commettre des actes précis au sens où l'on dit qu'une et une seule conclusion s'impose.

Merleau-Ponty écrit que « la psychanalyse ne rend pas impossible la liberté, elle nous apprend à la concevoir concrètement, comme une reprise créatrice de nous-mêmes. » Reprendre et créer s'opposent généralement. Merleau-Ponty veut dire qu'une décision libre ne nie pas le passé ou les pulsions mais les assume et les oriente selon des objectifs qui n'étaient pas déductibles mécaniquement de ce qui a été vécu. Autrement dit, ce fantasme n'explique pas que Léonard soit devenu peintre. Il est donc sensé d'admettre l'existence de l'inconscient tout en maintenant la thèse de notre responsabilité. Le sujet conscient, le Je ou le Moi, n'est pas un pantin. Il garde la possibilité d'interpréter ce qu'il ressent et de modifier le cours de son existence. On peut dire que nos actes renvoient à l'inconscient, mais celui-ci n'est qu'une toile de fond à partir de laquelle notre liberté agit.

Conclusion

Il semble, dans un premier temps, que l'explication par l'inconscient ruine la morale en enlevant à chacun la responsabilité de ses actes. Notre analyse nous amène à une conclusion plus nuancée. L'inconscient n'est pas opposé à la responsabilité morale de nos actes car il n'est pas un principe mécanique d'explication mais une dimension de notre être que nous interprétons en fonction de nos choix et de nos projets. Si un rapport déséquilibré au passé peut aliéner la liberté, celle-ci n'est pas irrémédiablement détruite.